DEUX ÉTUDIANTS LYONNAIS A AIX
Le lendemain, il la vit calme et rieuse comme un enfant ; et sa pensée allait aux villes de cette Méditerranée, que la poésie a dorées de son rayon : Naples, Venise, Athènes !...
Il lui fallut s'arracher à cette contemplation pour prendre le chemin d'Aix, où commencerait sa vie d'étudiant.
En novembre de la même année, sur l'un des bateaux qui partaient de Lyon pour descendre le Rhône, avait pris place « un grand jeune homme, distingué dans sa personne, d'une stature élancée, à la démarche rêveuse, dont la noble et pâle figure dominée par un large front, encadrée par de longs cheveux noirs et une barbe parfaitement soignée, laissait, à travers la profondeur de ses yeux, facilement deviner l'âme d'un poète l » : c'était Victor de Laprade, qui allait faire à Aix sa seconde année de droit.
Les deux Lyonnais auraient dû, semble - 1— il, nouer aussitôt des liens de forte camaraderie, d'autant plus que les pères, rapprochés par le curé de leur paroisse, l'abbé Julliard, avaient souhaité que leurs fils se connussent dansleur commun exil. Mais Tisseur ne mit aucun empressement à voir son compatriote : à cause de son nom, il le soupçonnait d'être jésuite, comme on disait en ce temps-là.
En effet, les deux jeunes gens n'avaient pas, au premier abord, de points de contact.
Victor de Laprade, né à Montbrison le 1 3 janvier 1812, descendait d'une ancienne famille du Forez, les Richard de Pontempeirat. Son grand-père, Marin Richard de Laprade, servit, comme cadet, dès l'âge de quatorze ans ;
1 Félix Guillibert, dans V Almanach du Sonnet, 1874 (Aix).
nouveau chevalier d'Assas, un jour, dans les guerres de Flandre, il donna l'alarme au camp français qu'une escouade anglaise allait surprendre. Retiré du service, il étudia la médecine à Montpellier, et vint se fixer à Montbrison. Le premier, il fit l'analyse des eaux minérales du Forez, et décrivit leurs propriétés d'après les substances qui entrent dans leur composition et les observations thérapeutiques qu'il avait personnellement enregistrées.
Quand il mourut en 1797, il laissait quatre enfants sans fortune, deux fils et deux filles ; le cadet, Jacques Richard de Laprade, ouvrit une petite pharmacie pour faire vivre sa mère et ses sœurs, puis s'en alla terminer ses classes chez les Oratoriens de Tournon et étudier la médecine à Montpellier. Reçu docteur en 1804, il revint à Montbrison, modeste et utile praticien, comme son père. Il fit de savants travaux sur la statistique et la topographie médicale du pays, fut couronné deux fois par la Société de Médecine de Bruxelles, et en 181 5 s'établit à Lyon, où il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu. Quand s'ouvrit J'Ecole secondaire de Médecine de Lyon, il fut appelé à la chaire de clinique interne, et il combattit avec vigueur les théories matérialistes de Broussais. Légitimiste, il était foncièrement libéral, et, en avril i83o, complimentant le duc d'Angoulême au nom de l'Académie de Lyon, il proclama que 0 les franchises municipales, la charte, les libertés accordées au pays étaient les bases les plus solides de la légitimité ». Mais, après les journées de juillet, il refusa le serment au pouvoir nouveau et abandonna tranquillement ses positions officielles. Tel était l'homme qui transmit à son fils une loyauté ferme, de fortes convictions, un spiritualisme qu'il aimait à justifier par le mot de Gœthe : « Le savoir et la foi, loin de s'annuler réciproquement, sont destinés à se compléter l'un l'autre. »