CONCLUSION
Ainsi chantait Laprade, et autour de ce Lyonnais, enfant d'une ville au ciel incolore, aux horizons estompés d'une brume éternelle, les fils de la radieuse Provence, toute rayonnante de son soleil d'or, toute parfumée de ses sauges et de ses lavandes, avaient vu se lever une moisson de poésie.
Aussi lorsque Laprade prévint ses amis, au mois de février 1 835, qu'il allait à Paris (son absence ne devait être que momentanée), tous regrettèrent ce départ qui les privait d'un frère et d'un maître. Hippolyte Maquan lui écrivait :
Oh! sans toi désormais, que faire de nos lyres?
Nos faibles chants n'étaient qu'un écho de tes chants;
Poétique foyer de nos jeunes délires,
Tes concerts étaient si touchants!
Et tu pars, et tu fuis ce soleil de Provence Qui fit épanouir tes poétiques fleurs; De ce beau ciel doré la magique influence, Crois-tu la ressentir ailleurs?
Adieu, poète, adieu ! De la chaude Provence, Sous les frimas du Nord, garde le souvenir : Si tes jours s'effeuillaient, flétris par la souffrance, Ici, tu viendrais refleurir!
Comme si le vaisseau qui portait la fortune de Laprade, contenait en même temps la destinée du Cénacle aixois,
Elzéar Pin le suppliait de garder, au cœur, avec les amitiés sacrées écloses en Provence, le culte de la poésie :
Sois fidèle à ton art, et ne dis pas adieu A ces élans féconds qui te viennent de Dieu ; Ne renonce jamais à tout ce qu'en ton âme Il a versé de pleurs, de tristesse et de flamme; Ne jette pas aux vents le parfum épuré Qu'a répandu sa main dans ce vase sacré.
Laprade réalisa les espérances de gloire mises sur sa tète, et, plus tard, il développa, on sait avec quel bonheur, les germes de poésie que le ciel de Provence avait déposés dans son imagination. Bien mieux, à Paris il ne tarda pas à regretter le soleil d'or, les pins harmonieux, les brises marines, qui avaient bercé ses premiers rêves de poète. Il lui devait tant à cette Provence ! non pas le bonheur assurément :
... C'est une plante étrangère A nos rivages d'ici-bas, Qui donne parfois sur la terre Une fleur fragile, éphémère, Une fleur qui ne mûrit pas !
Du moins la Provence avait adouci ses misères: elle lui avait rendu la force et la gaieté, elle avait ouvert son cœur à l'amitié sainte :
Voir chaque matin sur sa tête Un soleil ami resplendir, Vivre sous un ciel tout en fête, Qui de sa timide retraite Force la douleur à sortir;
Errer, quand l'ennui vous domine,
Autour des pâles oliviers,
Sur le revers d'une colline
Pouvoir dilater sa poitrine
Aux doux parfums des amandiers.:...
CONCLUSION i;V
Sitôt qu'un désir le réclame, Dans une àme qui vous comprend Verser le trop-plein de son âme, Et recueillir comme un dictamc Les paroles qu'elle vous rend...
Aussi, maintenant qu'il faut s'en aller loin d'Aix, sent-il son cœur se fondre de reconnaissance et d'émotion :
Gomme la fleur de la vallée Qu'un hiver rebelle à s'enfuir Cache sous la blanche gelée, Ma poésie était voilée; Ton ciel l'a fait épanouir.
Aujourd'hui qu'elle t'abandonne, Qu'on l'exile sous d'autres cieux, A son départ elle te donne, Gomme une fille aimante et bonne, Quelques baisers pour ses adieux ' !
Toute sa vie, Laprade resta Provençal par le cœur. Il se plaisait à revenir dans cette ville d'Aix, sa seconde patrie, l'asile béni de sa jeunesse et de son enthousiasme.
Avec quel orgueil il chantera plus tard « le bataillon sacré des âmes de vingt ans », enrôlé sous le drapeau de la Muse, et prenant
... Des mains d'Eschyle et de Platon L'idée à Sunium, le glaive à Marathon.
C'était en 1860 que Laprade évoquait ces temps de folie généreuse et d'idéalisme passionné ; un survivant du Cénacle, Constantin Gaszynski, lui écrivait après avoir lu ces beaux vers: « Oui, mon ami, je me souviens, nous avons été jadis ces jeunes fous qui se passionnaient pour une idée noble, ou se querellaient longuement et chaudement à propos
1 A la Provence, Adieu, vers publiés dans la Revue Aptésienne, du 5 juillet i835, et non recueillis dans ses œuvres.
d'une expression contenue dans un vers de Lamartine ou de Hugo. Nous n'avions pas la sagesse de lire avec avidité, à la quatrième page du journal, la cote de la Bourse; et en passant et repassant sous le balcon d'une jeune beauté, il ne nous vint jamais à l'idée que les parents donnaient des dots à leurs filles. C'est cette folie qui, malgré les rides de notre front, a conservé l'éternelle jeunesse dans nos cœurs. Dieu en soit loué! » (lettre du 10 mai 1861).
La ville d'Aix peut être fière d'avoir fait naître en des cœurs de vingt ans ces pures ferveurs d'enthousiasme ; elle a bien mérité de la poésie ; elle nous a donné le poète de Psyché, de la Mort dun chêne et de Permette.