GOZLAN
Renduel ne fit qu'une seule incursion sur le terrain musical en publiant le livre de d'Ortigue : le Balcon de F Opéra. Le jeune écrivain méridional, qui sut, durant sa longue carrière, se faire estimer autant pour son savoir que pour son honnêteté, menait alors une vie assez malheureuse à Paris et gagnait tout juste de quoi vivre en portant des études de critique ou d'histoire artistique à différents journaux, surtout au
National et à la Revue de Paris. C'était vraiment charité que d'accepter et de payer, fût-ce d'une somme modique, les livres qu'il offrait. Renduel le comprit ainsi : non seulement il édita, en 1833, ce recueil d'articles sur la musique et les musiciens, orné d'unéiégantfrontispicedeCélestinNanteuil, mais encore il lui acheta douze cents francs son roman provençal : la Sainte-Baume, qui n'avait pas grand mérite et n'eut aucun succès. La nécessité de vivre avait provoqué et la douce souvenance du pays natal avait facilité cette métamorphose passagère du musicien en romancier.
Parmi les lettres de d'Ortigue à Renduel, celles-là surtout sont intéressantes où il parle de son Balcon de i Opéra, parce qu'elles dévoilent un nouveau trait de charité intéressée de Meyerbeer. On n'en est plus à savoir combien Meyerbeer, même quand il fut l'auteur unanimement applaudi des Huguenots et du Prophète, était sensible au blâme le plus léger, combien il se faisait petit devant le plus médiocre folliculaire ou le moindre musicien d'orchestre, combien il déploya de diplomatie et dépensa d'argent pour s'assurer les éloges ou dé-
Les Intimes
Vignette de Tony Johannot pour le roman de Michel
Raymond, 1<"' volume. (Rendue!, 1831.)
sarmer la critique de tous ceux qui pouvaient avoir uneintluence sur le sort présent ou futur de ses chers opéras. Deux lettres de d'Ortigue en fourniront une nouvelle preuve, et montreront combien la prévoyance de Meyerbeer s'étendait loin dans l'avenir, puisque, dès cette époque, il savait, sous le couvert d'une protection désintéressée, s'assurer la reconnaissance d'un écrivain très peu considérable et qui aurait pu ne jamais acquérir grand crédit.
Il faut dire, à l'honneur de d'Ortigue, qu'il pouvait accepter cet appui sans rougir, car ses jugements élogieux sur Meyerbeer étaient l'expression vraie de sa pensée, et il n'eut aucunement besoin de faire violence à ses opinions pour louer par la suite l'auteur des Huguenots comme celui-ci désirait l'être. La sincérité de son admiration est suffisamment prouvée par ce fait qu'après la mort de Meyerbeer, alors qu'il pouvait sinon réfuter, du moins atténuer ses éloges antérieurs, personne n'étant plus là pour lui rappeler le service rendu, il les confirma, tout au contraire, et consacra trois grands feuilletons des Débais a étudier et à louer la partition de F Africaine. Mais il
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n'en est pas moins vrai que cet encouragement de Meyerbeer venait à point, car Robert le Diable allait ôtre joué à la fin de 1831, et d'Ortigue en devait faire le compte rendu dans la Reuiie de Paris. L'article fut des plus clogieux, et occupa naturellement une place d'honneur au Balcon de r Opéra.
25 janvier 1831.
Monsieur,
Il m'est venu dans ridée qu'il convient, ce me semble, de faire une remise aux personnes qui se chargent d'un certain nombre d'exemplaires : c'est bien le moins, n'est-ce pas, monsieur? Je puis donc prévenir celles qui prendront la chose à cœur.
Meyerbeer m'a bien recommandé de tenir secret l'achat de cinquante exemplaires. J'avais oublié de vous le dire. Cela à cause des autres auteurs.
Ne serait-il pas à propos d'ajouter à la fin du volume la table de tous les auteurs, compositeurs et acteurs dont il est fait mention, avec désignation des pages? Il me semble que cela pourrait aller.
Cette leltre est écrite de Montreuil-sous- Bois, oi^i d'Ortigue s'était retiré pour vivre à meilleur marché. La suivante, de trois mois postérieure, fut expédiée de son village natal, de Cavaillon (Vaucluse), où sa famille l'avait rappelé :
18 avril 1831.
Me voici, mon cher éditeur, à deux cents lieues de Paris. Il m'a fallu obéir aux ordres de ma mère qui a craint que je ne fisse connaissance avec le choléra. Bref, me voilà ici, disposé à aller vous rejoindre dès que vous ne serez plus en aussi mauvaise compagnie. Je passai chez vous le samedi 1 avril, veille de mon départ. Je suis maintenant tout consolé du retard de notre publication. Je n'ai pas la moindre envie de lutter de renommée avec le choléra. Autant donc que je puis l'entrevoir, notre affaire est remise aux approches de l'hiver ou à l'automne. Nous ferons suivre alors le Balcon et la. Sainfe-Baume. Pour ce dernier ouvrage, je profiterai de mon séjour en Provence pour aller faire un voyage sur les lieux quand il sera terminé ; la partie historique et pittoresque y gagnera en exactitude. Ce sera toujours un ouvrage de conscience, bon ou mauvais.
Nos conventions avec Meyerbeer tiennent toujours. Mais je prévois des difficultés de la part de mes parents. Lorsqu'il sera temps de retourner à Paris, ils iront me chercher mille prétextes pour m'empècher de partir. Je voudrais que vous m'écrivissiez une simple lettre, dans laquelle vous me parlerez de nos engagements relativement aux deux ouvrages ci-dessus. Non pas, remarquez bien, que j'aie besoin d'une garantie personnelle contre vous, mais pour avoir un motif aux yeux de ma famille. C'est en ce sens que j'en ai parlé à Victor Hugo. Je ne sais s'il vous l'a dit. Ainsi, écrivez-moi un mot à ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas une garantie, c'est un service d'ami que je vous demande, et, à ce titre, vous ne me le refuserez pas.
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Vous pouvez ajouter, si vous voulez, à votre bulletin d'annonces, un ouvrage historique et philosophique sur la musique dont le titre sera De VOrgue^ par M. J. d'Ortigue, 2 vol. in-8». C'est Hugo qui a trouvé ce titre, et c'est tout dire. Cet ouvrage est fait en partie.
Adieu, mon cher éditeur; j'attends aussi la suite de Nodier.
Tout à vous de tout mon cœur,
J. d'Ortigue,
Que d'illusions juvéniles en ces quelques lignes ! Non seulement les ouvrages convenus ne parurent qu'après deux ou trois ans d'attente ; mais ce dernier travail, si pompeusement annoncé sous le parrainage d'Hugo, ne vit jamais le jour. Encore un ouvrage à joindre à la liste déjà longue des œuvres promises avec des titres retentissants au dos des publications romantiques et dont les auteurs, souvent, n'avaient pas la moindre idée. Le plus connu de ces livres célèbres par leur seul titre est la Ouinqiiengrogne, de Victor Hugo, et il s'en fallut de peu que le Capitaine Fracasse, de Gautier, ne sortît jamais de ces limbes littéraires. L'Orgue y resta.