VIENNET. — JULES JANIN
Alfred de Musset ne se laissa jamais enrôler dans le romantisme au point de perdre son indépendance et sa liberté d'action. Il bataillait en allié, en volontaire, en gentilhomme ; il avait su se faire l'ami de ses partisans juste assez pour avoir leur aide au besoin, tout en les pouvant quitter à l'occasion. Il s'est fort défendu, par la suite, d'être jamais tombé dans les exagérations folles de l'école nouvelle, et rappelait alors sa Ballade à la Lune, composée exprès pour tourner en ridicule de telles extravagances. Celui-là, en vérité, ne dut jamais être un romantique farouche et convaincu qui traita le Cénacle de « bou-
Lie ROMANTlSMli ET l'ÉDITEUR RENDUEL 171
tique » et osa bien — dès 1831 — écrire ces
vers des Secrètes pensées de Raphaël :
Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, Classiques bien rasés, à la face vermeille. Romantiques barbus, aux visages blêmis ! Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen âge, Salut! — J'ai combattu dans vos camps ennemis. Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran, je m'asseois sur mon tambour crevé. Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table. S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.
Quand Alfred de Musset fit offrir par son frère à Renduel un recueil de vers, il n'avait encore soumis au public qu'un seul volume : Contes clEspagne et d'Italie, qui l'avait rendu presque célèbre en soulevant de violentes discussions dans la presse, et une comédie : la \uit vénitienne, jouée deux fois seulement à l'Odéon au milieu des rires et des sifllets. Le volume à venir portait comme titre général : Spectacle dans un fauteuil, et ne comprenait que deux ébauches de pièces en vers : le poème dramatique la Coupe et les Lèvres et la petite comédie A quoi rêvent les jeunes fdles. L'éditeur hésitait, paraît-il, à publier ce recueil de vers qu'il jugeait d'un écoulement
plus difficile qu'un livre en prose, et l'auteur le pressait fort de prendre une décision.
Monsieur,
Je voudrais bien que vous m'écrivissiez franchement quel prix vous voudriez mettre au manuscrit dont j'ai à disposer. — Je vous avouerai franchement aussi que l'on m'a fait ces jours-ci des offres assez avantageuses, dont cependant je n'ai pas voulu profiter avant d'avoir appris les vôtres, qui sont les premières en date.
Veuillez donc me répondre un mot là-dessus, le plutôt [sic) qu'il vous sera possible — et agréer les sentiments les plus distingués de votre serviteur,
Alfred de Musset.
Dimanche, 9 septembre 1832.
Musset devait se vanter en parlant d'autres « offres avantageuses », car son frère, qui avait négocié cette affaire avec Renduel, ne dit rien de ces prétendues ouvertures. Finalement Renduel accepta, un peu par égard pour Paul de Musset, avec lequel il avait déjà conclu marché (1). Malheureusement ces deux pièces réunies ne
(1) C'est du moins Paul de Musset qui le dit dans la biographie de son frère, éditée à la librairie Charpentier, en 1877. Je crois bien découvrir dans son récit deux ou trois pointes à l'adresse de Renduel ; mais ce sont là malices oblif,'ées en quelque sorte et presque amicales. Bienheureux les éditeurs qu'on traite de si douce façon !
Un Spectacle dans un fauteuil
Eau-forte de Célestin Nanteuil pour la Coupe et les Lèvres, d'Alfred de Musset. (Renduel, 1833.)
174 LE ROMANTISMK
donnaient guère qne deux cents pages, et il en fallait encore une centaine pour former un volume présentable : Musset se remit à l'œuvre et écrivit, en deux ou trois semaines, le conte oriental de Namouna^ qu'on accoupla tant bien que mal avec la comédie pseudo-espagnole et le drame tyrolien.
L'impression reprit alors de plus belle, sans jamais aller assez vite au gré de l'auteur.
Voilà ce qui s'appelle agir d'une façon aimable et qui vous fait honneur. — Puisque vous le voulez bien, vous trouverez, sous cette enveloppe, un billet que je vous renvoie, et un autre que vous me renverrez (à un mois d'échéance, n'est-ce pas?) quand vous l'aurez rempli.
Notre imprimeur n'a qu'un défaut, c'est qu'il m'envoie une épreuve tous les lundis à peu près. Sur ce pied nous paraîtrons en 1834. — J'irai chez lui demain ; — tâchez d'en faire de même, quand vous aurez le temps. — Votre bien dévoué,
Alf. de m.
Lundi.
Les craintes de Musset étaient exagérées : son livre parut à l'époque fixée, en décembre 1832, et si le tirage faillit en être retardé, ce fut par suite du luxe que Renduel voulait apporter à cette publication et dont le poêle
ET l'Éditeur renduel 175
préféra se passer. L'éditeur avait commandé tout exprès à Gélestin Nanteuil trois vignettes à l'eau-forte, une par pièce ; mais elles déplurent à Musset qui n'en voulut pas : les planches furent brisées et tout le travail de Nanteuil se trouva perdu (1). Les relations entre Renduel et Alfred de Musset cessèrent de la sorte, et, lorsqu'en 1834 celui-ci voulut faire deux volumes de ses pièces en prose, cette seconde série du Spectacle clans un fauteuil fut publiée à une librairie innomée qu'on sut plus tard être celle de la Revue des Deux Mondes : là du moins il fut servi comme il désirait l'être, et n'eut même pas à refuser de vignette ou de croquis de Johannot ou de Nanteuil.
Paul de Musset, lui, resta plus longtemps fidèle au libraire qui avait accueilli son premier volume et donna successivement
(1) Ces gravures sont de toute rareté. Asselineau doit se tromper en en marquant quatre et lui-même ne doit pas avoir vu le frontispice qu'il indique, car il n'aurait pas manqué de le décrire comme il fait toujours pour les dessins qu'il a vus. Renduel avait fait tirer spécialement pour lui-même, sur papier teinté vert, un exemplaire du Spectacle dans un funteiiil, avec les gravures de Nanteuil, et il les avait aussi réunies en épreuves sur une seule feuille. Dans le volume comme sur l'épreuve, qui sont à présent chez moi, il ne se trouve que trois gravures : double indice qu'il n'y en eut jamais plus.
à Renduel trois romans ou recueils de nouvelles, d'allure distinguée et de bon ton : d'abord la Table de Nuit, équipées parisiennes, son livre de début orné d'une charmante vignette de Tony Johannot, puis Samuel, roman sérieux, accompagné d'une eau-forte de Nanteuil, et la Tête et le Cœur, nouvelles équipées, qui retrouvèrent le succès des premières. Il donnait parfois à des amis intimes la primeur de ses romans, afin d'avoir leur avis, d'étudier leurs impressions, et, dans ce cas, il n'oubliait pas, bien entendu, d'inviter à ces lectures en famille son éditeur, pour la précieuse santé de qui il affectait d'être aux petits soins :
Mon cher maître,
Est-il convenu que vous venez me voir ce soir? — et à quelle heure viendrez-vous ? — Il y aura verre d'eau sucrée pour votre estomac paisible et abat-jour sur la lampe pour vos yeux malades. Nous serons seuls absolument parce que nous avons à causer.
Tout à vous,
Paul de M.
Soyez donc assez gentil pour remettre au porteur l'exemplaire susdit de la Table de nuit.
Je suis embêté depuis huit jours par un clou à la cuisse qui m'empêche de marcher, ce qui m'a em-
cELEiTvu MAr(^tUlu
Un Spectacle daxs un fauteuil
Eau-forte de Célestin Nanteuil pour A quoi rêvent les jeunes filles, d'Alfred de Musset. (Renduel, 1833.)
péché de réaliser le projet que j'avais de vous aller voir pour vous prier de venir chez moi ce soir vendredi entendre une lecture que je fais à mon frère et à deux amis seulement ; tâchez d'y venir. Je commencerai à huit heures et demie précises. C'est un petit roman, où il y a de tout. Je serais bien aise que vous le connussiez. Ma mère est à la campagne. Nous serons seuls dans mon salon avec bière et tabac.
Tout à vous,
Paul de Musset.
28 juin.
Si peu de temps qu'Alfred de Musset eût fréquenté Renduel, il avait pu juger de sa puissance et lui-même a célébré en riant rinfluence mystérieuse et souveraine que le libraire exerçait dans le monde des lettres ; car c'est bien Musset qui rima de petits vers sur l'air du menuet d'Exaudet, à propos d'un des écrivains les plus extravagants de l'école, le romancier Lassailly, l'auteur de cette histoire épouvantable : les Roueries de /"r/V/Zp/z, qui s'appellerait aussi bien l'Empoisonné dansant :
Lassailly
A failli ^
Vendre un livre,
11 n'eût tenu qu'à Renduel
Que cet homme immortel
Pût gagner de quoi vivre.
ET l'Éditeur renduel 179
Le souvenir littéraire deLassailly n'a pas duré — si cher que se vende son étrange composition, quand on la retrouve, — et quelques curieux de littérature sont seuls à se rappeler la physionomie de ce « Jeune- France » enragé que Balzac essaya de prendre pour collaborateur, mais qui pensa mourir d'une indigestion de café en compagnie du terrible auteur de la Comédie humaine : l'association projetée fut rompue du coup.
Les moindres billets de Paul de Musset décelaient une nature élégante et fine : il les tournait avec soin, s'efforçait, même dans ses lettres d'affaires, de s'adresser à l'ami plutôt qu'au libraire et ne demandait pas crûment ce qu'on pouvait lui devoir. Alexandre Dumas, lui, tout rond, tout franc, tout bon garçon, n'avait pas besoin de ces recherches et faisait appel sans vergogne à la bourse du prochain. Deux mots pour dire ce dont il avait besoin, rien de plus, et sans témoignages de reconnaissance ou d'amitié :
Mon cher Renduel,
Me préndriez-vous des billets Dondey-Dupré à sis mois pour quinze mille francs?
A vous,
A. Dumas.
Soyez assez bon, monsieur, pour me prendre sans retard ce billet : je suis auprès du lit de ma mère qui se meurt, et je ne puis la quitter.
Mille compliments,
A. Dumas.
Tels ces deux billets où le bon Dumas se peint au naturel, tels dix ou vingt autres : le peu de mots strictement nécessaires pour implorer quelque prêt ou quelque délai. Il ne pouvait être ici question d'avance, car Dumas n'eut pas de livre publié chez Renduel ; il le connaissait même assez peu pour écrire son nom par un a et cependant le libraire, qui n'avait eu avec Dumas que des relations de hasard, qui n'avait jamais conclu d'affaire avec lui, n'hésitait pas à lui rendre service, à ce grand prodigue. Que pouvait donc bien demander Dumas aux libraires avec lesquels il était en compte d'argent, et si Renduel ouvrait ainsi sa bourse à de simples étrangers, que ne devait-il pas avancer presque chaque jour aux auteurs qu'il avait l'honneur de publier!
Un des plus besogneux, un de ceux qui criaient constamment misère, était Charles Nodier, auquel ses nombreuses publications si productives, ses traitements comme
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Un Spectacle uaxs ux fauteuil
Eau-forte de Cclestin Nanteuil pour Namouna, d'Alfred de Musset. (Renduel, 1833.)
membre de plusieurs Académies, sa belle place de bibliothécaire à l'Arsenal, logé, chauffé, éclairé, etc., ne pouvaient suffire pour combler ses dettes de jeu; chaque jour il s'efforçait de s'acquitter et chaque nuit il se remettait à jouer, perdant sans émotion, disait-il, gagnant sans plaisir. Nodier publia chez Renduel dès l'origine ou en réédition quantité d'ouvrages de tout genre : Contes en prose et en vers, la Fée aux miettes, Jean Sbogar, Mademoiselte de Marsan, le Peintre de Salzbourg, Adèle, Thérèse Aubert, Rêveries littéraires, morales et fantastiques, Smarra, Trilby, les Tristes, Hélène Gillet, Souvenirs de jeunesse. Souvenirs et Portraits, le Dernier banquet des Girondins, les Notions élémentaires de linguistique. Il avait apporté chez le nouveau libraire la plupart de ses productions antérieures, de façon qu'en réunissant tous ces romans, tableaux d'histoire et travaux d'érudition, en refondant les anciens avec les nouveaux dans une édition uniforme, Renduel put, de 1832 à 1834, donner au public toutes les œuvres principales de JNodier en douze forts volumes, auxquelles il convient d'ajouter une
ET l'kditrur RKNnrEL 183
nouvelle : le Dernier chapitre de mon roman, écartée de la collection générale pour ses allures quelque peu licencieuses. Un treizième volume était même annoncé qui ne parut jamais : Monsieur Cazotie. Et tout cela représentait de grosses sommes à toucher. Aussi ne se passait-il pas de semaine où Renduel ne reçût quelque billet vivement tourné, c'est vrai, mais dont il connaissait le fond — au chiffre près — sans même avoir besoin de l'ouvrir.
Mon cher ami, pardonnez-moi de vous talonner, mais c'est aujourd'hui le 3 avril 1833. Il me sembloit que notre marché étoit pour le l'^'" ou le 3, et je le saurois mieux si vous m'aviez renvoyé mon double. Faites-moi donc le plaisir de remettre deux cent cinquante francs à mon portier et des épreuves, s'il y en a. Je suis diablement pressé selon l'usage avec lequel j"ai l'honneur d'être Votre ami.
Charles Nodier.
Paris, 4 octobre 1834.
Mon cher ami, autrefois les auteurs d'une certaine portée avoit [sic] des Mécènes. Maintenant, ils n'ont plus de Mécènes que leurs libraires, et cependant il faut que les auteurs vivent. Les libraires en reconnoissent la nécessité.
C'est pour vous dire que vous devriez vous décider
sur les Mélanges que plusieurs personnes sont pressées d'avoir, et dont je suis encore plus pressé de me défaire. Je vous ai dit qu'ils formcroient deux volumes qui demanderont un mois de travail auquel je me mettrai à l'instant du marché conclu. C'est un ouvrage éprouvé, dont le débit est sûr et qui vous coûtera moins encore que d'habitude...
Je n'insiste là-dessus que pour m'acquitter envers vous d'un devoir de cœur et de probité. L'affaire seroit faite à un prix plus avantageux pour moi si je n'avois voulu vous donner le temps de vous résoudre et s'il ne m'éloit d'ailleurs agréable de parfaire ma collection. Je vous ai déjà dit et je vous répète que mon ami M. Crozet m'a témoigné un désir assez vif de s'en charger, et vous pouvez le savoir de luimême. C'est un homme d'une probité trop connue pour qu'on puisse le soupçonner d'une déclaration de complaisance.
En un mot, donnez-moi une réponse ou la liberté.
Je vous embrasse de tout mon cœur,
Charles Nodier.
Que Nodier fût ainsi devenu, avec tous ses ouvrages, comme un des piliers de la librairie Renduel, il y a là déjà de quoi s'étonner; mais ce qui confond, c'est de penser que Viennet lui-même, l'ennemi déclaré de l'école romantique dont il railla souvent avec esprit les exagérations calculées, avait été entraîné par le mouvement général et s'était mis en rapport dès le pre-
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micr jour avec le nouvel éditeur. Il fit paraître chez lui, dès 1829, deux épîtres politiques : l'une, YEpîlre aux convenances ou mon Apologie; l'autre. Aux mules de dom Miguel, où il flétrissait l'effroyable guerre civile que l'ambition du fds de Jean VI, encouragée par la tacite approbation des pays unis dans la Sainte-Alliance, avait déchaînée sur le Portugal. \'iennet combattait alors très ardemment pour les idées libérales, comme rédacteur au Conslilulionnel et comme député opposant de la ville de Bézicrs : seul point sur lequel il fût d'accord avec les écrivains qu'il rencontrait chez Renduel. Il prenait ainsi sa revanche de l'arrêté de M. de Clermont- Tonnerre qui lui avait retiré depuis deux ans son grade de chef d'escadron, pour le punir d'avoir écrit la retentissante Epîlre aux chiffonniers, spirituelle attaque contre la législation actuelle de la presse. Il appartenait à l'homme qui, lieutenant d'artillerie de marine, avait voté contre le Consulat à vie et contre l'Empire, qui avait refusé plus tard de souscrire à l'acte additionnel des Gent-Jours, de s'élever contre ces massacres et ces exactions, contre tant
d'horreurs commises de sang-froid par dom Miguel. Un vulgaire accident de voiture lui inspira cette épître, plus ardemment pensée que vigoureusement écrite; la force poétique manquait à Viennet pour flétrir celui qu'il appelait le « Néron de Lisbonne », et les vers qui suivent, les moins mauvais à tout prendre, ne sont pas bien sanglants :
Lisbonne en ses transports vous prépare des fêtes ; La liberté pour vous réveille ses poètes, Oui, vous partagerez les immortels honneurs Des oiseaux en qui Rome honora ses sauveurs ; L'Olympe vous appelle, et le Pinde en ses joies Chantera de concert les mules et les oies.
Mules, aucun travers, aucune opinion Ne saurait effacer votre belle action.
Et la France regarde, en couronnant vos têtes. Ce que vous avez fait et non ce que vous êtes. C'est trop peu cependant d'un fémur fracassé, D'un char mis en cannelle et d'un tyran versé ; Sapez la tyrannie, achevez votre ouvrage. Aux guerriers d'Oporto soufflez votre courage. Leur cause en vaut la peine, et dites-leur surtout De marcher vers Lisbonne et non pas vers Plymouth. Que des plaines d'Ourique aux rochers de Bragance, A vos hennissements s'éveille la vengeance !
Cette brochure était sous presse lorsque 1 auteur fut informé par un ami sûr de la
is
188 Li: ROMANTISME
mort de dom Miguel; il écrivit aussitôt à Renduel pour le presser de faire diligence et de mettre l'épître en vente, avant que la nouvelle ne fût répandue dans Paris :
Monsieur,
Léon Pille t me fait annoncer à Tinstant la mort de dom Miguel et demande un exemplaire de l'épître pour Tannoncer demain sans retard, afin qu'on ne m'accuse pas d'insulter aux tombeaux. Je lui ai envoyé une épreuve, avec prière de n'en mettre qu'une vingtaine de vers et de dire qu'elle sera mise en vente lundi prochain (1).
Si toutefois vous pouviez en déposer demain ou ce soir au Palais-Royal, ce serait prendre date; mais alors il faudrait le faire dire de suite à Léon, qui modifierait son annonce.
Brûlez ce billet.
Votre dévoué serviteur,
Vt.
Samedi soir.
Mais la nouvelle était fausse et jamais dom Miguel ne s'était mieux porté. L'épître de Viennet parut au jour dit et suscita grande rumeur; tous les partis s'en occupaient avec une égale ardeur, pour exalter
(1) Léon Pillet dirif;eait alors la France nouvelle, Nouveau Journal de Paris, dont il s'était chargé en août 1827. C'est le même qui prit la direction de l'Opéra en juin 1840.
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le pamphlétaire ou pour le décrier. Les romantiques, eux, partageaient bien les idées politiques de leur ennemi littéraire, mais ils n'avaient pas si grand tort de trouver ses vers pitoyables et leur opinion se résume dans un court billet de Janin à Renduel:
Monsieur,
Faites-moi le plaisir de remettre au porteur trois exemplaires de la sale brochure de M. Viennet ; vous m'obligerez beaucoup.
J. Janin.
Sans avoir jamais rien publié chez Renduel, Janin était dans les meilleurs termes avec lui, mais il avait su garder son franc parler dans ses relations de critique à libraire et sa qualité d'ami ne l'empêchait pas d'exprimer nettement son opinion. Témoin ce post-scriptum aiouié ah irato à une lettre fort calme d'ailleurs :
... A propos de compliments, je ne vous fais pas les miens de l'Homme hlanc! C'est bien le plus insipide bavardage qui se soit écrit sous le soleil. Comment vous, Eugène Renduel, homme d'esprit et de goût, et, qui plus est, libraire de A'otre métier, avez-vous pu vous charger d'une pareille drogue ? Cela est illisible, croyez-moi.
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Lettre d'Alfred pour affaire avec Renduel
DE Vigny
(26 décembre 1835)
L'Homme blanc des rochers ou Loganie el Délia était un des premiers ouvrages mis en vente par Rendue!, en 1828, et l'auteur, répondant au nom de Toulotte, était un ancien sous-préfet qui n'aimait pas les prêtres. Il pensait peut-être s'égaler à Diderot par des romans comme Eugénie ou la Sainte par amour et le Dominicain ou les Crimes de l inlolérance el les effets du célibat religieux ; puis, quand il avait pourfendu sans pitié ses noirs ennemis, il élaborait d'énormes études historiques, ornées de titres interminables. Voici le moins long : la Cour et la Ville, Paris el Coblentz, Fancien régime et le nouveau considérés sous l'influence des hommes illustres el des femmes célèbres par leur conduite, leurs doctrines et leurs écrits depuis Charles IX, Henri IV et Louis XIV, jusqu'à Napoléon, Louis XVIII el Chartes X.
Chaque homme a son idée fixe, chaque écrivain sa caractéristique : chez Toulotte, homme ou écrivain, c'était une égale horreur des prêtres et des titres brefs.