GERARD DE NERVAL. — THEOPHILE GAUTIER
Gérard Labrunie et Théophile Gautier étaient presque du même âge : le premier, né en 1808, n'était l'aîné que de trois ans. Mais Gérard possédait sur son cadet l'avantage de l'avoir devancé dans la carrière littéraire ; il était presque célèbre grâce à sa traduction de Faust, parue en 1827, que Théophile apprenait encore à dessiner et broyait des couleurs dans l'atelier de Rioult. Aussi Gérard de Nerval servit-il de répondant à Gaulierquand celui-ci vouluts'engager dans l'armée romantique pour livrer bataille a la première représentation de Ilernani; c'est par la double protection de Gérard et de Pétrus Borel que le néophyte reçut un des billets rouges marqués avec une griffe de
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la fière devise espagnole : Hierro, qui devaient donner accès aux fidèles dans la salle du Théâtre-Français. Les deux jeunes gens, d'une nature franche et cordiale, se sentirent vite attires l'un vers l'autre et se lièrent de solide amitié. Ils logeaient alors porte à porte et faisaient ménage commun avec d'autres bohèmes, également riches d'espoir et pauvres déçus. « J'avais vers cette époque, écrit Gautier, quitté le nid paternel et demeurais impasse du Doyenné, où logeaient aussi Camille Rogier, Gérard de Nerval etArsèneHoussaye, qui habitaient ensemble un vieil appartement dont les fenêtres donnaient sur des terrains pleins de pierres taillées, d'orties et de vieux arbres. C'était la Thébaïde au milieu de Paris. »
Plus tard, Théophile et Gérard allèrent demeurer ensemble au numéro 3 de la place du Carrousel : ils ne se quittaient plus guère, et qui voyait l'un voyait l'autre. Certain jour d'étéqu'ils n'avaient pas un sou vaillant, les deux camarades imaginèrent de travailler ensemble et d'offrir à Renduel de composer tout exprès pour lui un roman « magnifique et truculent ». Sitôt dit, sitôt fait. Gautier
écrit une lettre des plus alléchantes pour annoncer à l'éditeur leur visite intéressée ; rendez-vous est pris ; les pourparlers ne sont que pour la forme et, vite, un traité intervient entre les trois parties : il est signé le 22 juillet 1836. Labrunie et Gautier vendaient à Renduelun ouvrage intitulé : Confessions galantes de deux gentilshommes périgourdins, devant former deux volumes in-8% de vingt-cinq feuilles d'impression chacun, et ils s'engageaient à en livrer la première partie fin août, puis la deuxième en septembre de la même année ; passé le 15 octobre, terme fatal, ils devaient être passibles d'une retenue de quatre cents francs sur le prix du manuscrit. Renduel leur payait ce roman seize cents francs, dont cinq cents donnés en signant le traité — quelle clause imprudente! — et le reste échelonné en trois payements égaux : à la mise en vente de l'ouvrage, puis deux et trois mois après.
L'éditeur croyait avoir pris toutes ses mesures pour posséder tôt ou tard ce nouvel ouvrage de deux insouciants qui ne travaillaient qu'au gré de leur caprice ou sous l'étreinte de la nécessité. Vaines précautions, retenue inutile; les gais compa-
Théophile Gautieh D'après une lithographie de Cclestin Nanteuil
gnons avaient empoché cinq cents francs et n'en demandaient pas davantage. Ils envoyèrent bien à Renduel les premiers feuillets, puis s'occupèrent d'autre chose et jamais le libraire ne put rien tirer de plus; il perdit môme par la suite ces quelques pages et regrettait fort cette ébauche qu'il avait, trouvait-il, payée assez cher. Ce fut là le seul ouvrag:e que Gérard dut faire paraître chez Renduel ; mais ils n'en restèrent pas moins en bons rapports et se rappelaient volontiers qu'ils avaient tous les deux fait leurs débuts chez Touquet, l'un comme apprenti libraire et l'autre comme poète. C'était, en effet, à la librairie du colonel que Gérard avait publié ses premiers essais, sa comédie satirique : l Académie ou les Membres introuvables, et son « tableau politique à propos de lentilles » : Monsieur Dentscourl ou le Cuisinier grand homme, signé de M. Beuglant, poète, ami de Cadet- Roussel.
La lettre suivante, envoyée à Renduel, mais adressée à tout le Cénacle, à Borel et à Gautier, à Nanteuil et à Duseigneur, déborde de belle humeur. Gérard s'y reprit à plusieurs fois pour l'achever; mais il faut
ET l'Éditeur rendlel 219
la lire tout d'un trait pour en mieux goûter la franche gaieté. Qu'il renseigne le libraire sur le trafic et le succès des livres français à rétranger, qu'il se raille lui-même d'être sans un sou vaillant, qu'il parle beauxarts ou critique la dernière production de M"" Sand, il écrit toujours de verve, en homme ravi de causer avec des amis — à deux cents lieues de distance.
Mai'scille, novembre 183 4.
Mon bon monsieur Renducl,
Voulez-vous me rendre un petit service ? Ce serait de faire demander chez MM. Heideloff et Campé, rue Vivienne, un livre allemand intitulé Die Tochler der Lufl, je crois, drame de Raupach. Ils connaîtront bien cela chez M. Campé, quand même le titre ne serait pas exact. S'ils ne l'ont pas à Paris, mais ils l'auront, vous les feriez prier de le faire venir d'Allemagne et de me le garder à Paris, où je serai bientôt ; s'ils l'ont, vous auriez la bonté de me le faire envoyer sans perdre une minute par la poste chez M. Noubel, libraire à Agen (département de Lot-et Garonne), pour M. Gérard Labrunie. Comme il faudra payer la poste et le libraire, et que je ne puis le faire d'ici, je vous prie de vouloir bien vous en charger (mais quant au livre, je crois que vous pouvez le prendre à crédit comme libraire). La poste peut coûter un franc et le livre quatre francs, ou un peu plus ou un peu moins. Ce fesant, vous me sei'iez bien agréable et bien utile, et je vous serais bien
220 LK nOMANTISME
reconnaissanl. S'ilost impossible qiio le livre me parvienne cinq à six jours après l'arrivée de la présente lettre chez vous, il vaut mieux me le garder ; et si M. Heideloff n"a pas le livre, vous voudriez bien, dans tous les cas, le prier de le faire venir.
Maintenant, je vous prie de recevoir les salutations d'un heureux voyageur qui rentre à l'instant dans sa patrie avec autant de plaisir qu'il en avait eu en la quittant. La librairie belge infecte toute l'Italie d'une manière déplorable, mais vous le savez comme moi. C'est incroyable qu'il se vende autant de livres français en Italie sans que vous y soyez pour rien. Des libraires de Gênes et de Livourne m'assuraient qu'il se vendait plus de livres français modernes en Italie qu'en France. C'est à Rome et à Naples qu'il s'en vend le moins. Mais c'est à Livourne qu'est la plus forte librairie (Marvilly) ; ils impriment même dans la ville, notamment Barnavc, en un volume, dont il y a déjà deux autres éditions en Belgique.
Il me semble que, cela étant ainsi, vous pourriez bien gagner à publier des éditions à bas prix en Belgique : vous les gagneriez toujours de vitesse en imprimant là en même temps qu'à Paris. Cela est si vrai qu'à Florence les libraires attendaient encore avec impatience Vohiplé, qui leur était demandé partout et qui n'était pas encore arrivé de Bruxelles quand j'y ai passé vers le l'ô octobre. Ils avaient également le Spectacle daiifi un fauteuil, mais pas encore la prose. C'est ce retard seul qui fait que les cabinets de lecture vous achètent vos éditions de France ; mais s'ils ont besoin d'un re-exemplaire, ils attendent Bruxelles. Mais en Italie on achète plutôt les livres (pourvu qu'ils ne soient pas chers) qu'on ne les prend au cabinet ; c'est le contraire de Paris ;
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cest ce qui fail, je pense, que le débit doit être beaucoup plus grand qu'à Paris et que vous auriez un grand avantage à entrer en concurrence avec Bruxelles. Ce que je vous dis pour l'Italie doit être encore bien plus vrai pour la Belgique. 11 est vrai de dire que leurs éditions sont à présent très soignées, mais je crois que le nom d'un libraire français présenterait plus de garanties d'exactitude au lecteur étranger. Pour moi, je ne rapporte dans mes poches aucune de ces jolies éditions à bon marché de Bruxelles, et crois par consé(}uent avoir droit à votre estime. Je suis à Marseille, où l'on vend et lit beaucoup de livres. Notamment les Paroli's f/'wn croyant (édition de Bruxelles) dans les marchés, le port et les rues, sur papiers gris, mais seulement chez les libraires ambulans ou étalant le long des murs. Du reste, pas d'autre livre que celui-là, et j'en suis étonné, vu la facilité qu'il y a à passer ce qu'on veut à la douane de la mer.
Adieu, je compte sur vous et suis tout à vous,
GÉnARD LaBRUiMK.
Faites-moi donc le plaisir encore de mettre cette feuille sous enveloppe quand vous l'aurez lue et de l'envoyer à Duseigneur, ou à Théophile, ou à Nanteuil : elle est pour eux et les autres. C'est que les ports de lettre sont chers d'un bout de la France, où je suis positivement, à l'autre presque, où vous êtes.
Vous croyez, parce que je suis sans argent à Marseille (mais cela n'est plus vrai depuis quelques heures), que j'y vis médiocrement : vous vous trompez. Je suis à l'hôtel, où je dîne splendide-
ment à crédit et me refais de mes voyages. C'est que dans tout hôtel moins beau que l'hôtel des Princes on éprouverait quelque inquiétude à me voir sans malle et presque sans bagage. J'ai fait en sorte de me souvenir de Robert Macaire. J'avais, en débarquant, cinq sols. J'en ai donné deux pour me faire cirer. Je suis allé jusqu'au coin de la rue, où est l'hôtel des Princes; j'ai trouvé deux gamins et je leur ai promis trois sols pour porter mes effets ; l'un a pris mon sac, où il y avait principalement un grand pain qui me restait de Naples ; l'autre a pris la petite valise en cuir que d'Arc m'a donnée, où il y avait deux citrons, des pommes et des poires, le reste de mes provisions; et tout bien agrafé, je suis entré sous le vestibule entre mes deux acolytes : j'avais heureusement retrouvé une vieille paire de gants jaunes.
Vous ne croirez pas à ces beaux apprêts, mais cela m'est égal. Le maître de l'hôtel m'a donné une belle chambre: j'aurais craint de porter atteinte à la considération nécessaire en demandant quelque chose de très inférieur; du reste, tout ce luxe n'est pas fort coûteux à Marseille, où tout est bon marché. Heureusement il y a la bibliothèque publique : voilà pour ma journée. Je n'ose guère marcher, parce que mes bottes se fendent. J'ai fait tous ces jours-ci le romanintime que nous savons : je saisquecelaestusé, mais je vous jure que mes bottes le sont encore plus, et il faut cela pour que j'en parle. Mais j'ai toujours bien dîné: figurez-vous que je ne mangeais que du macaroni et des fruits depuis quinze jours, plus cinq jours de tempête, où je n'ai pas eu le mal de mer. — Je décous ma lettre à dessein pour que Renduel ne se figure pas que je vais publier mes impressions de voyage et que c'en est une.
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Dessin de ïntoriiiLE Gautier Fait à Icnciv de Cliino et donne parjUii à Rcnduel.
224 LE HOMANTISME
A table, il y avait une jolie dame avec un vieux militaire, qui avait un grain de folie et qu'elle conduisait à Nice pour l'hiver. Un homme très bien, son mari ! Au milieu du dîner il lui prend une fantaisie de demander du Champagne : c'est une folie très douce. La dame se récrie que les médecins l'ont défendu : il en demande deux bouteilles. On n'ose pas refuser, car, disait la dame, il aurait tout brisé ; mais, pour qu'il en bût le moins possible, elle a fait demander des verres pour tout le monde et elle nous en versait tant qu'elle pouvait jDour qu'il en restât moins à son mari. C'était adroit. Le lendemain nous venons à parler du Lacryma Crysti (sic) mousseux et du vin d'Orvieto qui pique : voilà le monsieur qui redemande du Champagne. Si cela pouvait devenir son idée fixe ! Mais nous étions très peu de monde, parce que tout le monde du bateau h vapeur était parti. II y avait des dames qui n'en voulaient qu'une goutte, des gens âgés craignant de s'échauffer ; de sorte que la dame, qui, je crois, m'a soupçonné d'avoir trop appuyé sur les vins mousseux d'Italie (mais elle a tort), la dame m'en versait tant qu'elle pouvait. C'est très féminin, cette manière de reproche. C'est bien. Voici le mal : Le monsieur se vexait, il est sorti de table. C'est naturel. Le fou n'aurait pas voulu qu'on partageât sa sensation, l'homme, que l'on bût son vin ; le mari, que sa femme prît tant de soin d'Un jeune homme. Oui, d'un jeune homme. Je n'ai pas l'air d'un Antony, je le sais, mais aux yeux d'un mari et d'un fou je puis paraître encore redoutable.
Vous me direz que ceci n'est pas le drôle, mais quand on fait quelque cent lieues pour le rencontrer, on mérite considération. Et puis, que voulezvous que je vous dise, ici où, n'ayant ni argent, ni le
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moindre divertissement, toutes mes idées convergent vers ce point lumineux: la table d'hôte à cinq heures et demie? Maintenant j"ai de l'argent, mais il fait un temps abominable, suite des tempêtes que nous avons essuyées sur mer. Est-ce étonnant que je n'aie pas eu le mal de mer, quand on ne pouvait pas se tenir debout sur 1(> pont! Je vous conterais bien ma traversée comme je l'ai contée à mon père, mais vous n'y croiriez pas. J'aime mieux vous la dire de vive voix parce qu'alors je vous ferai des sermens tellement affreux que vous direz : C'est possible. Je n'ose pas davantage vous parler de mon séjour à Naples. Voyez quel malheur ! Je me balance misérablement entre le roman nautique et la couleur locale. Je vais diner à la table d'hôte. Tâchez donc d'arranger tout cela pour que mon voyage ne me fasse pas de tort: je vous promets que je suis devenu très naïf.
Je lis Jacqups, j'en suis à la moitié du premier (volume) : je trouve jusqu'ici que c'est de l'analyse un peu terre à terre. Cela ne sort guère du niveau de M™" Cottin et de M™" de Souza ; ce ne sont pas là encore les belles pages de Lélia, mais il faut espérer que cela viendra. D'après les articles de journaux, le plan paraît très riche et très beau. C'est l'idée du Peintre fie SalzLourrj de Charles Nodier: je suis étonné que les journalistes ne l'aient pas remarqué. Cela importerait beaucoup pour leur critique, cela importe peu pour la mienne, mais je n'aime pas beaucoup qu'un roman soit un syllogisme. Cela parait combiné presque comme le roman de Gœthe, les Affinités électives, dont lui-même donnait l'analyse soit en termes d'algèbre, soit en termes de chimie. Les quatre personnages de Jacques sont bien posés, comme ceux des Affinités ; on peut même les repré-
senter par a, h, c, etc. ; seulement, je crois que clans Gœthe, le quatrième est x, l'inconnu.
Je pars pour Nîmes. Je vais faire une partie du chemin sur le bateau à vapeur sur un canal qu'on vient d'ouvrir par là. On m'a dit que j'y verrais la Locuste de M. Sigalon. Je compte trouver là quelque dédommagement d'avoir très peu vu le Jugement ilernier de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine, qui est offusqué par les échafaudages du même M. Sigalon. Au musée de Naples, j'en ai vu une belle copie, mais extrêmement diminuée. Oh ! la belle Judith de Caravage que j'ai vue au musée de Naples! Naples, quand je pense que la cendre chaude du Vésuve n'a pas peu contribué à la démoralisation de mes bottes! Cela avait desséché le cuir, qui s'est fendu. Mais n'en parlons plus, puisque j'ai maintenant de l'argent et des bottes. Je voudrais que ce fussent des bottes de 207 lieues pour être à Paris dans l'instant.
Les journaux de Marseille nous annoncent l'arrivée d'Alexandre Dumas. Je ne puis pas l'attendre. Ah ! que Nanteuil pense donc aux deux derniers volumes et à Ashévérus. J'ai vu ses vignettes à Florence et à Naples, et partout. 11 y avait aussi de plus M. Nanteuil à Rome (Charles) qui faisait des caricatures dans le Café Grec. L'Italie est bien belle, mais elle n'a pas de beuri'e : voilà pourquoi je vous conseille d'aller manger du macaroni à la Ville de Naples, et des sloffato, et des croquettes, etc., attendu que sa viande de boucherie n'a pas le moindre goût. J'ai vu à Civita- Vecchia cette fameuse troupe de bandits qu'on a prise à Terracine : ce sont des malheureux en pantalons, vestes de velours et chapeaux tromblons. Maintenant si je vous parais désillusionné touchant la cantine et les brigands, je vous dirai que sur tout
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le reste, je suis incandesccnl. Ainsi prenez-y garde! A bientôt, à plus tôt que vous ne croyez.
Écrivez-moi donc, mais de suite, à Agen, poste restante. Je dis : poste restante, parce que si la lettre arrive trop tard, les personnes chez qui je vais ne me la renverront pas à Paris. Parlez-moi de la Famille Moronval — est-ce beau? — et de tout ce qui peut m'intéresser dans certains théâtres, et touchant vous-même (i).
Adieu.
Ah ! je prie quelqu'un de vous d aller chez M. Mignotte, notaire, au coin des rues Coquillière et Jean-Jacques-Rousseau, de lui dire que j"ai reçu sa lettre à Marseille et le remercie, et que s"il avait quelque chose de pressé à me faire savoir, il me récrive à Agen, département de Lot-de-Garonne, où du reste je resterai peu. Poste restante. N'oubliez pas.
(1) La Famille Moronval. trrand drame en cinq actes d'un jeune auteur débutant. Charles Lafont, venait d'être représenté au théâtre de la Porte-Saint-Martin le lundi 6 octobre 1834. Acteurs principaux : Lockroy, Delafosse, Provost ; MM™«s Georges, Ida, Falcoz, etc. « Il y a dans ce mélodrame qui a obtenu un succès de cui'iosité et de terreur — écrit Ch. Rabout au Journal de Paris — tous les défauts ordinaires aux pièces de l'école Saint-Martin, c'est-à-dire un luxe effrayant et gratuit de crimes, de la bouffissure dans le style et dans les caractères, une niuUiplicité d'action nuisible à l'intérêt... Nous parions pour de très fortes receltes et pour un succès populaire qui garnira à la fois le balcon et le paradis. » Ce critique aurait gagné son pari, car la Famille Moronval, publiée à l'origine chez >Iarchant et chez Barba, fut reprise et réimprimée plus d'une fois ; mais on devine si ce gros mélodrame, assemblage extraordinaire d'assassinats et d'empoisonnements, devait plaire à Gérard et à ses amis.
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Mon cher monsieur Renduel,
Je vous envoie cette lettre directement, parce que j'ai là sur mes livres votre adresse exacte. Du reste, il paraît que j'ai oublié les adresses de tous mes amis, car j'ai écrit des lettres, et aucune ne paraît être parvenue. J'avais laissé à Duseigneur des inscriptions de rente, parce qu'il est le seul de nous autres qui ait un secrétaire fermant bien et ne redoute pas la saisie et qu'il est soigneux. Je l'ai prié d'Aix et de Nice de les vendre et de m'envoyer l'argent à Naples : je ne me rappelais jjlus son numéro dans la rue de rOdéon. De sorte qu'à Naples je n'ai rien reçu. J'ai vécu en lazzarone pendant dix jours. S'il ne les a pas vendues pourtant, c'est très heureux, car ces rentes ont haussé depuis : s'il les a vendues et a reçu l'argent trop lard pour me l'envoyer, priez-le donc, si vous le voyez, de ne pas me l'adresser à Agen, comme je lui ai écrit il y a deux jours, mais de me le garder : j'en ai reçu d'autre part. Veuillez envoyer cette lettre à lui d'abord, si vous savez son numéro : c'est depuis 20 jusqu'à 30, je crois, rue de l'Odéon. Pardonnez-moi votre peine et mon griffonnage, — et adieu.
GÉuAiiD Labhunie.
Si vous voyez Pétrus et Théophile, dites-leur qu'on les lit dans tous les cabinets de lecture d'Italie.
Théophile Gautier, l'heureux Théophile à ce point répandu en Italie, avait servi tout naturellement de trait d'union entre son ami Gérard et Renduel, car lorsqu'il avait noué lui-même des relations avec Ren-
ET l'éditkir HKNDUEL "231
duel il n'était guère âgé que de vingt ans et venait de troquer le pinceau contre la plume. Il avait déjà jeté sur le pavé de Paris deux petits volumes : un recueil de Poésies, dont son père avait payé l'impression et qui avait paru chez Rignoux le jour même où éclatait la révolution de 1830, puis une « légende théologique » : Albertiis on rA me et le Péché, que Paulin avait publiée en 1832 avec une eau-forte de Célestin Nanteuil. Ce second volume, où se trouvait refondu le premier, resté tout entier pour compte à l'auteur, avait fait assez de bruit pour bien poser dans le Cénacle le nouveau disciple auquel resta attaché le surnom d'Albertus. « Ceci se passait vers 1833, écrit Gautier sur lui-môme. Chez Victor Hugo, je fis la connaissance d'Eugène Renduel, le libraire à la mode, l'éditeur au cabriolet d'ébène et d'acier. Il me demanda de lui faire quelque chose, parce que, disaitil, il me trouvait « drôle ». Je lui fis les Jeune-France, espèce de Précieuses ridicules du romantisme, puis Mademoiselle de Maupin, dont la préface souleva les journalistes, que j'y traitais fort mal. Nous regardions, en ce temps-là, les critiques
comme des cuistres, des monstres, des eunuques et des champignons. Ayant vécu depuis avec eux, j'ai reconnu qu'ils n'étaient pas si noirs qu'ils en avaient l'air, étaient assez bons diables et même ne manquaient pas de talent. »
Mon cher Lovclace,
Voici une stalle d'orchestre. — Je prétends que vous m'en ayez la plus grande reconnaissance ; je n'ai pas de billets, pour ainsi dire, et je mets dehors pour vous un de mes plus intimes amis et vme dame qui m'arracherait probablement les yeux si elle se doutait que j'ai la place que je lui refuse, et que je la donne à un autre. Vous devez cela à la belle conduite que vous avez tenue hier en m'envoyant de l'argent avec aisance et facilité. Je vous jure que sans cela j'aurais été furieux aujourd'hui contre vous et que je me serais plutôt empalé moi-même que de vous octroyer un billet, fût-ce été un billet de soixantième galerie.
A ce soir, je vous aime de tout mon cœur,
Théophile Gautieii.
Ce 28 décembre 1N33 (1).
Place Royale, ce hmcli.
Je viens de découvrir chez un marchand de bricà-brac un délicieux tableau de Boucher, de la plus
(1) Il s'agit, dans cettre lettre, de la première représentation du drame d'Alexandre Dumas, Angèle, joué à la Porte-Saint-Marlin le 2S décembre 1833.
Théophile Gautier Caricature de Benjamin Roubaud (1838).
belle conservation ; c'est une occasion que je ne veux manquer, et n'ayant pas assez d'argent, je prends sur moi de vous demander mon reste (1). Vous me feriez sincèrement plaisir de me le remettre. — Je suis attelé à la Maupin et c'est ce qui m'empêche do rôder et d'aller vous voir. Je vous salue cordialement.
Illustre,
Je veux de l'argent, n'en fût-il plus au monde ; si vous n'en avez pas, vous m'en ferez. — Je n'ai pas le sol ou le sou, comme mieux vous aimerez. — Si vous ne me paj'ez pas, je vous prendrai votre cheval ou l'édition entière des Francs-Taupin. En attendant, voici mon garnisaire que je vous envoie. — Vous aurez le plaisir de voir sa benoîte figure soir et matin, jusqu'à ce que j'aie mon beurre ; voici le jour de l'an, et je n'ai sacrcdiou pas de quoi acheter des bonbons et des poupées à mes petits bâtards. — Je vous avertis que je ne ferai rien tant que je serai à sec. Pas d'argent, pas d'idée. — Le meilleur Parnasse pour moi est un petit tas d'écus, un gros ferait encore mieux sans doute.
Je vous déteste cordialement.
Votre très mécontent créancier,
TnÉopniLE Gautier.
Passy-lez-Paris, 2 avril 1835.
Mon très cher,
J'irai samedi chez vous avec un gros carton sous le bras, et il faudra que vous ayez celte extrême
(1) Le restant de ses droits d'auteur pour les Jeune- France, à ce que spécifie M. de Spoelberch de Lovenjoul dans sa minutieuse Histoire des OEuvres de Théophile Gautier (2 vol. in-8, chez Charpentier, ISS").
ET l'Éditeur renduel 235
obligeance de me demander ce que c'est ; sans quoi je n'oserais jamais vous le dire. C'est un très énorme et très magnifique volume de vers dont je suis coupable et que je voudrais bien voir paraître sur votre célèbre catalogue. Je vous écris cela quoique je vous aie vu hier, mais comme je suis bien élevé, il y a certaines turpitudes que ma bouche se refuse à prononcer (ma plume est moins prude), et lorsque quelqu'un me parle comme à un honnête homme, il m'est douloureux de le tirer de son erreur et de lui faire voir qu'il ne parle qu'à un poète. Il me semble que ce volume, paraissant simultanément avec la Maupin, ne pourrait produire qu'un excellent effet. J'aurais mauvaise grâce à vous dire que mes vers sont très beaux, mais réellement ils ne sont point mal et ce sera probablement depuis les Feuilles cVAulomne, le meilleur recueil qu'on ait publié, si toutefois vous le publiez.
Adieu, santé et argent.
Théophile, poète.
Jeudi, 2 avril.
P.S. — N'allez pas prendre cela pour un poisson d'avril; c'est très sérieux, hélas ! sérieux comme la mort, sérieux comme la vie !
Les deux livres publiés par Gautier chez Renduel parurent à deux ans de distance : les Jeune-France, romans goguenards, en 1833, et Mademoiselle de Maupin, double amour, en 1835. J'ai sous les yeux le traité par lequel l'auteur vendait ce roman destiné à faire tant de bruit moyennant quinze
cents francs, payables deux cents francs par mois à partir de la mise en vente, ou bien en billets de Renduel dans les mêmes proportions, au choix de Gautier. Cet acte est du 10 septembre 1833, et l'auteur s'engageait à livrer son manuscrit complet avant la fin de février; enfin l'ouvrage devait être tiré à 1500 exemplaires, mais l'éditeur avait la faculté de diviser le tirage en deux séries. Ce ne sont pas là des conditions telles qu'un libraire en fait pour un livre dont il attend succès et profit : il est vrai que Renduel achetait à découvert et ne connaissait rien que la donnée principale du roman qu'il acceptait de publier. Autant de lettres de Gautier à Renduel, autant d'improvisations du tour le plus vif, d'une verve mo-^ queuse intarissable. Le refrain est toujours le même : de l'argent; mais il varie à l'infini sous sa plume. L'excellent Théophile n'était nullement embarrassé de crier misère, et il le faisait av-ec une telle faconde, avec un tel entrain qu'on se prend à rire avec lui. Tant de belle humeur repose un peu des froides demandes de Victor Hugo accumulant recettes sur recettes, des requêtes désespérées de Nodier implo-
La Essieralda, Phoebus et Claude Fisollo
d après le dessin de Raffet pour Xolre-Dame de Paris
illustrée. (Renduel, 1836.)
rant quelque avance de fonds qu'il perdra le soir même et des appels réitérés de Soulié criant : « J'en ai besoin, BESOIN! »
23 mai 183.3.
Célèbre libraire de TEurope littéraire pour la France (1), M. Ilugo désirerait vous voir vous-même en personne naturelle et non représenté par ambassadeur, pour conférer avec vous de l'insertion de l'article sur Han d'Islande, que je lui ai remis dernièrement, et comme j'ai eu la paresse de voiturer ma charogne de votre côté, je vous fais tenir cette épître scellée de mon simple sceau de cire rouge et vous souhaite cordialement le bonsoir.
Place Royale, 22 octobre 1833.
Mon très cher,
J'ai été vous voir hier pour vous demander de l'argent, car je crois que vous m'en devez encore un peu, si cela vous est égal ; et la chose m'a paru si indécente à dire que je ne l'ai pas dite, sentant que cela est tout à fait de mauvais goût, et qu'il vaudrait autant faire l'éloge du roi citoyen. Mais le l'ait est qu'il y a marée basse dans mes poches et vous m'obligeriez de m'allonger quelque menue monnaie.
Votre très dévoué noircisseur de blanc qui ne fait guère son métier,
Tu. Gautier.
Je pense que le gaillard qui vous porte ma lettre n'est pas un voleur : si vous avez le reste de l'argent,
(1) Allusion plaisante au titre officiel que la Société de l'Europe liltéraire avait décerne à Renduel, chez qui se publiait ce luxueux recueil.
ET l'Éditeur renduel 239
vous pourriez le lui donner ; il est à peu près certain qu'il me le rapportera ; il répond au nom de Samuel et il est infiniment sérieux (1).
11 janvier 1S3P.
Mon illustre éditeur,
Souvenez-vous de me donner aussitôt que vous me verrez (ce sera demain, à ne pas le cacher), 200 misérables francs dont j'ai l'incongruité d'avoir on ne peut plus besoin. J'avais été aujourd'hui à votre palais (maison est trop commun), dans la vénérable intention de vous les demander de vive voix, mais il ne s'est pas présenté de transition heureuse et j'aimerais mieux être coupé en quatre — une fois en long et une fois en travers — que de dire quelque chose qui ne serait pas bien amené. — J'espère que vous prendrez cette délicatesse en considération et que vous m'épargnerez d'avoir l'air d'un mendiant tendant son écuelle pour avoir de la soupe à une distribution philanthropique. — Je vous écrirai tous les mois des lettres pareilles à celle-ci, jusqu'au jugement dernier, et même un peu après. Et quand vous passerez la porte du paradis, le divin portier vous criera: « Trois sols, une lettre pour U. Renduel ». Peut-être même sera-ce plus, car je ne sais si le ciel est département ou banlieue. — Il y a cependant un moyen d'éviter tout cela, c'est d'aller en enfer, et vous êtes bien capable d'y aller ou de me donner des multitudes de billets de banque : ce que vous ne ferez assurément pas.
(1) Allusion au titre d'un volume qui venait de paraître à la librairie Renduel : Samuel, roman sérieux, par Paul de Musset, auteur de la Table de nuit (1833).
Adieu, juif, arabe, bedoin fsJc;, Lacenaire,'parricide, libraire...
Théophile Gautier.
21 juin 1S36.
M. Eugène Renduel est très instamment prié de tenir quelque argent prêt au mallieureux Théophile Gautier, qui a laissé hier tomber le sien dans la rivière ainsi que le plus neuf de ses trois vieux chapeaux. — Ce sinistre a complètement épuisé ses moyens d'existence. — Gérard est raissi dans la plus grande misère, et c'est pourquoi il voudrait vous vendre quelque chose de très drôle fort cher, parce que c'est vous. — Ce quelque chose, il le ferait conjointement avec moi. — Ce sont les Confessions galantes de deux gentilshommes périgourdins. — Cela aurait assurément beaucoup de succès. — Vous nous donnerez à chacun 000 francs, ce qui est fort raisonnable pour une idée aussi neuve cL sublime. Qu'en dites-vous? — Nous irons vous adorer ce soir ou demain et contempler, au fond de votre officine, les raj'onnantes splendeurs de votre hure édiluriale et dominotoriale.
Que Dieu vous garde des romans historiques et de l'aînée de la petite vérole. Ne vous laissez pas mourir sans confession el surtout sans argent.
Théophile Gautier.
15 mai 183".
Jeune Renduel, ayez la bonté dem'envoyer quelques Maupln, afin que je fasse commencer le tambourinage. — Il faut mener cela d'une manière triomphante. — L'Eldorado va commencer à paraître sous huit jours ; ainsi dormez sur l'une et l'autre oreille. Il faudrait faire congruer cette apparition et cette
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résurrection afin (jue j "occupe le monde entier toute cette quinzaine. Nous devons en faire partir une centaine dexemplaires, si nous ne sommes pas des cuistres véhémens ; je vais écrire au cher vicomte pour qu'il me donne un coup de sa franche épaule. Tout à vous.
A rapprocher du cher vicomte de Gautier cette phrase d'une lettre de Tony Johannotà Renduel : « Voici venir, mon bon ami, le premier dessin. J'espère que vous pourrez encore le faire voir au noble vicomte. Vous aurez le second dans deux ou trois jours. » Cette expression ironique, employée à la fois par le poète et par le peintre, est significative : ils s'inclinaient devant le maître, les fidèles du Cénacle, et lui prodiguaient les marques de respect, mais ils se riaient de lui, le dos tourné, comme ils raillaienl de bon cœur ses prétentions à la noblesse et sa vanité.