ROSA DE SAINT-SURIN. — JULIETTE BECARD. EUGÈNE CHAPUS
Les femmes auteurs!... Les femmes auteurs, poètes ou romanciers, les basbleus enfin, gent vaniteuse et redoutable, sans talent parfois mais non sans grande affectation de style et de langage, ont pullulé en France de tout temps, mais surtout à cette époque d'ébullition littéraire. Et combien d'entre elles avaient assiégé Renduel de leurs sollicitations réitérées : la duchesse d'Abrantès et sa fille Joséphine, Constance Aubert, Louise Braver de Saint-Léon, appuyée par le brave Pougens, Marie de l'Épinay, M°" Albert de Terrasse, M'" de Castillon, iM""= C. de Rothenbourg, Ida Saint-Elme, la Contemporaine, dont les Souvenirs furent rédigés
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en fait par Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Charles Nodier, etc. ; Victorine Collin, Sophie Pannier, Louise Meignand, auteur de la Fille-mère, avec préface par l'auteur de tAnemorl, Eugénie Signoret, Gabrielle Soumet, Fanny Tercy, Virginie de Sénancourt, Eugénie Foa, Georgette Ducrest, M"*" Desbordes- Valmore, Élisa Mercœur, une ou deux femmes de mérite, enfin, après tant de talents avortés et de noms justement oubliés! Au premier rang de ce groupe moins riche en grâces qu'en prétentions, deux romancières de race, deux femmes auteurs modèles et, comme telles, séparées de leurs maris, coquettes enragées et correspondantes infatigables : Rosa de Saint-Surin et Juliette Bécard.
La première s'appelait de ses vrais noms Marie-Garoline-Rosalie Richard de Gendrecourt, mais elle était devenue dame de Saint- Surin par son mariage hâtif avec un bibliothécaire que ses fonctions retenaient en province et qui la laissait vivre à Paris ; d'ailleurs médiocrement jolie, avec de longues dents, mais fréquentant tous les lieux de réunions littéraires et se faisant présenter partout, à commencer par la maison si
2i4 LE ROMANTISME
hospitalière aux gens de lettres et aux artistes de Jullien de Paris, le fondateurdirecteur de la Revue encyclopédique : elle n'avait guère plus de trente ans et jouait les grandes coquettes au naturel. Elle donnait des articles de critique littéraire au Journal des Dames, à Y Echo français, elle avait su glisser aussi chez divers éditeurs quelques nouvelles ou romans : V Opinion el r Amour, sa première production; le Bal des élections, qu'elle signa de trois étoiles pour exciter la curiosité par cet anonymat mystérieux et bien dans le goût du jour ; mais sa grande ambition était de se voiréditée par Renduel. Elle poursuivait ce rêve avec obstination, mettant toutes voiles dehors et prodiguant à l'heureux libraire les grûces les plus irrésistibles de son esprit, de sa personne ; elle coquetait, minaudait, bavardait, se faisait petite-maîtresse et prenait des airs langoureux, puis se piquait, se fâchait, jouait la dépitée... et revenait toujours à l'assaut.
J'ai passé hier, monsieur, une partie de la matinée avec une personne de votre connaissance, devinez?... Dans la musique, son nom devient le signe du ton naturel ; vous y êtes, n'est-ce pas? Eh bien ! parlons
Chatterton nmiLANX ses manuscrits
Vignette de Tony Johannot
poui' Stello ou les Diables bleus, par Alfred de Vigny.
(Chez Gosselin et Renduel, 1832.)
à présent de l'émulation qu'elle m'a inspirée. Son ouvrage est déjà annoncé, m'a-t-elle dit, dans plusieurs journaux, et, ceci pour vous, j'aurais pu le lire sur la couverture de Marie Tiidor, sans mon empressement à ouvrir ce volume que M. H... a envoyé à son excellent et bon ami S...
J'aurais donc lu que M. B. vous avait donné un Accès de fièvre ; le frisson que le mot seul de fièvre a causé à mon âme amollie par l'encens des fêtes, a réveillé son énergie littéraire : j'ai passé la nuit à rêver manuscrits, et me voici avec un éditeur, non comme la femme l'ieuse des salons, recueillant les fleurs que l'on sème sur son passage et s'acquittant par un sourire, mais comme un auteur laborieux qui renonce aux veilles des plaisirs (du moins pour quelques jours). Toutefois, pour cela, je désire, je devrais dire : il me faut faire à moi-même une loi que je suis assurée de ne pas enfreindre dès qu'il y aura de l'honneur à remplir cette convention; je m'épargnerai ainsi le chagrin de voir de nouveau usurper mon droit de préséance par quelque seconde maladie, le coléra [sic) peut-être. Vous me disiez dans une de vos lettres, monsieur, que votre usage était d attendre les propositions des auteurs, et vous m'engagiez à vous faire part des miennes, lorsqu'il serait temps, pour Maria que vous gratifiez de l'adjectif de belle : on ne peut lui donner celui àlienreuse.
Permettez-moi de vous soumettre le plan que j'ai formé à l'égard de cette pubHcation : j'ai déjà assez de chapitres disposés entièrement pour composer un volume in-8° et la moilié du second; d'après le conseil de mes amis [des Quntre-Nations, qui, en chevaliers français, verront les épreuves afin de m'en éviter la peine), je puis faire commencer à imprimer ;
ET I. EDITEUR RENDIEL
on achèverait, durant ce temps, de copier ce qui restera de l'ouvrage qui, d'ailleurs, est terminé (1). Six cents exemplaires et 60 louis, voilà pour la question la plus embarrassante à traiter; l'éditeur prendra pour les billets les termes qui lui conviendront.
Vous vous êtes sans doute bien amusé dimanche ? Mieux qu'au bal ! Bécard m'a dit en bémol qu'elle était dans une loge au rez-de-chaussée (2).
Adieu, monsieur, recevez, je vous prie, l'assurance de ma considération la plus distinguée et celle de mes sentiments.
ROSA DE SaI.NT-SuRIN.
P. -S. — Depuis deux jours, je suis souffrante, j'ai été obligée d'interrompre plusieurs fois cette lettre,
(l^\Imc de Saint-Suiin entendait parler ici de ses amis de l'Institut, l'Institut étant lof::é depuis 1806 — il y est encore aujourd'hui — dans l'ancien collèj::e Mazarin ou des Quatre-Xations fondé en 1663, en exécution des dispositions testamentaires de Mazarin, pour recevoir spécialement les écoliers de l'état ecclésiastique de Pi^^neroj. d'Alsace et pays allemands, de Flandre et de Roussillon : d'où le nom de colléjre des Quatre-Xations.
(2) Où donc Renduel avait-il pu aller et s'amuser le dimanche précédent, 24 novembre 1S33? Sûrement — la dernière ])hrase de la lettre de M"* de Saint-Surin l'indique — à la représentation-concert que Berlioz, marié depuis deux mois, avait orj;anisée à l'Opéra-Italien (salle de rOdéon) pour restaurer la gloire de miss Smithson et qui fut un désastre pour sa femme, tandis que lui-même s'était embrouillé en dirij^eantsa cantate de Sardanapale et n'avait pu faire exécuter sa Symphonie fantastique, les musiciens s'étant esquivés à minuit précis (Voy. mon Hector Berlioz, sa vie et œuvres, librairie de l'Art, 1888, p. 88 et suiv.). Renduel, qui n'aimait j^uère la musique, avait dû à sa qualité d'éditeur du Cénacle de recevoir une invitation pour ce concert: peut-être même, en raison des attaches romantiques du jeune compositeur, se faisait-il un devoir de défendre et d'applaudir Berlioz.
j'attribue ma fatigue à dimanche... Imaginez que j'ai dansé jusques à six heures du matin que l'on a déjeuné, et cela sans d'autre interruption aux contredanses que le paisible galop.
M. Alibert m'écrit hier de vous engager à lui faire l'honneur de venir déjeuner dimanche chez lui, ainsi que j'ai eu Vexlrême bonté de lui annoncer votre visite pour un jour quelconque ; il désire que ce soit demain ; il est encore malade, je le suis aussi, mais pour aller chez son médecin il n'importe, et si ce projet entre dans vos arrangemens, je vous attendrai à midi précis chez moi.
Mardi, j'ai quelques personnes le soir; je serais charmée que M. Berlioz ne vous réclamât pas à l'heure du thé.
Adieu.
Ce samedi 30 novembre 1833.
Toute cette dépense de bel esprit, toutes ces agaceries de la prunelle et de la plume furent en pure perte. L'insensible Renduel ne voulut pas plus des romans à venir qu'il n'avait voulu des précédents et Maria, ou Soir et Matin, parut quelques années après chez Belin-Mandar : quelle chute pour qui avait rêvé des luxueuses éditions de la librairie en vogue ! La sémillante dame se consola en produisant force ouvrages de tout genre, en remplissant maints journaux de sa prose, en épousant enfin un membre bien connu de l'Académie des inscriptions
^cuO:
Billets apressûs a Re>duel par Berlioz (novembre 1833) et Balzac (décembre 1835).
et belles-lettres, M. de Monmerqué. Elle dut quitter alors le nom de son premier mari; mais,enchangeantsonnomdefemme, elle garda son nom d'auteur : Monmerqué ne daigne, elle est Saint-Surin.
M"^ de Saint-Surin avait une amie, ou plutôt une rivale littéraire, Juliette Bécard, qu'elle appelait spirituellement Juliette Bémol. Femme séparée d'un officier peu sensible au beau style et qui la menait par le bâton, M""® Bécard ne déployait pas moins de grâces que son amie auprès de l'éditeur, mais elle mettait en œuvre d'autres moyens de plaire. Avec elle point de tendres simagrées, d'airs penchés ou d'yeuxen coulisse : elle prend le ton d'un homme, l'allure d'un bon garçon, écrit à la diable, dit des gros mots, puis se regarde dans la glace d'un air coquettement crâne. Elle avait surtout une manie désagréable, un moyen qu'elle croyait infaillible pour décider Renduel à publier le roman qu'il avait eu la politesse d'accepter: elle l'immisçait malgré lui dans ses questions de ménage, affectait une familiarité charmante, le consultait sur ses affaires, son logement, ses domestiques, sur tout ce qui ne le regardait pas et le laissait très froid.
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Les honorables Poussez, Guénaud et Compagnie sont tous de vilains menteurs, et, s'ils n'avaient ensemble qu'une seule joue, j'irais y déposer le plus éclatant soufflet. Comment, pas encore d'épreuves aujourd hui ! C'est une horreur. Je suis furieuse, j'ai un petit air de colère et de menace qui me va parfaitement; mais je ne vous engage pas moins à dépêcher un {sic) de vos estafettes vers cette infime imprimerie sur laquelle je laisse tomber tout le poids de ma malédiction. J'insiste pour ces épreuves, parce que je suis presque sûre qu'elles sont perdues ou que les gamins qu'on charge de me les apporter les ont vendues pour faire des cornets. Et voilà comment on expose une honnête réputation future !
Je viens de voir le 60^ logement rue Taranne, en face le n° 9. Peut-être me déciderai-je pour celui-là. Adieu, j'oublie ma colère.
J. Bécard.
Quelques jours après, nouvelle lettre :
nouvelle tempête, nouvel accès de fièvre et nouvel apaisement sous le doux regard de l'éditeur.
Dites-moi un peu, ami, si messieurs les imprimeurs se f de moi. Je n'ai pas eu encore les
épreuves, qui sont composées depuis quatre jours. Faites-moi le plaisir de gronder vos agents de ma part, mais très sérieusement.
Si vous n'êtes pas le plus renforcé sybarite que je connaisse, je vous prierai de venir ce soir. J'ai à parler avec vous logement et ménage. Les pauvres femmes sont si sottes que, lorsqu'elles n'ont pas de
mentors naturels ou lorsque, comme moi, elles les ont envoyés promener, il faut qu'elles s'en donnent de choix.
Je vais prier Dieu pour qu'il pleuve moins.
Toute à vous de cœur,
J. Bécard.
Ce bas-bleu cavalier en vint heureusement à ses fins et vit paraître, à la librairie Rendue!, un beau jour de l'année 1834, cet Accès de fîèure, le premier livre qu'il ait pu faire éclore, et le dernier. Quel triomphe sur sa bonne amie de Saint-Surin ; mais quel désenchantement si elle avait pu soupçonner ce qu'un critique important pensait de son livre et disait d'elle à Renduel !
Il parait, mon cher ami, que vous n'avez pas lu mon dernier billet. En voici la substance :
Si vous consentezàme délivrerdeM" '^ B..., je vous offre en échange deux volumes nouveaux et vous demande un an pour les faire, c'est-à-dire jusqu'au 31 mars 1837. — Je renonce à la réimpression de mes Portraits littéraires. — J'espère que vous pourrez m'envoyer demain matin un mot de réponse. — Et si vous acceptez, je vous remercie et suis encore voti-e obligé.
Gustave Planche.
Mardi.
Marie Tudor
Frontispice à l'eau-forte de Célestin Nanteuil pour le
drame de Victor Hugo. (Renduel, 1833.)
Renduel dispensa-l-il Planche de parler d'un Accès de fièvre ou celui-ci se libérat-il lui-même de cette corvée? Toujours estil qu'aucun ouvrage du célèbre critique ne parut chez Renduel et que l'irascible Juliette put rester persuadée que son livre avait soulevé partout, dans le monde et dans la presse, une admiration sans bornes.
Entre tant d'écrivains dont nous avons suivi les rapports littéraires et financiers avec Renduel, plusieurs, Sainte-Beuve, Nodier, Pétrus Borel, Janin, Paul de Musset, se distinguent par le tour élégant qu'ils savent donner aux billets traitant des choses les plus vulgaires; d'autres, comme Latouche et Gautier, révèlent rien qu'en deux lignes leur humeur irascible ou gouailleuse ; mais presque tous n'écrivent que des lettres assez courtes. Deux seulement se plaisent, dans le nombre, à rédiger de longues missives : l'un, Gérard de Nerval, parce qu'il voyage ; l'autre, parce qu'il est comme en exil au fond de la province. Aussi ce dernier noircit-il du papier sans nécessité, pour le seul plaisir de défendre quelque thèse originale, et encore excuse-t-il son amusant badinage par l'ennui qu il éprouve
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loin de la capitale, par le besoin qu'il ressent de se distraire un peu. Lettres neuves et plaisantes, où l'exilé s'élève contre l'admiration banale du public pour la Provence, boutades antiméridionales qu'on croirait signées d'un écrivain passé maître es railleries ou paradoxes, d'un Gautier ou d'un Pétrus Borel, et qui sont tout simplement du fashionable et du «lion » par excellence : Eugène Chapus.
Chapus était en relations avec Renduel depuis 1831, l'année où avait paru son premier roman, le Caprice : il avait reçu de lui la modique somme de 300 francs, dont 100 enlivres, et c'était encore générosité de l'éditeur qui pouvait, en s'en tenant à la ettredu traité, payer seulement un tiers et le surplus en volumes. En 1833, Chapus avait encore vendu à Renduel sa Tilime ? histoires de l' autre monde ; puis, comme il désirait passer un hiver dans le iMidi pour raffermir sa santé, il s'était fait attacher au cabinet du préfet du Gard, M. Rivet, le même qui obtint beaucoup plus tard une notoriété de quelques mois par sa proposition en faveur du gouvernement de M. Thiers. Eugène Chapus, qui avait gardé mémoire
des bons procédés de l'éditeur, usa aussitôt de sa position semi-officielle pour aider Renduel à rentrer dans une créance qu'il avait sur un libraire de Nîmes, homme de solvabilité douteuse et qui fournissait précisément de livres le préfet; le jeune attaché n'eut pas de peine à faire comprendre au sieur Pourchon qu'il pourrait bien donner une publicité fâcheuse à cette affaire et lui enlever ainsi la clientèle de la préfecture. Cette menace produisit quelque effet, et Chapus, tout fier du succès, écrit à Renduel, le 23 janvier 1834, qu'il espère obtenir un gros acompte dans la huitaine; il lui expose ensuite ses démarches par le menu et lui recommande de se défier aussi bien de l'huissier que du débiteur, les deux faisant la paire. Et, de fil en aiguille :
Je me félicite d'avoir eu la pensée de vous donner de mes nouvelles, puisque cela m'a procuré l'occasion de vous être bon à quelque chose. Je souhaite que vous ne borniez pas à si peu le zèle de mon amitié. Surtout n'allez pas craindre d'être indiscret : sans connaître l'ennui, cette chose si triste qui d'ordinaire suit en croupe l'homme en voyage, le cercle de mes occupations et de mes récréations est assez restreint à Nîmes pour que je trouve beaucoup de tems à vous consacrer. Je ne demande pas mieux
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d'ailleurs que d'avoir une affaire chicanière à discuter : cela m'enlèvera quelquefois à cette mélancolie que vous avez si justement reconnue en moi. Oui, je suis tenté souvent de croire que j'ai le spleen, tant mes dispositions habituelles sont tristes et sombres. J'avais compté sur un séjour dans le Midi pour dissiper non seulement mon mal physique, mais aussi ce mal moral ; mon espoir n'a pas été pleinement réalisé : le corps va mieux ; l'esprit, ou l'âme comme vous voudrez, est au même point. C'est qu'aussi je n'ai éprouvé que désenchantemens sur désenchantemens, depuis que je parcours nos provinces méridionales, si renommées. Persuadezvous bien, mon cher Renduel, qu'il y a parmi toutes les choses stupides en circulation dans le monde, une stupidité de plus à ajouter, quepeudep/'ogr/'esst/s connaissent et dont je viens de faire l'expérience: c'est l'engouement général qu'on affecte pour le Midi. Il est tems de faire justice de cette admiration traditionnelle. Je ne vois ici que des montagnes pelées, déboisées, où nul arbre ne croît pour protéger une pâquerette solitaire ou quelques petits brins d'herbe verte. Partout des cailloux ; des terres calcaires ; des ocres rouges ; des vignes qui poussent dans le sable et sur des roches ; des oliviers avec leur feuillage terne et leurs branchages inflexibles qui ne se balancent jamais qu'au souffle impétueux du vent du nord ; des rivières encaissées entre de hautes berges, et dont l'aspect est infécond pour ainsi dire par la rareté des émotions qu'il fait naître. Voilà, mon cher Renduel, la peinture ébauchée de l'ensemble du Midi. Que serait-ce si je l'envisageais sous son point de vue moral ! Cependant on rencontre çàet là quelques paysages, quelques accidens de terrain qui consolent le touriste de ses nombreux
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mécomptes. Une autre fois je vous dirai le bien qu'il y a à en dire.
Un mois plus tard, le 20 février, nouvelle lettre écrite, celle-là, sur grand papier administratif, avec l'en-tête officiel, ce qu'il n'est pas inutile de savoir pour comprendre certaine phrase ambiguë. Le sieur Pourchon, qui devait donner un acompte considérable dans les huit jours, n'avaitau bout d'un moisfourni que 50 francs, mais en faisant promesse formelle de se libérer peu à peu; à en croire Eugène Chapus, ce piètre résultat était réputé tour de force dans le pays, avec un débiteur pareil. Une fois exposé le point où en est l'affaire, Chapus n'oublie pas sa promesse antérieure de dire tout le bien qu'il pense du Midi et il le fait en conscience :
... Je sais trop bien, mon cher camarade, que la poste, tout comme le baron Séguier, ne rend pas des services. En sorte que vous pouvez croire que si j'ai choisi ce format administratif pour vous écrire, c'est qu'il ne vous coûtera pas plus cher qu'un petit format. Le minimum du port est basé sur la feuille de grand papier à lettres. Admirable combinaison pour un exilé qui, comme moi, est obligé d'écrire et d'écrire sans cesse à ses parens, à ses connaissances, à ses maîtresses, à ceux même qu'il ne connaît pas.
afin de tuer, de stranguler le tems et de faire face à la vie ennuyeuse qu'on mène dans la bienheureuse ville de Nîmes. Croyez bien que si je n'avais cette ressource et celle de rédiger quelques notes littéraires, la position ne serait pas tenable ; j'en serais réduit à regarder des oies et des canards qui se trouvent dans une cour sous mes yeux et dont les mœurs et les occupations varient selon l'état de la température. Fait-il beau tems, ils travaillent à Tœuvre de la génération avec une ardeur récréative et digne d'envie. Vient-il à pleuvoir, oh! c'est bien différent! ils battent de l'aile, ils crient; les uns se tiennent droits et immobiles, les autres se mettent en équilibre sur une patte, allongent l'autre horizontalement, comme des danseurs du Grand-Opéra. Quelquefois je suis pris de l'envie de les applaudir, tant l'illusion qu'ils me procurent est complète.
A cela près, de plaisirs et de distractions, ici, il n'y en a point. La société, nulle ; les femmes, ces femmes à la gorge dorée, ces Provençales qui, selon M. Sue, valent les filles de l'Arno, elles sont sales et hâves, et de plus elles parlent le patois — • horrible patois ! — Et pourtant vous savez tout ce qu'on a dit et répété de ce patois : Langue des trouvères, langue poétique, langue d'amour! — Stupide! ridicule! — Ne croyez pas à tout cela. Le patois est un composé de mots celtiques, arabes, latins, italiens, etc., et il est prononcé le plus communément avec des inflexions de voix dures et gutturales ; c'est fort déjDlaisant. Je vais plus loin, je nie que les méridionaux de France puissent passer pour un peuple doué d'une haute organisation poétique. A celui qui me contredira je demanderai si Corneille était Provençal ; si Racine, La Fontaine, Molière, Voltaire, Lamartine, Chateaubriand, Hugo, sont nés sous le ciel du Tron di Diou '.'
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A mon avis, ce ciel de la Provence qui n'est ni froid, ni brumeux, ni chaste, comme celui des pays septentrionaux, qui n'est ni chaud, ni bleu, ni enflammé comme celui de l'Italie, de la Grèce ou des Tropiques, auquel il manque les belles eaux de ces régions, ces cèdres du Liban, ces châtaigniers de la Sicile, ces ouragans des Antilles, ces palmiers de l'Arabie, ces longues forêts du Nord si chevelues, ces riches campagnes si fécondes, si vertes en été, si mélancoliques en hiver, lorsque la neige les a ensevelies, et ces longues soirées passées au coin du feu si favorables à la méditation, — ce ciel est une sorte de terme moyen où la sève poétique est comme la sève végétale : elle n'arrive jamais à un vaste développement. Ce qu'on rencontre ici au lieu de poésie et d'éloquence, c'est la finesse, c'est l'esprit des affaires : il y a un avocat ou un bavard en herbe dans chaque bambin.
Les journaux vous ont appris que des troubles avaient eu lieu à Lyon. L'ordre est arrivé presque aussitôt de faire marcher deux bataillons du régiment de ligne qui tient garnison ici. Cette nouvelle a répandu quelque inquiétude d'abord ; mais l'influence de ce qui se passait à Lyon n'a pas eu l'effet qu'on pouvait craindre sur les 2o 000 ouvriers qui peuplent nos ateliers. La Société des Droits de l'Homme avait envoyé des émissaires pour exalter l'esprit de ces pauvres diables, afin de provoquer une simultanéité de révolte, mais ils ont complètement échoué. Nîmes n'a pas bougé et la tranquillité la plus grande n'a pas cessé de régner. Au surplus, cette ville si renommée par ses agitations, son fanatisme politique et i-eligieux, n'a pas compté une seule collision depuis bientôt trois ans entre les partis qui divisent sa population. Nous apprenons à l'instant même que la situation de
Lyon s'améliore. Dans la soirée du 18, un rassemblement excité sur la place des Terreaux par quelques meneurs a été dispersé sans difficulté : sur quatorze individus arrêtés, deux seulement sont ouvriers; — on s'attendait à voir reprendre le travail hier.
Maintenant que ces lignes sont écrites, il me vient un scrupule : je crains que la nuance politique qui s'y décèle ne vous choque. Vous êtes quelque peu Caracalla, je crois, mon cher Renduel.
Eugène Ghapiis écrivait des lettres fort récréatives, mais les rentrées de Renduel ne s'effectuaient toujours pas, et plus d'un an s'écoula sans que celui-ci reçût rien de Nîmes. Cependant, en décembre 1835, il vit arriver chez lui Chapus, non pas avec l'argent souhaité, mais avec un nouveau roman. Cette fois, il le prit au mot tout en riant ; il s'empressa d'éditer la Carie jaune, hisloire de Paris, et pour le payer, il lui transmit son excellente créance sur ledit sieur Pourchon . . . , avec 500 francs bien sonnants. Auteur et libraire se quittèrent également satisfaits, celui-ci de n'avoir plus de créance et celui-là d'avoir vingt-cinq louis.