‹ Le romantisme et l'éditeur RenduelChapitre 3 sur 28 · K[L.^A©®IS · texte numérisé non relu

K[L.^A©®IS

Le Biui.iûPHiLE Jacob

Dessin attribué à Eugène Sue et fait pour illustrer

les Soirées de Walter Scott à Paris, de P. L. Jacob,

bibliophile Renduel, 1829).

recherché. Lamennais avec ses Paroles cViin croyant, Paul Lacroix avec ses Soirées de Waller Scott, qui obtinrent un brillant succès, ouvrirentà deux battants à la génération nouvelle, l'un les portes de la philosophie, l'autre celles du roman. Deux horizons se découvrirent à la foule nombreuse des littérateurs en herbe, tels que les Léon Gozlan, les Eugène Sue, les Alphonse Royer, les Alphonse Karr et mille autres encore... » C'est précisément Renduel qui produisit dès l'origine ces deux ouvrages, — comment Werdet n'a-t-il pas un mot de souvenir pour son ancien confrère? — et, par un heureux retour, ce furent ces deux publications qui mirent à flot la librairie de Renduel et en assurèrent la vogue par leur retentissement.

Le livre du Bibliophile Jacob datait d'avant le changement de régime. Renduel avait édité, dès 1829, ses Soirées de Watter Scott à Paris, — ce curieux recueil des chroniques de France du xiv" au xvi' siècle, demeuré le type des romans de chevalerie romantique, — et qui est précédé d'une gravure-caricature si bien dans le goût du temps, où le Bibliophile Jacob

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est représenté en robe de chambre, en culotte courte, des bas déchirés tombant sur les talons, feuilletant de vieilles chroniques dans un cabinet rempli d'in-folio poudreux, de tentures et d'armures moyen âge. Quant aux Paroles de l'abbé de Lamennais, c'est seulement en 1833 que parut chez Renduel la première édition de ce livre de révolté, de cette sorte de plainte biblique adressée au nom des classes souffrantes aux heureux et aux puissants du jour, de cet ouvrage qui rendit définitive la scission du prêtre avec la cour de Rome, qui attira eniin sur lui les foudres du pape Grégoire XVI, le condamnant, dans une encyclique solennelle, comme auteur avoué d'un « livre peu considérable, mais d'une immense perversité ».

Combien d'ouvrages de mérite Renduel fit-il paraître! Combien d'auteurs de génie ou de talent virent leur premier livre édité parlui, ouïe vinrent succcssivementtrouver par la force même des choses ! Victor Hugo d'abord, puis Sainte-Beuve, Lamennais, Théophile Gautier, Henri Heine, Paul et Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Alfred de Vigny, Jules et Paul Lacroix, Charles

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Nodier, Pétrus Borel, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Léon Gozlan, Alphonse Royer, d'Ortigue, le vicomte d'Arlincourt, Michel Masson, Louis de Maynard, Raymond Brucker, etc.

Il fallait alors un rare esprit d'initiative, presque de l'audace, pour publier les écrits de Heine et les Contes d'Hoffmann. C'est Renduel qui, le premier, demanda à Henri Heine, alors connu seulement par quelques articles de la Bévue des Deux Mondes, de réunir en un volume ses études sur notre pays ; de là le premier ouvrage de Heine éclos en 1833 et intitulé : JJe la France. Le succès n'avait pas trompé l'attente de l'éditeur, qui traita ensuite avec Henri Heine pour publier ses œuvres complètes, et qui les lit paraître effectivement, au courant des deux années suivantes, en cinq volumes, dont un sur la France, deux sur r Allemagne et deux de Reisebilder. Et ce qui prouve qu'il y avait alors un certain mérite à apprécier Henri Heine, quelque courage à l'accueillir, c'est que dix ans plus tard, quand Renduel eut pris ses quartiers définitifs à la campagne, Heine fut très embarrassé de trouver un éditeur.

Le Roi s'amuse

Vignette-frontispice de Tony Johannot pour le drame

de Victor Hugo (Renduel, 1832).

Hachette n'avait pris qu'en dépôt le restant de l'édition de Renduel, et Heine, redevenu libre de placer ses ouvrages où il voudrait, les alla proposera Charpentier. Or, celui-ci, qui n'était pourtant pas un homme ordinaire, écrivait dans ce temps à Renduel : « J'ai parcouru les ouvrages de Heine, que j'avais fait prendre, avec votre petit mot, chez Hachette, et franchement, ça n'est pas bon. C'est du dévergondage politique, philosophique, etc., sur tous les points enfin ; et l'esprit qui s'y trouve quelquefois sent diablement le cruchon de bière. C'est d'un étudiant allemand échauffé. Je suis fâché de ne pouvoir les imprimer, car j'aurais eu du plaisirà vous compter encore quelques piles d'écus de 5 francs; mais c'est impossible. » Effectivement, Charpentier n'édita jamais les ouvrages de Heine, qui fut tout heureux et tout aise, à la fin, de rencontrer un second Renduel en la personne de Michel Lévy (1).

(1) Lettre de Hachette à Renduel du 12 octobre ISiO; lettres de Charpentier à Renduel des 14 octobre et 9 décembre 18 41. — Je reviendrai jslus loin sur les rapports d'amitié qui unirent toujours Charpentier à Renduel, celui-ci ayant conservé quelques lettres charmantes du pi'emier ; mais je me contenterai, pour le moment, de donner ici un simple éclaircissement bibliographique. Le

ET L EDITEUR RENDUEL 'lé

Lorsque Henduel, l'esprit séduit et charmé par les Contes d'Hoffmann, avait décidé de les faire tous traduire, il s'était adressé, pour cette tûche délicate, à Loeve-Veimars, et il avait eu la main heureuse, à ne juger que le talent de l'écrivain, dont la remarquable traduction est devenue classique.

Cette longue publication obtint une vogue considérable, ne dura pas moins de cinq ans, de 1829 à 1833, et s'étendit jusqu'à vingt volumes, tandis qu'une traduction rivale, celle de ThéodoreToussenel, suscitée par ce succès inespéré et commencée seulement un an plus tard, s'arrêta à douze volumes d'égale contenance. L'édition des Contes cïHolfmann, publiée par Henduel, était aussi bien une œuvre de luxe qu'une œuvre littéraire; car, outre une notice historique de Walter Scott sur l'humoriste

livre de Heine sur la France parut isolément en 1.S33 ; mais, quand Renduel dut publier ensuite les Iteisebilder, il voulut réunir toutes les œuvres de Heine sous une rubrique g'énérale. Il marqua donc les Re/seAfiJer comme tomes II et III ; la seconde édition de fa France (réédition fictive, car le titre seul était changé) forma le tome I\', puis l'Allemagne les tomes V et VI. La série est complète ainsi, et l'on y chercherait vainement le tome l<^'', qui n'a jamais paru. Renduel voulait peut-être attribuer cette place à la France ou à quelque autre ouvrage en un seul volume, mais le fait est qu'elle resta toujours vacante.

allemand, elle renfermait un beau portrait, dessiné par Henriquel-Dupont d'après une silhouette d'Hoffmann par lui-môme, puis deux vignettes de Tony Johannot, l'une tirée du conte de Maître Floh et l'autre représentant le chat Murr.

Sue et Soulié contribuèrent aussi à la prospérité de l'entreprise de Renduel. S'il ne publia du second qu'une réédition des Deux Cadavres^ il eut en revanche la primeur de deux des plus célèbres romans du premier. Au moment où Renduel entra en rapports avec Eugène Sue, celui-ci venait de quitter la carrière maritime pour s'essayer dans la littérature, après avoir exercé la chirurgie dans les armées de terre et de mer, parcouru l'Espagne, les Antilles, la Grèce etassisté enfin à la bataille de Navarin. Renduel commença par rééditer Atar-GulU publié d'abord chez Vimont, puis il fit paraître, coup sur coup et à un an de distance, les deux grands romans maritimes de Plick et Plock et de la Salamandre. Plick et Plock était le premier ouvrage d'imagination sur la vie maritime qui fût écrit en France, et il avait d'abord paru dans un recueil littéraire, la Mode, mais il retrouva

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Lettre d'Eigène Site a Renduel (12 novembre 1830).

en volume le succès retentissant qu'il avait obtenu en feuilletons, et la vogue de ces récits fut telle qu'elle établit définitivement la réputation naissante du romancier.

En 1837, c'est-à-dire au plus fort de sa réputation, Renduel avait transféré sa librairie au numéro 6 de la rue Christine, tout près de son premier domicile. Mais ce n'était pas sans porter atteinte à sa santé qu'il avait pu arriver à ce succès inespéré : son activité infatigable avait usé ses forces, si bien que les médecins lui conseillèrent, d'un avis unanime, de se retirer à la campagne. Un peu avant 1840, il acheta le chûteau et la terre de Beuvron, situés dans l'étroite et charmante vallée du Beuvron, à trois lieues au-dessus de Clamecy, dans un pays où il n'y avait alors que des sentiers abrupts, difficiles à gravir, même à cheval. Cette propriété, d'ailleurs assez étendue et bien placée au bord de la rivière, avait, surtout à ses yeux, le grand mérite de le ramener dans son pays natal, aux confins du Morvan, à quelques lieues de Lormes. Renduel ne se décida pas tout d'abord à abandonner complètement Paris, tant était grand pour lui l'attrait de la vie

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militante, et il se contenta d'aller passer plusieurs mois chaque année à la campagne; mais, n'ayant pas tardé à s'a[)ercevoir que sa santé dépérissait dès qu'il rentrait à la ville, il dut renoncer absolument à la librairie et se retirer à Beuvron (1).

L'arrivée d'un homme d'intelligence et d'action fut une bonne fortune pour ce pays, encore très arriéré. Renduel, qui avait en lui un besoin incessant de s'occuper, reporta toute son activité sur la culture et oublia les jouissances de la vie littéraire pour les plaisirs de la vie rustique, uniquement préoccupé de la prospérité de ses terres et de ses troupeaux, obtenant des prix aux comices, révélant aux gens de la campagne les inventions modernes et discutant avec eux, se mettant en frais d'éloquence persuasive afin de les décider à adopter quelque instrument nouveau qui leur faisait peur. Les paysans, ou du moins la plupart d'entre eux, reconnurent les qua-

(1) D'après d'anciennes affiches qu'on collait dans la région lorsque Renduel voulait affermer, et que j'ai retrouvées, la terre de Beuvron, lot principal et champs isolés réunis, comprenait à peu près 20 hectares de prés et 40 de terres en culture.

Li: ROMANTISME

lités de cet homme excellent, parfois brusque et grondeur, mais si dévoué, et chaque fois qu'ils purent nommer eux-mêmes leur maire, ils ne manquèrent pas de le choisir. Elu à diverses reprises maire de Beuvron, Renduel apporta à ses fonctions municipales le zèle qu'il mettait en toute chose, et s'y donna tout entier. Il veillait à mieux employer les fonds de secours, ne soutenant que les véritables indigents, afin de pouvoir les secourir tous; il usait de sa légitime influence, souvent avec succès, pour obtenir des chemins praticables; il en traçait même et en exécutait avec les seules ressources de la commune. Il donnait encore l'exemple du courage en refusant de fuir devant l'épidémie cholérique, afin de ne pas augmenter l'effroi des paysans attachés au sol. Durant la dernière guerre enfin, étant tout nouvellement renommé maire, il bravait cet hiver rigoureux, malgré ses soixante-treize ans, et courait tous les jours du canton à la sous-préfecture pour veiller aux intérêts de sa petite commune. Bien qu'il dût aller presque chaque année aux eaux, pour soigner une ancienne maladie de foie, Renduel était encore alerte et solide

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lorsqu'il fut subitement frappé d'une paralysie partielle. La maladie parut un instant céder devant un traitement énergique, mais une seconde attaque, plus violente, l'emporta le 19 octobre 1874. 11 approchait de ses soixante-seize ans.

Depuis que Renduel s'était retiré à la campagne, il avait peu à peu perdu de vue ses anciennes relations de Paris. Dans les premiers temps de son séjour à Beuvron, quelques lettres d'affaires venaient encore le déranger des travaux des champs, mais ces derniers échos de la vie passée n'avaient pas tardé à s'éteindre ; et l'éditeur à la mode de 1830 s'était si bien incarné dans le campagnard, s'était si complètemertt isolé, que tous avaient oublié et le lieu de sa retraite et jusqu'à son nom ; la plupart le croyaient mort. Mais lui n'oubliait pas les écrivains qu'il avait édités ou poussés vers le succès, et quand une de ces brillantes intelligences s'éteignait, il en ressentait vivement le contre-coup ; la mort des derniers survivants, celle de Sainte-Beuve, de Jules Janin, l'avait péniblement affecté, et surtout celle de Théophile Gautier.

Tel j'ai connu Renduel vers la fin de sa

carrière, tel je le voyais encore un mois avant sa mort. Il était foncièrement bon, dévoué, affectueux, cachant son excellente nature sous des dehors bourrus, fuyant le monde et ne se dépensant pas en vains témoignages d'amitié, mais aimant d'autant plus vivement ceux qu'il aimait. Pendant les quinze plus belles années de sa vie, il se trouva mêlé à ces luttes ardentes qui ont jeté le plus vif éclat, et il y prit une part active, convaincue : là est le secret du succès de son entreprise. Le souvenir de sa librairie est impérissable : il se lie intimement à l'histoire du mouvement littéraire de notre siècle, et le nom d'Eugène Renduel y restera attaché comme l'est celui de Claude Barbin à la littérature du xvii" siècle. Cet honneur est mérité, car il sut servir les intérêts des lettres, et c'est justice que son nom soit toujours prononcé avec ceux des écrivains qu'il a publiés et patronnés. Il fut pour eux mieux qu'un éditeur ordinaire : un allié et un ami.

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