IMPRESSIONS ET SOUVENIRS DE RENDUEL
L'annonce du trépas d'un homme que tous croyaient enterré depuis longtemps causa bien une légère surprise parmi les rares gens épris d'histoire littéraire qui avaient entendu prononcer le nom de Renduel par quelques survivants de la phalange romantique ou qui l'avaient vu au bas de quelque édition précieuse de Nodier, de Gautier ou de Hugo; mais ce nom même n'éveillait qu'un vague sentiment de curiosité parmi tous les écrivains modernes, car nul n'avait connu Renduel. Il mourait trop tard pour sa gloire ; car, s'il avait précédé Gautier dans la tombe, celui-ci n'aurait sûrement pas manqué de lui consacrer un de ces articles nécrolo-
giques, si animés, si touchants, dans lesquels il faisait revivre l'ami qui venait de disparaître, et le faisait estimer et aimer de tous. Lorsque Renduel disparut à son tour, Paul Foucher survivait seul qui aurait pu tracer de lui un portrait d'après nature; mais celui-ci n'avait eu que peu de rapports avec l'éditeur romantique, étant le dernier venu dans le Cénacle, et cette mort aurait frappe davantage quiconque, étant plus âgé, aurait vécu avec Renduel ces dix années de luttes littéraires, de 1830 à 1840. Quant à Victor Hugo, il planait trop haut dans les nuages pour se soucier aucunement de cet accident terrestre et pour accorder un seul mot de souvenir à celui qui avait été son ami: il daignait du moins l'appeler ainsi.
La plupart des journaux se contentèrent d'annoncer cette mort par un simple faitdivers; quelques-uns pourtant profitèrent du trépas de cette « personnalité quasi littéraire » pour republier quelques contes à dormir debout, comme cela arrive trop souvent dès que disparaît une personne qui a eu son jour de renommée et d'éclat:
simple prétexte à copie qui permet de
La Esmi:hai.ua et (Ovasi>iot)0
D'ai)iùs un dessin colorie de Théophile Gautier donné
par hii à lîonchicl.
3S LI-: KOMANTISME
reproduire deux ou trois anecdotes écloses dans le cerveau d'un rédacteur à court de nouvelles (1). Seul M. Philibert Audebrand, qui avait gardé le culte des choses littéraires, consacra au défunt quelques lignes d'un louable sentiment, dans sa chronique de illlaslration. C'était d'autant mieux à lui qu'il n'avait jamais connu Renduel et qu'il ne lui était redevable de rien.
« Eugène Renduel vient de mourir dans sa soixante-seizième année, au château de Bcuvron (jNièvrc).
« A ce seul nom, ce qui reste de la
(1) Voici celle de ces anecdotes qui fit le plus de chemin dans la presse : «... Eujj^ène Renduel a été l'éditeur le plus marquant de l'école nouvelle; on sait assez que c'est lui qui eut l'heureuse témérité de publier les premières œuvres des romantiques, à commencer par celles de Victor Hugo. En parlant de lui, Henri Heine disait : „ — Quand je suis allé lui oITrir Reisehilder, il me répétait la chanson qu'il chantait à tout le monde : « Vous me Il ferez mourir sur la paille. » Et moi de lui répondre : « Sur la paille d'un cliâteau. » Vous le voyez, ce charmant Henri Heine était bon proj^hcte ! » — Ce jeu de mots a été naturellement inspiré à quelque nouvelliste par la lecture de la lettre annonçant la mort de Renduel et datée du château de Beuvron ; mais il faut avoir vu ce château, déchu de sa splendeur passée, pour juger combien cette plaisanterie frappait à faux et comment les maîtres de ce domaine, bien que seigneurs châtelains, devaient êtfe et étaient en effet beaucoup moins riches que tel ou tel gros fermier qui n'habite pas un château, mais qui pourrait en acheter deux ou trois comme celui de Beuvron.
KT I.'l':i)ITia l{ lŒNDI.KL 39
génération de 1830 n'a pu s'empêcher de dresser l'oreille. Eugène Renduel a été celui des éditeurs qui a le plus contribué à affermir l'école romantique dans son triomphe. C'est lui qui a prononcé une sorte de f'iat lux pour les œuvres magistrales d'alors. Ses in-octavo, illustrés de vignettes de Porret et des Johannot, donnaient plus de relief encore à Victor Hugo, à Charles Nodier, à Théophile Gautier et aux autres.
« Un libraire du temps de Louis X\' disait :
« — Ah ! si je tenais dans un grenier, nus « et sans pain, les nommés Voltaire, Jean- « Jacques Rousseau et Diderot, quelle « bonne affaire, je les forcerais à me faire « faire ! »
« Eugène Renduel n'avait pas besoin de songer à de tels expédients. S'il faisait de bonnes affaires avec les grands écrivains de son temps, il les meltait de moitié dans la réussite de l'entreprise. Un livre édité par lui avait, rien que par le nom de celui qui l'avait fabriqué, un passeport sûr auprès du public.
« Les catalogues qu'il a laissés sont des
Li: HOM.\NTI>ME
monumenls littéraires. Il n'}'^ a pas de bibliophile qui ne se fasse un devoir de les consulter, aiin de se rendre compte de ce que pouvait être l'esprit français en 1830. Eugène Renduel, très téméraire, a été le premier éditeur des deux ouvrages les plus audacieux de son temps : Beisebilder, de Henri Heine, et les Paroles d'un croijanl, de Lamennais.
« Il avait commandé à Gustave Planche un roman en deux volumes in-octavo, et ce n'est pas sa faute si le critiqué ne s'est pas fait conteui", au moins pour une fois.
« Jules Janin nous disait un jour, dans son petit jardin :
u — Un catalogue d'Eugène Renduel est « plus intéressant à lire que tous les livres « qu'on écrit aujourd'hui (1). »
Le chroniqueur se rappelait peut-être avoir enterré avant le temps celui qui v<'nait de disparaître, et il désirait compléter pour riiomme vraiment mort l'oraison funèbre, très sommaire mais déjà trop longue, qu'il lui avait consacrée de son vivant.
(1) L'Illiislralioiu ' novembre 1^7 1.
cwscsc Km^i-^-
Portrait iVEigène Rendlei,, par Jean Gigoux D'après une lilhographie sur chine (1835).