DEUXIÈME ÉDITION
PUBLIE PAR EUGENE RENDUE t.
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La Danse macabre, du Bibliophile Jacob Vignette-Frontispice de Tony .Tohannot (Renduel, 1S32).
lauration; les Francs-Taupins, histoire du temps de Charles VII ; la Danse macabre, histoire fantastique du quinzième siècle; ^ Pignerol, histoire du temps de Louis XIV ; Un Divorce, histoire du temps de l Empire; puis enfin Mon Fauteuil et Quand fêlais jeune, souvenirs d'un vieux, histoires d'on ne sait quand. Toutes les époques de notre histoire y avaient déjà passé, que l'esprit inventif du romancier semblait toujours intarissable; si bien qu'il put recommencer la série avec d'autres éditeurs et fournir encore au public palpitant quantité de nouvelles histoires de tous les temps.
Si abondante qu'elle soit, la correspondance des deux frères avec Renduel est malheureusement moins riche que leur imagination romanesque, et il suffira de reproduire une lettre de chacun d'eux. La première est d'un malade à court de santé et d'argent; la seconde d'un esprit susceptible et prompt à se fâcher pour l'incident le plus inoffensif.
Mon cher ami, je suis depuis quinze jours avec une inflammation d'entrailles et souffrant comme un damné. — Voilà ce qui m'a privé du plaisir de vous voir si longtemps. Cependant je vais mieux,
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j'ai maintenant la force de corriger mes épreuves.
Les médecins et les apothicaires m'ont ruiné, ruiné complètement, si bien que j'ai recours à votre complaisance et vous prie de m'avancer trois cru h francs. Je présume crne cette somme ne vous gênera nullement et elle me sera d'un grand secours.
Si vous pouviez ce matin les remettre au porteur, vous m'obligeriez beaucoup.
Votre ami dévoué,
Jules Lacroix.
21, mercredi.
Mon cher Renduel, j'ai été plusieurs fois vous voir avec l'intention de vous entretenir sur un sujet plus important et plus délicat qu'une affaire d'intérêt ; mais je n'ai jamais pu me trouver absolument seul avec vous pour entamer une question qui veut être traitée dans le tête-à-tête, puisqu'il s'agit de mon amour-propre le plus offensif. Depuis longtemps, mon buste est exposé au coin de votre comptoir comme un paquet d'affiches ; ce n'est pas un honneur que j'ai sollicité, et je vous assure que le don de ma figure s'adressait plus à l'ami qu'au libraire. Il m'est pénible cependant de subir les camouflets du premier drôle venu, qui veut satisfaire peut-être une misérable jalousie sur un plâtre. On laisse les bornes à la portée des chiens pour qu'ils y pissent ; mais je ne pense pas que vous me réserviez ce sort, que je supporterais avec un véritable chagrin : c'est la principale raison qui m'éloigne de votre magasin. Je ne vous demande pas un piédestal, mais un fond d'armoire pour m'y cacher, à moins que vous ne préfériez achever l'œuvre de ceux qui ont mutilé cette sculpture en la brisant. Obligez-moi, mon ami,
de me faire disparaître pour toujours de l'exposition perpétuelle où vous m'avez condamné: vous verrez dans une nouvelle cjue je termine ce que souffre même un homme d'esprit à se voir en peinture le jouet du public. Soyez persuadé que si j'avais eu votre médaillon, il ne serait pas confondu avec les torchons de cuisine ni affiché à côté du porte-manteau.
Votre tout dévoué,
Paul Lacroix.
20 octobre 1833.
Où l'amour-propre va-t-il se nicher et comment une plaisanterie aussi peu offensante qu'un nez cassé ou une paire de moustaches dessinées à l'encre peut-elle troubler le moins du monde un homme de mérite et lui enlever toute quiétude d'esprit?
Auprès de producteurs aussi féconds que les frères Lacroix, c'étaient de bien petits écrivains qu'Eugène de Monglave et Louis de Maynard ; mais leur plume, pour être moins infatigable, avait cependant du charme et de l'élégance. Combien d'auteurs, à commencer par ces deux-ci, eurent alors une heure de succès qu'ils méritaient à tout prendre, et qui sont, tout de suite après, tombés dans le plus profond oubli !
Eugène Garay de Monglave, d'origine
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béarnaise, était un ancien militaire qui, après s'être battu dans les deux mondes, ici pour le Portugal, là-bas pour le Brésil, était rentré en France où il continuait à batailler de la plume au service du parti libéral. Frappé plusieurs fois par le parquet pour ses écrits politiques, collaborant à plusieurs petits journaux sous des noms divers, en fondant au besoin, comme il fît pour le Diable boiteux, employé au ministère de l'intérieur après 1830 et bientôt remercié à cause de sa brochure sur les Colonies de bienfaisance, fondateur et secrétaire perpétuel de l'Institut historique d'où il fut évincé poliment par la suite, auteur de nombreux ouvrages politiques, historiques et littéraires, Monglave, caché sous le nom de Maurice Dufresne, publia chez Renduel en 1830 certain roman du Bourreau qui ne fut pas sans obtenir quelque succès. Etvoici,jepense, un curieux échantillon de son style épistolaire où l'ancien officier reparaît sous l'homme de lettres :
Mon brave,
Plus d'épreuves depuis quinze jours.
Qu'attendent-ils?
Paraitrons-nous à Pâques ou à la Trinité ?
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Le diable m'emporte si cela me donne du courage pour Palmerin!
Si je tenais ces bougres-là, le diable m'emporte s je ne les écraserais pas tous.
Allons !
Allons !
Allons!
Marchons donc !
C'est embêtant, parole d'honneur!
Eugène.
Votre ami quand même parce que vous êtes un bon enfant.
Ce 24 (janvier 1829).
Louis Maynard de Queilhe était né aux colonies. Durant son séjour à Paris, il travailla surtout au recueil de nouvelles le Sachet, et sut se faire de nombreuses amitiés par son excellent caractère et ses façons affables. Il avait publié chez Renduel, en 1835, un roman à grand succès, Outre-mer, puis était retourné à la Martinique, où sa famille le rappelait avec insistance ; deux ans après, le 22 mai 1837, il était tué en duel par son beau-frère, d'un coup de fusil :
Mon cher Renduel,
Envoyez-moi de l'argent pour que je paye, entre autres choses, ma part du dîner de ce soir. Car je
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vous annonce que la personne a accepté et que c'est pour six heures aux Provençaux, cabinet particulier. Vous demanderez M. de Courchamps qui y est connu comme les côtelettes. Je regrette de n'être pas en assez florissante richesse pour vous éviter de payer votre écot et celui de votre futur client, mais il n'y a pas de roses sans épines.
Je travaille toujours, mais j'ai peur que cette justification ne soit trop considérable. A vingt-six, et moins large, je crois que cela suffirait.
Nous verrons. Adieu.
Louis de M.
Lundi ; à ce soir, six heures, Palais-Royal.
Lorsque Renduel avait eu l'idée de publier une édition exacte et complète des Mémoires de Saint-Simon, il avait prié Maynard de l'aboucher avec M. Gustave de Larifaudière, afin que celui-ci le mît à son tour en rapport avec le pair de France, marquis de Saint-Simon, que le gouvernement de Louis XVIII avait réintégré dans ses droits d'héritier sur les écrits du célèbre mémorialiste. Ce dîner au cabaret, offert par Maynard, n'était qu'une façon de mettre en présence les deux amis qu'il invitait. L'affaire marcha d'abord au gré de Renduel, qui commença cette publication par livraisons. La treizième venait de paraître — il devait y en avoir cent cinquante
— lorsque surgirentdes réclamations des libraires Paulin et Renouard, propriétaires d'une édition récente. En présence de leurs droits indiscutables,. Renduel dut arrêter l'impression du jour au lendemain. Le pair de France ignorait-il donc ce traité antérieur ou bien faut-il penser qu'il le connaissait et qu'il avait négligé d'en prévenir Renduel?
Pareil accident faillit arriver encore à Renduel, qui voulait toujours aller très vite en besogne, avec deux écrivains très scrupuleux cependant, mais qui avaient accueilli les propositions d'autres éditeurs et ne pouvaient pas recouvrer leur liberté d'action : c'étaient Pétrus Borel et Félicité de Lamennais.
Pétrus Borel (de ses vrais noms Joseph- Pierre Borel d'Hauterive^ car il avait droit à la particule et était iils d'un émigré ruiné) n'avait que vingt-trois ans lorsqu'il était venu offrira Renduel, en 1832, ce recueil de nouvelles brutales et de bizarres fantaisies dont le titre même, Champauert, contes immoraux, était si bien fait pour frapper les yeux et l'esprit. Ce fougueux champion du romantisme, échappé d'un atelier d'architecte, entraîné par une force irrésistible vers
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la littérature et la politique, et qui mettait sa plus grande joie à terroriser les bourgeois par ses costumes, son allure et ses orgies macabres, avait déjà publié un petit livre de poésies désespérées, dites Rhapsodies. Renduel accepta volontiers ces contes effroyables, où qualités et défauts étaient si complètement môles : une inspiration tour à tour terrible et touchante, une rare vigueur d'esprit et de style, une imagination puissante mais déréglée, une recherche incessante de l'horrible. Il lui paya ce volume assez bon marché, — quatre cents francs, — mais en promettant, si la vente dépassait huit cents volumes, de lui donner soixante-quinze centimes par exemplaire en surplus. Vaine clause de consolation, car le premier tirage s'écoula très lentement, malgré l'étrange surnom de Lijcanthrope, adopté par l'auteur, et la terrifiante vignette adjointe au titre de Champavert.
Pétrus Borel composa encore un autre grand roman, Madame Putiphar, qu'il avait promis de donner à Renduel, mais qu'il publia chez le libraire Ollivier, après d'interminables débats entre les trois par-
ties intéressées, l'auteur et Renduel marchant presque toujours d'accord. C'est au moment môme où ces difficultés naissaient que Borel écrivit à son éditeur la lettre suivante, où il parle en si bons termes le langage de la pauvreté reconnaissante :
Mon cher Rendue!,
Je vous adresse ce billet pour vous accuser réception des cinquante francs qui m ont été donnés en votre absence par M. Roger, votre commis, et dont je ne lui avais point fait de reçu. Je tiendrai à honneur de vous les rembourser le plutôt (sic) possible, sitôt que j'aurai pu me procurer quelque argent. J'y tiendrai d'autant plus que, par le fait, vous avez moins de confiance en moi. Vous m'avez assuré que vous ne vous blesseriez point de ce que le besoin pourrait m'entraîner à faire : le besoin me force à aller vendre et faire marché n'importe où de ce qui peut m appartenir, ne pouvant me créer des ressources qu'en me repliant sur moi-même. Je ne pourrai vous donner Madame Putiphar. Je ne vous écris point cela par morgue : je ne m'abuse point assez sur mon propre compte pour imaginer qu'un éditeur puisse avoir grand regret de me perdre. Mais une chose à laquelle je tiens beaucoup, c'est que vous soyez convaincu que ce n'est point l'intérêt, mais la pénurie, qui m'oblige à agir ainsi. Ce n'est point parce qu'on m'a fait des offres que j'ai présumées plus avantageuses que celles que vous auriez pu me faire : je ne suis point en position de recevoir des offres. Je vous jure et proteste, et je n'ai jamais menti, que je n'ai pas vu encore d'autres éditeurs : je vous étais trop attaché