QUASIMODO ENLÈVE LA ESMEHALDA
« Au meurtre, au meurtre, criait la malheureuse bohémienne. « D'après une lithographie de Tony Johannot.
Elle va vous écrire pour vous prier de lui renvoyer le manuscrit de son fils ; elle pourra vous envoyer en accompte (sic) la somme de cent francs, restant d'un petit secours que nous étions parvenus à lui faire donner. Sainte-Beuve et moi comptons beaucoup sur votre caractère pour nous mettre à même, en rendant ce manuscrit, d'élever un monument à la mémoire du jeune littérateur dont la vie a été si misérable. Sainte-Beuve fera une préface, et moi je ferai graver son portrait d'après mon dessin. Au moins son nom aura une petite place dans la mémoire des hommes.
Je désire que vous répondiez favorablement à la pauvre mère et vous prie de croire à ma parfaite considération et à mon entier dévouement de cœur.
David (1).
Paris, 8 mai 18 51.
Le malheureux Bertrand était mort, en effet, à peine âgé de quarante ans, dans une telle misère, un tel isolement que David avait dû se charger de le faire enterrer et l'avait accompagné seul au cimetière, sous une pluie battante. Renduel n'eut pas de
(1) David, ici, me parait jouer un peu de la « vieille mère » afin d'apitoyer Renduel, car il écrivait, d'autre part, à Victor Pavie : « Mon bon et cher ami, je te remercie bien de ta généreuse décision à l'égard de l'impression de Gaspard de la Nuit... Quand tu auras retiré tes frais, le reste de la vente sera pour la vieille mère. La mère de Bertrand et ses parents n'étaient pas dignes de lui ; il y a là un drame de famille sur lequel il est mieux de jeter un voile. » (Victor Pavie, sa jeunesse &t ses relations littéraires. Angers, 1887, p. 234.)
et l'éditeur renduel 207
peine à retrouver ce manuscrit, qu'il rendit, pour la somme qu'il l'avait payé, à David ; la femme de celui-ci le remit soigneusement au net et l'impression en fut confiée à l'imprimeur d'Angers, Victor Pavie, ancien adepte du Cénacle et qui avait conservé les rapports les plus affectueux avec ses alliés d'autrefois, surtout avec Sainte-Beuve et David. « J'espère que vos greniers aussi sont bien chargés, écrivait Sainte-Beuve à Renduel le 30 octobre 1841. On imprime le Bertrand et chez Pavie, très enthousiaste du livre. Ce sera assez élégant. » Gaspard de la Nuit parut effectivement à Angers, mais seulement en novembre 1843, plus de deux ans et demi après la mort du poèteprosateur. « J'ai enfin à votre disposition un volume des Fantaisies de ce pauvre Bertrand, écrivait alors le même au même. Après bien des retards et des lenteurs que la province sait encore mieux que Paris, l'édition est prête. » Mais ces retards provenaient bien un peu de Sainte-Beuve.
Fidèle à son devoir d'ami, il avait voulu écrire quelques pages en tête de ce volume, et ses nombreux travaux, ses recherches sur Port-Royal, ses démarches en vue de
l'Institut ne lui avaient pas permis de donner plus tôt cette touchante notice où revit un garçon timide et sauvage, amoureux de l'ombre et du silence, en un mot Pierre Gringoire ressuscité.
« ... Que faisait-il? dit Sainte-Beuve.
A quoi rêvait-il? Aux mêmes songes sans doute, aux éternels fantômes que, par contraste avec la réalité, il s'attachait à ressaisir de plus près et à embellir. Il avait repris ses bluettes fantastiques ; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en voulait composer le plus mignon des chefs-d'œuvre.... A travers cela, il avait trouvé, chose rare ! et par la seule piperie de son talent, un éditeur. Eugène Renduel avait lu le manuscrit des Fantaisies de Gaspard, y avait pris goût et il ne s'agissait plus que de l'imprimer. Mais l'éditeur, comme l'auteur, y désirait un certain luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet! Bref on attendit, et le manuscrit payé, modiquement payé, mais enfin ayant trouvé maître, continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une fois l'affaire conclue et le denier touché, s'en était allé, selon sa
ET l'eJHTEUB RENDUEL 0()<)
méthode, se voyant déjà sur vélin et caressant la lueur. Un jour pourtant, il revint, et, ne trouvant pas l'éditeur au gîte, il lui laissa pour mémento gracieux la jolie pièce qui suit:
A M. Eugène Renduel.