‹ Le romantisme et l'éditeur Renduel; souvenirs et documents sur les écrivains de l'école romantique, avec lettres inédites adressées par eux à RenduelChapitre 3 sur 23 · IMPRESSIONS ET SOUVENIRS DE RENDUEL · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS DE RENDUEL

L'annonce du trépas d'un homme que tous croyaient enterré depuis longtemps causa bien une légère surprise parmi les rares gens épris d'histoire littéraire qui avaient entendu prononcer le nom de Renduel par quelques survivants de la phalange romantique ou qui l'avaient vu au bas de quelque édition précieuse de Nodier, de Gautier ou de Hugo ; mais ce nom même n'éveillait qu'un vague sentiment de curiosité parmi tous les écrivains modernes, car nul n'avait connu Renduel. Il mourait trop tard pour sa gloire ; car, s'il avait précédé Gautier dans la tombe, celui-ci n'aurait sûrement pas manqué de lui consacrer un de ces articles nécrolo-

giques, si animés, si touchants, dans lesquels il faisait revivre l'ami qui venait de disparaître, et le faisait estimer et aimer de tous. Lorsque Renduel disparut à son tour, Paul Foucher survivait seul qui aurait pu tracer de lui un portrait d'après nature; mais celui-ci n'avait eu que peu de rapports avec l'éditeur romantique, étant le dernier venu dans le Cénacle, et cette mort aurait frappé davantage quiconque, étant plus âgé, aurait vécu avec Renduel ces dix années de luttes littéraires, de 1830 a 1840. (Juant à Victor Hugo, il planait trop haut dans les nuages pour se soucier aucunement de cet accident terrestre cl pour accorder un seul mot de souvenir à celui qui avait été son ami: il daignait du moins l'appeler ainsi.

La plupart des journaux se contentèrent d'annoncer cette mort par un simple faitdivers; quelques-uns pourtant profitèrent du trépas de cette « personnalité quasi littéraire » pour republier quelques contes à dormir debout, comme cela arrive trop souvent dès que disparaît une personne qui a eu son jour de renommée et d'éclat:

simple prétexte à copie qui permet de

La ESWEHALDA 10 T QlASIMODO

D'après un dessin colorié de Théophile Gautier donne par lui ;'i lîenduel.

reproduire deux ou trois anecdotes écloses dans Je cerveau d'un rédacteur à court de nouvelles (1). Seul M. Philibert Audebrand, qui avait gardé le culte des choses littéraires, consacra au défunt quelques lignes d'un louable sentiment, dans sa chronique de l'Illustration. C'était d'autant mieux à lui qu'il n'avait jamais connu Renduel et qu'il ne lui était redevable de rien.

« Eugène Renduel vient de mourir dans sa soixante-seizième année, au château de Beuvron (Nièvre).

« A ce seul nom, ce qui reste de la

(1) Voici celle de ces anecdotes qui lit le plus de chemin dans la presse : «... Eugène Renduel a été l'éditeur le plus marquant de l'école nouvelle; on sait assez que c'est lui qui eut l'heureuse témérité de publier les premières œuvres des romantiques, à commencer par celles de Victor Hugo. En parlant de lui, Henri Heine disait ; « — Quand je suis allé lui oll'rir Reisebilder, il me répétait la chanson qu'il chantait à tout le monde : « Vous me « ferez mourir sur la paille. » Et moi de lui répondre : « Sur la paille d'un château. » Vous le voyez, ce charmant Henri Heine était bon prophète ! » — Ce jeu de mots a été naturellement inspiré à quelque nouvelliste par la lecture de la lettre annonçant la mort de Renduel et datée du château de Reuvron ; mais il faut avoir vu ce château, déchu de sa splendeur passée, pour juger Combien cette plaisanterie frappait à faux et comment les maîtres de ce domaine, bien que seigneurs châtelains, devaient être et étaient en effet beaucoup moins riches que tel ou tel gros fermier qui n'habite pas un château, mais qui pourrait en acheter deux ou trois comme celui de Reuvron.

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génération de 1830 n'a pu s'empêcher de dresser l'oreille. Eugène Renduel a été celui des éditeurs qui a le plus contribué à affermir l'école romantique dans son triomphe. C'est lui qui a prononcé une sorte de fiai lux pour les œuvres magistrales d'alors. Ses in-octavo, illustrés de vignettes de Porret et des Johannot, donnaient plus de relief encore à Victor Hugo, à Charles Nodier, à Théophile Gautier et aux autres.

« Un libraire du temps de Louis XV disait :

« — Ah ! si je tenais dans un grenier, nus « et sans pain, les nommés Voltaire, Jeance Jacques Rousseau et Diderot, quelle « bonne affaire, je les forcerais à me faire « faire ! »

« Eugène Renduel n'avait pas besoin de songer à de tels expédients. S'il faisait de bonnes affaires avec les grands écrivains de son temps, il les mettait de moitié dans la réussite de l'entreprise. Un livre édité par lui avait, rien que par le nom de celui qui l'avait fabriqué, un passeport sûr auprès du public.

« Les catalogues qu'il a laissés sont des

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monuments littéraires* Il n'y a pas de bibliophile qui ne se fasse un devoir de les consulter, afin de se rendre compte de ce que pouvait être l'esprit français en 1830. Eugène Renduel, très téméraire, a été le premier éditeur des deux ouvrages les plus audacieux de son temps : Bcisebilder, de Henri Heine, et les Paroles d'un croyant, de Lamennais.

« Il avait commandé à Gustave Planche un roman en deux volumes in-octavo, eL ce n'est pas sa faute si le critique ne s'est pas fait conteur, au moins pour une fois.

« Jules Janin nous disait un jour, dans son petit jardin :

n — Un catalogue d'Eugène Renduel est « plus intéressant à lire que tous les livres « qu'on écrit aujourd'hui (1). »

Le chroniqueur se rappelait peut-être avoir enterré avant le temps celui qui venait de disparaître, et il désirait compléter pour l'homme vraiment mort l'oraison funèbre, très sommaire mais déjà trop longue, qu'il lui avait consacrée de son vivant.

(1) L'Illustration, 7 novembre 1x7 1.

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Portrait d'Eugène Renduel, par Jean Gigoux D'après une lithographie sur chine (1835).

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Au mois de juillet 1874, Renduel était allé prendre les eaux de Bourbonne-les- Bains, où le médecin, un peu en désespoir de cause, l'avait envoyé pour le remettre d'une première attaque de paralysie. Comme il feuilletait un soir l'Illustration, lui qui ne lisait d'ordinaire que deux journaux politiques, un de Paris et un de Nevers, il aperçut son propre nom imprimé et il lut avidement les lignes suivantes :

« ...Ce que le directeur ne sait peut-être pas, c'est qu'il a été fortement de mode en littérature, il y a quarante ans, de faire des promesses. On prenait les engagements les plus formels — dans les catalogues. Pour ne parler que du même Alphonse Karr, il avait promis par exemple, trois romans, qu'on attendra probablement jusqu'à la semaine des quatre jeudis.

« 1° L'Ile des Saules, dont il est fait mention dans les catalogues d'Eugène Renduel à la date de 1835. (Eugène Renduel est mort depuis longtemps, et 1835 a l'air d'avoir été avant le déluge.)

« Mais que vous dire?... Les hasards de

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la vie et la fantaisie du conteur l'ontpoussé de la mer d'Etretat à la mer de Nice. Tantôt il s'est fait jardinier, tantôt il s'est fait pêcheur. Pour un jardinier c'est de la paresse (1). »

L'article était de M . Philibert Audebrand , et raillait agréablement certain directeur de revue qui prétendait contraindre M. Alphonse Karr, par autorité de justice, à composer un roman de Robinson Cr'usoè, que l'écrivain s'était engagé à faire il y avait déjà vingt ans... Renduel n'en lut pas plus long et jeta le journal.

Lorsque j'allai le voir à Beuvron, à la fin d'août 1874, l'excellent homme, qui s'était repris à espérer après le succès momentané de sa cure, riait volontiers de l'article qui l'avait d'abord désagréablement frappé, et il me disait du ton joyeusement bourru qui lui était habituel : « Conçoit-on ce M. Audebrand, qui me tue et m'enterre sans plus de façon ! Si tu le connais, dis-lui que je suis encore de ce monde. J'avais d'abord envie de réclamer, mais à

(1) L'Illustration, 18 juillet 1874.

quoi bon? Si je ne suis pas mort, je n'en vaux guère mieux; je suis oublié des rares survivants de mon temps; si je faisais mine de vivre, je m'attirerais des lettres, des visites, des demandes : mieux vaut demeurer mort (1). »

Quiconque connaissait le caractère et le ton de Renduel aurait facilement discerné, sous cette boutade, une douce satisfaction résultant d'abord de ce que son nom n'élait pas oublié, et aussi d'une idée assez complexe, mais bien naturelle, chez un homme ayant occupé pareille position. Pensée toute secrète qu'il ne formulait pas, mais qu'on lisait dans ses yeux et qui était celleci : Tandis que les derniers représentants de l'école romantique s'efforcent de satisfaire la curiosité avide des nouveaux venus dans les lettres en leur racontant le peu qu'ils se rappellent de ces combats artistiques et littéraires, tandis que Gautier se lamente de n'avoir plus tant de livres ori

(1) Par un singulier coup du hasard, M. Philibert Audebrand fut à son tour enterré prématurément par ses confrères au mois de novembre 189 i. Les journaux, alors, annoncèrent sa mort, mais lui, moins philosophe que Renduel, réclama vivement contre cette oraison funèbre anticipée : Sic vos non rohis... dit le proverbe latin.

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Raoul de Pellevé

Frontispice à l'eau-forte de Roisselat pour le roman du

comte de Pastoret (Renduel, 1833).

ginaux, d'éditions rares, auxquelles le temps prête une si grande valeur, un homme vit retiré en province qui en sait long sur les mystères et les intrigues du temps romantique, car cet homme, par sa position et les services qu'on lui demandait, était le confident de chacun, et c'est à son cabinet, sorte de terrain neutre entre tant d'ambitions rivales, que venaient aboutir tous les propos méchants ou scandaleux, tous les commentaires défavorables d'écrivains qui se dépréciaient, par derrière, aussi fort qu'ils s'adulaient en face. Ce solitaire, oublié de tous et que tous croyaient mort, conservait soigneusement ces livres précieux, ces éditions originales, devenues presque introuvables, ces curieuses eauxfortes et gravures, aujourd'hui disparues; il avait enfin, à demi en ordre, nombre de lettres à lui adressées ou de traités passés avec lui par tous les écrivains et poètes du temps, du plus petit au plus grand.

Le vrai plaisir de Renduel était de penser qu'il détenait tant de riches documents sur le romantisme, et qu'il était seul à les pouvoir consulter. Il surveillait curieusement l'apparition des ouvrages qui pré-

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tendaient révéler certains points de l'histoire romantique, et il se pressait de les lire avec le désir secret d'y retrouver quelque souvenir pris sur le vif et aussi de n'y rien découvrir de curieux. La satisfaction qu'il éprouvait à cette lecture était moins d'évoquer le passé que de vérifier s'il était bien seul à en connaître les traits les plus piquants. Par le fait, chaque livre nouveau lui apportait une désillusion ou plutôt une satisfaction nouvelle : tous ne faisaient que répéter les anecdotes ouïes aventures les plus connues; aucun ne dévoilait les intrigues secrètes, les hostilités sourdes qu'il avait connues mieux que personne. C'est que, par sa position môme au centre du monde romantique, il était l'arbitre et le conseil nécessaire ; il écoutait les griefs des uns, la médisance des autres, les indiscrétions de tous, — et gardait, le plus souvent, ces confidences pour lui.

Lui demandait-on ce qu'il fallait retenir de livres comme Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ou comme les Souvenirs de Feydeau sur Gautier : « Rien du tout, disait-il. L'auteur du premier ouvrage,

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à la fois juge et partie, était trop malin pour raconter rien de vrai qui fût à son désavantage, et l'auteur du second était trop jeune pour avoir connu le véritable Gautier, celui des âges romantiques. »

Puis, avec un ton de regret : «Ah! si j'avais écrit tout ce que j'ai su, quelles révélations et comme on aurait appris de singulières choses sur ces petits grands esprits ! Pourquoi n'avoir pas fixé mes souvenirs alors que j'avais la mémoire jeune et fraîche? J'ai beaucoup oublié depuis le temps, mais je me rappelle encore quantité de faits que peu de gens ont sus aussi bien que moi. » Et tout ce dont il se souvenait, il le racontait lentement, minutieusement, avec une satisfaction visible, et d'autant plus heureux d'évoquer cette histoire du passé, qu'il voyait quelle attention on lui prêtait, quel plaisir on prenait à ses révélations.

Les souvenirs de Gautier sur l'Histoire du Romantisme l'avaient distrait en lui retraçant avec une verve amusante la joyeuse vie d'autrefois ; mais il déplorait que Théophile, comme il l'appelait, n'eût pas pu mener son récit plus loin. Le seul livre qui lui parût mériter quelque attention

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était l'étude de M. Jules Glaretie sur Pétrus Borel, cet écrivain d'un talent si personnel, qu'il avait apprécié et soutenu dès le début. Il trouvait surtout à cet ouvrage le mérite, trop rare de nos jours, d'être écrit dans un esprit très juste, ni trop sévère, ni trop élogieux ; de transporter aussi le lecteur en pleine vie romantique et de le faire vivre, pour ainsi dire, avec ces artistes et ces littérateurs, sur lesquels la physionomie originale de Pétrus Borel se détachait bien en relief.

Il n'était pas non plus sans connaître le passage de Lulèce où Henri Heine le met en scène avec Victor Hugo :

« Quelqu'un a dit du génie de Victor Hugo : « C'est un beau bossu ». Ce mot est plus profond que ne le suppose peutêtre celui qui l'a inventé. En répétant ce mot, je n'ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo, de charger, dans ses romans et dans ses drames, le dos de ses héros principaux d'une bosse matérielle; mais je veux surtout insinuer ici qu'il est lui-môme affligé d'une bosse morale qu'il porte dans l'esprit. J'irai même plus loin, en disant que, d'après la théorie de notre

philosophie moderne, nommée « la doctrine » de l'identité », c'est une loi de la nature que le caractère extérieur et corporel de l'homme répond à son caractère intérieur et intellectuel. Je ruminais encore cette donnée philosophique dans ma tête lorsque je vins en France, et j'avouai un jour à mon lihraire, Eugène Renduel, qui était aussi l'éditeur de Victor Hugo, que, d'après l'idée que je m'étais faite de ce dernier, j'avais été fort étonné de ne pas trouver en M. Hugo un homme gratifié d'une bosse.

« Oui, on ne lui voit pas sa difformité », dit M. Renduel par distraction. — « Comment! » m'écriai-je, « il n'en est donc pas tout à fait « exempt? — Non, pas tout à fait », répondit Renduel avec embarras. Et, sur mes vives instances, il finit par m'avouer qu'il avait, un beau matin, surpris M. Hugo au moment où il changeait de chemise, et qu'alors il avait remarqué un vice de conformation dans une de ses hanches, la droite, si je ne me trompe, qui avançait un peu trop, comme chez les personnes dont le peuple a l'habitude de dire qu'elles ont une bosse, sans qu'on sache où... Chose aussi amusante que significative! Ce fut justement à

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l'éditeur du poète que cette difformité ne resta pas cachée. Personne n'est un héros aux yeux de son valet de chambre, dit le proverbe, et de même, le plus grand écrivain finira par perdre à la longue son prestige héroïque aux yeux de son éditeur, l'attentif valet de chambre de son esprit; ils nous voient trop souvent dans notre négligé humain. »

Et, comme je lui demandais ce qu'il y avait de vrai là dedans :

« Je connais cette histoire de longue date, me répondit Renduel; elle est amusante, mais inventée à plaisir. Heine est là tout entier. Je lui aurai dit quelque jour que j'avais surpris le maître à sa toilette. Cette idée du petit lever royal d'Hugo l'aura frappé et se sera mêlée dans son esprit avec sa théorie de la conformité physique et morale chez les écrivains. Ces deux pensées auront germé et se seront confondues ; de là cette anecdote qu'il imagine, de là les paroles qu'il me prête et qu'il devait croire vraies à force de les rouler dans sa tête. »

Renduel avait gardé le meilleur souvenir de Gautier, et s'il avait toujours quelque trait désagréable à raconter sur les autres

coryphées du romantisme, il ne parlait jamais de Théophile que pour vanter sa franche et bonne nature, son humeur égale, son excellent caractère. Il n'avait pourtant conservé aucune relation avec lui; mais il le préférait, comme homme, à tous ses contemporains. « Quel bon garçon, avait-il coutume de dire, quel brave cœur! » Cette sympathie semble avoir été réciproque, car Gautier ne manque pas, à l'occasion, de donner dans ses livres un souvenir à celui qui fut son éditeur et son ami. Si brièvement qu'il parle de lui dans sa préface du Capitaine Fracasse ou dans sa notice autobiographique, ce ne sont pas là des paroles banales, etle poète avait dû garder un souvenir sincèrement affectueux de l'éditeur de Maupin.

Lors de ma dernière visite à Renduel, les Portraits contemporains de Gautier venaient de paraître, et Paul Foucher, qui rédigeait une revue littéraire à la Liberté, analysa ce livre dans un article qu'il terminait par ces paroles émues : « Gautier et moi, nous nous étions un peu perdus de vue ; et, pourquoi ne le dirais-je pas ? il m'aimait peu, je n'ai jamais su pourquoi.

Alfred de Musset et Honoré de Balzac Caricature à la plume, attribuée à Théophile Gautier

Nous ne savons guère — et nous avons tort — nous affranchir de cette réserve inspirée par le peu de sympathie que notre personne ou notre production provoque.

Cependant nous étions plus que camarades : nous étions frères d'armes. Nous avions tous deux les chevrons â'Antony, la croix d'honneur d'IIernani. Nos allures étaient celles de copains de lettres ; mais nous ne nous sommes jamais tutoyés — que de loin. Je n'en remplis pas avec moins de sympathie la tache qui m'échoit. Dans son article sur Gozlan, recueilli parmi les Portraits contemporains, Gautier disait : « Notre armée n'est pas vaincue, mais « décimée, et les soldats qui sont encore « debout se regardent avec inquiétude, « voyant leur petit nombre. » Hélas! à la représentation des Burgraves, déjà on avait demandé à Célestin Nanteuil deux cents soldats des bandes d'Hernani, et il n'avait pu les donner. « Chacun a l'air de dire à l'autre, continue Gautier : « Si c'est toi qui « es destiné à faire l'oraison funèbre de la « troupe, ne m'oublie pas ». J'ai pensé — y avait-il témérité ? — que c'était à moi le tour. J'ai pris de la main du factionnaire

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tombé le fusil, prêt à le remettre à qui voudra me relever. Les hommes de la génération de 1830, que je n'ai pas à louer, mais que tant de noms d'un éclat si supérieur au mien ont recommandés, rappellent les huguenots du cinquième acte du chefd'œuvre de Meyerbeer. Sous les balles invisibles qui criblent le peu qui reste encore de la phalange, ils chantent encore ; bientôt, peut-être, ils ne chanteront plus. »

Cet article plongea Renduel dans de tristes pensées ; mais il lui inspira bientôt des idées plus riantes en évoquant le souvenir de Paul Foucher. La myopie, devenue légendaire, de ce pauvre Foucher était, dès cette époque, une source inépuisable de plaisanteries, d'ailleurs inofïensives, et provoquait parfois les incidents les plus drôles. Le cabinet de Renduel était le rendez-vous ordinaire des auteurs romantiques, qui venaient y flâner en colportant les nouvelles littéraires ou autres. Certain jour, Paul de Musset, qui avait un talent particulier pour dessiner des charges ou découper des silhouettes comiques, avait, tout en causant, tracé une caricature frappante de Paul Foucher et l'avait collée au beau milieu de

la glace. Les visiteurs une fois partis, Renduel s'était remis à écrire sans plus songer à ce nouvel ornement. Quelqu'un entre : c'est Paul Foucher, alors simple débutant, qui désirait publier son premier volume chez l'éditeur en vogue et qui s'était fait chaudement patronner par sa sœur, Mm0 Victor Hugo. Il s'avance, le lorgnon braqué dans l'œil, et, tout en causant, regarde de droite et de gauche. Ce papier collé sur la glacel'intrigue. . . Il raffermit son lorgnon, se penche tant qu'il peut et reconnaît sa propre charge. Un autre aurait pu se récrier; lui, il eut le bon esprit de ne rien dire, épargnant ainsi une explication délicate à Renduel, qui pestait tout bas contre le caricaturiste absent (1).

(1) L'excellent Paul Foucher, avec sa mauvaise vue, était chaque jour en hutte à de nouvelles mystifications. En voici de plus ou moins drôles, que raconte dans ses Mémoires le comte Horace de Viel-Castel : « Il a été longtemps notre victime aux deux Musset et à moi ; nous lui faisions manger de la colophane pour du sucre de pomme et nous affichions partout sa caricature. Un jour, dans le journal i Artiste, en rendant compte d'une de ses productions, j'ai imprimé qu'il était au moins l'égal de Molière et il l'a cru. Je lui ai persuadé une autre fois qu'il était invité à un bal costumé chez les Ancelot, qui ne songeaient pas à lui etquise chauffaient tranquillement au coin de leur feu ; il arrive habillé en archer du xvie siècle, costume collant, rayé jaune et noir, toque rouge, plumes blanches, le poignard au côté, la halle-

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Le souvenir de Foucher était lié dans la pensée de Renduel à celui de cette grande orgie moyen âge organisée par tous les romantiques : poètes, romanciers, peintres, graveurs, sculpteurs, architectes, et qu'ils dénommèrent fièrement : Fête des Truands. Pour donner plus de couleur à cette réunion de carnaval, le travestissement était obligatoire, et Dieu sait quels singuliers oripeaux servirent à costumer nombre d'invités. Presque aucun de ces jeunes gens n'avait alors un sou vaillant ; aussi les déguisements étaient-ils aussi peu luxueux que les consommations peu délicates ; elles se composaient surtout de charcuterie et de vin chaud. « Quelle cohue, quel entrain et quelle gaieté ! disait Renduel. Nos habits étaient sales ; mais quelle fantaisie comique dans ces vieilleries ! Nous avions tous revêtu des costumes fripés qui nous allaient tant bien que mal, en nous donnant l'aspect le plus burlesque. J'étais impayable, affublé en Almaviva abricot, et Foucher

barde à la main. L'entrée a été superbe, la surprise des Ancelot magnifique. Paul Foucher est resté jusqu'à minuit, attendant toujours le bal masqué. » Cette dernière farce est assez amusante et Champfleury l'a jugée telle, puisqu'il en a fait les Mésaventures de M. Tringle.

était absolument grotesque en Guillaume Tell, armé d'une arbalète et d'un binocle. Buffet peu varié, mais copieusement servi ; on y mangeait sur le pouce et la presse était si grande autour, que Nanteuil, dont la haute taille dépassait toutes les autres, avait l'air de poser sa galantine sur la tète de ses voisins. C'était peu ragoûtant, mais amusant au possible. »

Théophile Gautier a laissé aussi des souvenirs personnels sur cette fête historique : «... C'était rue du Doyenné, dans ce salon où les rafraîchissements étaient remplacés par des fresques, que fut donné ce bal costumé qui resta célèbre, et où je vis pour la première fois dans tout l'éclat de son succès, de sa jeunesse et sa beauté, ce pauvre Roger de Beauvoir, qui vient de mourir après de si longues souffrances. Il portait un magnifique costume vénitien, à la Paul Véronèse : grande robe de damas vert-pomme, ramage d'argent ; toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie ; chaîne d'or au col. Il était superbe, éblouissant de verve et d'entrain ; et ce n'était pas le vin de Champagne qu'il avait bu chez nous qui lui donnait ce pétillement de bons

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