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Venezia la Bella
Frontispice à l'eau -forte de Gclestin Nanteuil pour le
roman d'Alphonse Royer (Renduel, 183 4).
mots. Dans cette soirée, Edouard Ourliac, qui plus tard est mort dans des sentiments de profonde dévotion, improvisait, avec une apreté terrible et un comique sinistre, ces charges amères où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules humains (1). » Cette « Fête des Truands » eut un retentissement inouï. Les adeptes du romantisme faisaient tant parler d'eux et l'on racontait sur leur compte des traits tellement excentriques, que beaucoup de gens du monde s'étaient fait inviter pour voir de près ces bêtes curieuses. Ils avaient aussi des relations très étendues dans le monde des théâtres, et nombre d'acteurs et de comédiennes célèbres s'étaient rendus à leur invitation. « C'est là, poursuivit Renduel, que la jolie M,,c Levert, sociétaire de la Comédie-Française, me soutira vingt
(1) Autobiographie écrite par Gautier pour VIllus- Iration en mars 1867, et insérée en tête de ses Portraits contemporains. Voir aussi la description de l'appartement et des apprêts du bal dans son article sur Marilhat(mème ouvrage, p. 234). L'impasse du Doyenné était située parmi les pâtés de maisons qui encombraient le terrain occupé aujourd'hui par les deux squares intérieurs du Louvre. Elle s'ouvrait sur la place du Carrousel (à la place actuelle du pavillon Mollien) et s'enfonçait jusque derrière le manège les écuries du roi, où s'élevaient de très beaux arbres, bien faits pour charmer la colonie d'artistes qui gîtait dans ce coin «"«Mire du vieux Paris.
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francs à l'écarté, avec une rouerie et un aplomb remarquables. Il s'en fallait d'un point que l'un ou l'autre gagnât. Je venais de donner les cartes et tenais en main un jeu assez favorable; elle en avait un détestable et se voyait perdue d'avance. Tout en jouant, je devisais avec les allants et venans. Comme je saluais d'un mot quelque ami au passage, Mlle Levert, feignant de croire que je lui offrais des cartes de rechange: « J'accepte », dit-elle en abattant son jeu. Réclamer contre une jolie femme aurait été ridicule... Je lui donnai cinq nouvelles cartes qui se trouvèrent être excellentes : elle gagna haut la main. La partie finie, je me levai et saluai poliment ma partenaire, qui ne demandait qu'à recommencer. »
L'article précité de Paul Foucher découlait, comme il le dit lui-môme, d'une des idées favorites de Gautier. Théophile revient souvent dans ses écrits sur cette pensée touchante, sur ce devoir qu'il croyait sien d'adresser publiquement une parole d'adieu à tout « soldat de l'armée romantique qui tombait », de résumer pour les nouveaux venus quelques particularités de sa vie et
de notifier les plus importants de ses travaux à la génération qui les ignorait; mais jamais il ne s'exprima en termes plus émus qu'à l'annonce du trépas si subit de Léon Gozlan. On voit que le poète a été réellement frappé par cette nouvelle foudroyante que le télégraphe lui transmet au milieu d'un joyeux dîner :
« Sans attendre l'arrivée des journaux de Paris, qui, sans doute, apporteront ce matin leurs renseignements nécrologiques, rendons à cette mémoire les honneurs qui lui sont dus; tressons-lui, avec quelques lignes de feuilleton, une couronne de jaunes immortelles. Ils commencent à être rares les survivants de cette phalange autrefois si serrée qui s'était formée vers 1830, et que reliaient autour du drapeau romantique les mêmes rêves de rénovation littéraire. A des instants de plus en plus rapprochés, une balle invisible siffle et un vide se fait dans les rangs ; vide qui ne sera pas rempli, car qui se soucie aujourd'hui des idées dont nous étions enflammés jusqu'à la folie? La générationnouvelleasesamourSjSeshaines, ses préoccupations, ses affaires, comme c'est son droit, et ne regarde pas souvent
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en arrière; elle marche confusément vers l'avenir, vers l'inconnu, et nous autres, nous restons là, avec nos dieux oubliés, sur le champ de bataille, à compter nos morts gisant parmi quelques momies classiques pourfendues jadis à grands coups d'estoc. L'heure est triste; le jour descend et la nuit va venir. Du soleil, on n'aperçoit plus qu'un mince fragment de disque échancré par la silhouette noire des affûts brisés. Notre armée est non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regardent avec inquiétude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnais de guerre leur pèse, quoiqu'ils n'en disent rien et qu'ils se redressent avec la fierté de ceux qui, jadis, ont pris part aux batailles des géants. Chacun à l'air de dire à l'autre: « Si c'est toi qui es destiné à faire l'oraison « funèbre de la troupe, ne m'oublie pas. »
Et Gautier fit comme il disait: il n'oublia personne, jusqu'au jour où lui-même succomba.