JEUNE JACOBITE
TlTHE DU JoiInNAL D'UN JEUNE JaCODITE DE 1819
avec bon à tirer de Victor IIu^o.
l'étendre ensuite sur le tout. Cette mythologie d'anges, qui a succédé à celle des nymphes, les /leurs de la terre et les parfums des deux, un excès môme de charité aumônière et de petits orphelins évoqués, tout cela nous a paru, dans ces pièces, plus prodigué qu'un juste sentiment de poésie domestique n'eût songé à le faire. On dirait qu'en finissant l'auteur a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre ; son titre de Chants du Crépuscule n'allaitpas jusqu'à réclamer cette dualité. Le môme manque de tact littéraire (au milieu de tant d'éclat et de puissance!) qui plus haut, nous l'avons vu, lui a fait comparer l'harmonie de l'orgue à ï eau dune éponge et parler du sourire fatal de la résignation à propos de Pétrarque, lui a inspiré d'introduire dansla composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. »
Cet article jeta Victor Hugo dans une violente colère, et un duel faillit s'ensuivre
entre le critique et le poète. Celui-ci netarissaitpas surla défection de Sainte-Beuve, et contait partout ses griefs contre celui qui osait bien dire que les Chants du Crépuscule manquaient « d'harmonie et de délicate convenance (1) ». Les propos de Sainte-Beuve, d'autre part, n'étaient pas faits pour apaiser la querelle, encore qu'il ne s'exprimât pas avec tout le monde aussi violemment qu'avec Renduel. « Cette immoralité est honteuse, clamait-il tout rouge, et bien que j'aie été autrefois l'ami d'Hugo, je lui flanquerais volontiers ma main par la figure. » Mme Hugo, de son côté, s'épanchait avec Renduel, son confident habituel dans la peine, et le suppliait de toutmettre en œuvre afin d'empêcher un duel probable et prochain. Renduel la calmait de son mieux ; mais les deux ennemis, surtout le critique, était toujours très montés l'un contre l'autre. Ils se rencontrèrent un jour chez Villemain, alors ministre de l'Instruction publique, et Sainte-Beuve évita de se trouver près d'Hugo: « Je lui aurais lancé quelque chose a
(1) Cet article, qui parut à la Revue des Deux Mondes en novembre 1835, se retrouve en entier dans le premier volume des Portraits contemporains (Paris, Didier, 1846}.
la tète! » disait-il avec une emphase terrible. 11 s'exagérait d'ailleurs et sa vaillance et le danger; il s'en fut trouver Rendueletlui remit non sans émotion un paquet cacheté renfermant des manuscrits et son testament, avec mission de l'ouvrir si le malheur voulait qu'il fût tué par Hugo. Renduel reçut gravement ce dépôt, mais chercha à rassurer le fougueux critique : » Est-ce qu'un duel est possible entre vou s deux, entre deux poètes ? » Là-dessus, Sainte-Beuve s'en alla, tout ragaillardi.
Et ce duel entre « deux poètes » n'eut pas lieu, pas plus que celui dont Hugo, précédemment, avait été menacé par Vigny.
Voici dans quelles circonstances : Buloz, en ce temps-là, — car les choses changèrent un peu par la suite — traitait fort bien l'auteur (ÏEloa et donnait volontiers des extraits de ses nouveaux ouvrages, mais il se gardait d'en faire autant pour Victor Hugo. Celuici se plaignait un jour en termes peu flatteurs pour Vigny, qu'il semblait rejeter au dernier rang; alors Buloz lui expliqua avec sa rudesse habituelle les motifs de la réserve qu'il gardait à son égard : s'il ne publiait jamais de fragment de ses ouvrages, lui
et l'éditeur renduel 125
dit-il tout net, c'est qu'il était assuré de recevoir le lendemain une quittance à solder, et qu'il n'avait pas l'habitude de payer les services qu'il rendait. Cette conversation aurait dû rester secrète ; mais le monde littéraire est aussi bavard que curieux. Finalement, les propos désobligeants d'Hugo revinrent à Vigny, qui, en sa qualité d'ancien officier, voulut en tirer réparation par les armes; mais cette ferraillade aurait été extravagante, et les témoins, dont Renduel, traînèrent si bien les choses en longueur que Vigny finit par se calmer, sans avoir seulement égratigné son détracteur (1).
Je reviens à Juliette. Elle était, paraît-il,
(1) La rupture de Sainte-Beuve avec Hugo a inspiré à Henri Heine une de ses facéties les plus plaisantes ; «... Presque tous ses anciens amis l'ont abandonné (Victor Hugo), écrit-il à Auguste Lewald en mars 1838, et, pour dire la vérité, l'ont abandonné par sa faute, blessés qu'ils étaient par cet égoïsme, très nuisible dans le commerce social. Sainte-Beuve lui-même n'a pu y résister; Sainte-Beuve le blâme aujourd'hui, lui qui fut jadis le héraut le plus fidèle de sa gloire. Comme en Afrique, quand le roi de Darfour sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : « Voici « venir le buffle, véritable descendant du buffle, le tau- « reau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs : « celui-ci est le seul véritable buffle ! » Ainsi Sainte- Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec un nouvel ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la trompette et célébrait le buffle de la poésie. »
d'une beauté accomplie, et Gautier a tracé d'elle, dans l'ancien Figaro, un brillant portrait qui finissait ainsi : « Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Venus. » Sa principale création fut la princesse Negroni, de Lucrèce Borgia, et Théophile assure qu'elle y jeta « le plus vif rayonnement ». Hugo, de son côté, termine ainsi ses remerciements aux acteurs: « Certains personnages du second ordre sont représentés à la Porte-Saint-Martin par des acteurs qui sont du premier ordre et qui se tiennent avec une grâce, une loyauté et un goût parfaits dans le demi-jour de leurs rôles. L'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vivement distingué mademoiselle Juliette. On ne peut guère dire que la princesse Negroni soit un rôle : c'est, en quelque sorte, une apparition. C'est une figure belle, jeune et fatale, qui passe, soulevant aussi son coin du voile sombre qui couvre l'Italie au xvie siècle.
M11» Juliette Drouet D'après une lithographie de Léon Noël (1832).
Mademoiselle Juliette a jeté sur cette figure un éclat extraordinaire. Elle n'avait que peu de mots a dire, elle y a mis beaucoup de pensée. Il ne faut à cette jeune actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'ame, de passion et de vérité. »
Ouelques mois après, Hugo confiait à Mlle Juliette le rôle important de Jane dans Marie Tador; mais cette fois la comédienne fut tellement inférieure à sa tâche qu'elle dut, sous prétexte d'indisposition, céder le personnage à MUeIda, et cela dès le second soir : « L'actrice qui remplissait le rôle de Jane, écrit méchamment la Bévue de Paris, l'a cédé, ce qui l'a beaucoup indisposée, à M110 Ida... » Mais l'auteur consola sa bien-aimée, de cette déconvenue en proclamant pour les âges futurs « qu'elle avait montré dans ce rôle un talent plein d'avenir, un talent souple, gracieux, vrai, tout à la fois pathétique et charmant, intelligent et naïf ».
C'est à cette époque, ou peu s'en faut, que se rapportent les trois billets suivants adressés à Renduel, dont deux sont de la main d'Hugo :
et l'éditeur renduel 12(J
Voici les quelques lignes que vous m'avez promis de faire passer au Courrier français. Je compte sur votre bonne amitié.