VICTOR HUGO
J'apprends tout à la fois, mou cher éditeur, que vous vous êtes battu, que vous avez été blessé, et que votre blessure est guérie. Si elle Test, en effet, comme je l'espère, venez me voir un de ces soirs, dîner avec moi, par exemple. Si vous ne pouvez sortir, écrivez-moi comment vous allez. J'irais vous voir et m'informer de vos nouvelles, si je n'étais en plein travail, c'est-à-dire en prison dans une idée.
Votre ami,
VicTon II.
Ce 4 juin.
Tel ce petit billet sans façon, tels cent autres ou deux cents qui n'ont d'autre prix que celui de la signature et qui pleuvaient tous les jours chez Renduel. Quand celui-ci mourut, un journal, le propre journal de Victor Hugo, le Rappel, parla de lui sur ce
ton dégagé : « Les 'familiers de Victor Hugo prétendent qu'Eugène Renduel avait gagné 200 000 francs rien qu'avec Noire- Dame de Paris. Deux cent mille francs, c'était une grosse somme pour l'époque en question. Il a publié de bonnes, mais aussi de mauvaises choses. Dieu fasse paix à son âme! »
Cela demande explication. Victor Hugo étant de beaucoup le plus illustre entre tant d'écrivains célèbres édités à la librairie romantique par excellence, on croit généralement que c'est lui qui fît la fortune de Renduel : il n'en est rien. D'abord Hugo vendait ses ouvrages extrêmement cher en s'appuyant sur le grand succès remporté par ses premiers recueils de vers, bien avant que Renduel n'eût monté sa maison d'édition. Celui-ci, en effet, ne put avoir dès l'origine que trois des volumes de poésies : les Feuilles d automne, les Chants du Crépuscule et les Voix intérieures, tandis qu'il mit en vente les premières éditions de cinq drames : Marion Delorme, le Roi s amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Angelo.
J'ajouterai, pour être complet, les deux volumes de Littérature et Philosophie mêlées.
et l'éditeur renduel (J5
Renduel avait un intérêt évident à réunir en faisceau dans son magasin toutes les œuvres du poète, afin de devenir son éditeur exclusif, et il y arriva au prix de sacrifices pécuniaires qui n'étaient pas toujours suivis de bénéfices. Hugo se faisait payer également cher ses poésies et ses drames, mais autant les unes avaient de succès, autant les autres se vendaient mal, même Marion, même le Roi s'amuse, en sorte que le libraire perdait forcément d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. J'ai sous les yeux l'état des sommes comptées à Victor Hugo par Renduel du mois d'octobre 1835 à la fin de 1838, et le total de cette seule liste s'élève à 43 000 francs. Ce chiffre semblera peu considérable aujourd'hui, rapproché du prix exorbitant que le maître exigea pour les Misérables et les Travailleurs de la mer; c'était, au contraire, une somme extrêmement élevée, même répartie sur trois années, au temps où Gautier s'estimait trop heureux de céder Mademoiselle de Maupin pour quinze cents francs.
Il faut lire ces traités rédigés avec une minutie extrême et surchargés de ratures restreignant encore les droits du libraire,
pour avoir une idée des conditions léonines que le poète imposait dès lors à ses éditeurs et dont il exigeait l'exécution à une minute, à un centime près. Le premier traité conclu avecRenduel, — celui pour MarionDelorme, signé le 20 août 1831, soit neuf jours après la première représentation au théâtre de la Porte-Saint-Martin, — est un des plus simples : l'éditeur avait le droit de tirer autant d'exemplaires qu'il voudrait par série de 500, en payant 2 francs par exemplaire à l'auteur qui paraphait tous les titres, les gardait chez lui, ne les livrait que contre argent donné d'avance, par série de 500, et devait rentrer dans sa propriété au bout d'un an. Les conditions sont sensiblement plus dures pour les quatre autres drames que Renduel acheta dès l'origine, mais, à quelques chiffres près, elles sont identiques pour le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Angelo : je me réserve d'en reparler un peu plus loin.
Les quatre mille premiers exemplaires des Feuilles a" automne furent payés 6000 francs, toujours pour une seule année. Le poète ne traitant jamais que pour un délai très court, dès que cette période finissait, le
Victor Hugo, par Louis Boulaagek
Frontispice pour les Odes et Ballades (Ude à la Colonne), édition de 1828.
libraire se voyait forcé de signer de nouvelles conventions, ne fût-ce que pour empêcher l'auteur de porter telle ou telle œuvre à un autre éditeur qui, en donnant le livre à meilleur compte, aurait arrêté net le débit des exemplaires restant en magasin. Tous ces traités et renouvellements, accumulés à la file, atteignirent bien vite à un chiffre énorme qui montait toujours d'année en année. En 1835, le libraire paya 9000 francs le droit de réimprimer les Odes et Ballades, les Orientales et les Feuilles d'automne, pour dix-huit mois, et de vendre pendant un an les premiers exemplaires d'un nouveau recueil : les Chants du Crépuscule. Et dès que ce traité approche de sa fin, Renduel en signe un autre où il payait 11 000 francs le droit de republier les quatre recueils durant dix-huit nouveaux mois, ainsi que le volume à venir des Voix intérieures pendant une seule année.
Il n'est question ici que des poésies, mais les drames et les romans n'étaient pas oubliés. En février 1832, Renduel traitait avec Hugo pour réimprimer ses romans, publiés originairement par divers éditeurs : Bug- Jargal, Han d'Islande, le Dernier Jour
et l'éditeur renduel 99
d'un Condamné et Notre-Dame de Paris avec deux chapitres nouveaux (1). Les conditions (Haicntles mômes pour tous ces ouvrages : quinze mois de délai, un franc par exemplaire, tirage de 1000 exemplaires, sauf pour Bag-Jargal réduit à 750. Si ces conventions n'étaient pas trop dures, c'est que Renduel, à ce qu'il m'a dit lui-même, avait regimbé contre les propositions d'Hugo qui ne demandait pas moins de 6000 à 8000 francs en raison du grand succès de Noire-Dame, publiée auparavant chez Gosselin. Au mois de mai delà même année 1832, l'éditeur s'engageait, par traité écrit en entier de la main d'Hugo, à publier Littérature et Philosophie mêlées à 2000 exemplaires et avec dix-huit mois de délai, en payant 6000 francs s'il y avait
(1) C'est alors que Renduel fil sa magnifique édition de Notre-Dame avec douze belles gravures de Boulanger, de RalTet, de Camille Rosier, de Tony et d'Alfred Johannot. Cette édition était en trois volumes in-8°, mais l'éditeur s'était expressément réservé le droit de publier deux mille exemplaires (sur les onze mille) en un seul volume, genre keepsake anglais, pour le jour de l'an. Renduel avait l'ait tirer pour lui, sur grand papier de Chine, chacune de ces deux éditions ; elles sont aujourd'hui en ma possession, ainsi que la collection complète des douze gravures avant la lettre et sur papier fort à très grandes marges.
deux volumes et 3000 s'il n'y en avail qu'un : il y en eut deux.
Enfin en juillet 1835, Renduel, qui avait déjà tant à payer à Hugo pour ses poésies. œuvres critiques ou romans, concluait avec lui un nouveau traité en vue de rééditer Xolre-Dame de Paris, toujours en trois volumes et à 11 000 exemplaires, puis la collection de ses sept drames depuis Cromwell etHernani (1) jusqu'à Angelo, en six volumes (Marie Tudor et Angelo n' en formant qu'un) et à 3300 exemplaires.
Pour écouler cette énorme quantité de livres, il avait trois ans et demi pour le roman et seulement dix-huit mois pour les drames ; enfin il payait à l'auteur la bagatelle de 60000 francs, dont 10000 comptant et le reste échelonné jusqu'à la fin de décembre 1838. Arrivé à ce point, Renduel s'aperçut qu'en suivant plus longtemps cette progression incessante, il irait droit à la ruine : il jugea donc prudent de
(1) La première édition de Hernani avait paru chez Marne en 1830. Étourdi par le bruit qu'on faisait autour dece drame, le libraire, à ce que m'a dit Renduel, avait fait la folie de le payer 6 000 francs. Ce fut autant de perdu, la vente ayant couvert tout juste les frais de publication.
^ rJC2^yZ-s
Lettre de Victor Hugo a Rsxduel
(17 octobre 1832).
s'arrêter, et quand parurent Ruij Blas et les Bayons et les Ombres, il passa la main à Delloye (1).
Victor Hugo faisait volontiers largesse de ses ouvrages, parfois même en les revêtant d'une reliure assortie, et l'on tenait soigneusement compte à la librairie des exemplaires et des frais de reliure à porter au débit de l'auteur ; mais il ne paraît pas que Renduel les réclamât très vivement, le moment venu, car je possède une facture dressée pour tous les exemplaires que le poète avait pris ou fait relier de novembre 1835 à janvier 1837, et elle est restée telle quelle entre les mains du libraire : elle s'élève à 239 volumes et à 179 francs de reliure. Quelques détails curieux : le 20 août 1836, Victor Hugo faisait envoyer
(1) A ce moment-là, d'ailleurs, toutes les œuvres antérieures de Victor Hugo, portant l'indication des deux librairies Renduel et Delloye, subirent un rabais considérable, de moitié ou même des deux tiers, selon qu'elles étaient de vente plus ou moins facile. On en trouve le détail dans les journaux du temps : Notre-Dame, en trois volumes, se vendait 12 francs au lieu de 22 fr. 50; chaque volume de poésies, 4 francs au lieu de 7fr. 50 et 8 francs; chaque drame, 2 fr. 50 au lieu de 7 IV. 50 et 8 francs, etc. On voit que cette diminution confirme ce que Renduel m'a dit sur le débit très lent des drames et ouvrages en prose, comparé à celui des poésies et de Notre-Dame de Paris,
ET l'éditeur rlnduel 103
au curé de Fourqueux ses œuvres complètes en vingt volumes, reliés pour 40 francs : c'est à Fourqueux, près Saint-Germain-en- Laye, que la famille Hugo allait en villégiature et que la jeune Léopoldine Hugo fit sa première communion. Le 22 mars 1837, il adressait ses Feuilles d'automne, brochées, a Henri Journet, et le 2 avril ses deux volumes d'Odes et Ballades brochés, à Auguste Vacquerie. Le 17 du môme mois, Auguste de Chûtillon était gratifié des six volumes de drames, brochés, et le 23, M11* Taglioni recevait en hommage Notre- Dame de Paris en trois volumes, reliés pour 8 francs; enfin, le 18 mai Bernard de Rennes recevait à la fois Han d'Islande et les Odes, Cromwell et Hernani, brochés.
Le 18 juillet 1837, Hugo adressait à M. de F iletz les Voix intérieures, brochées, et le 31 du mois de juin, il avait fait le même cadeau à Chateaubriand. Voilà pour les envois les plus significatifs.
Une révélation toute littéraire pour clore ces questions d'intérêt, qui ont bien leur importance quand il s'agit d'ouvrages de cette valeur. J'ai vu, de mes yeux vu, le traité en date du 25 août 1832, par lequel
Victor Hugo s'engageait à réserver à Renduel les trois mille premiers exemplaires d'un grand roman intitulé le Fils de la Bossue aux conditions antérieurement stipulées pour d'autres ouvrages avec Renduel ou Gosselin. Rien que deux articles, le second atténuant le premier en établissant qu'aucun délai n'était fixé à l'auteur pour la remise du manuscrit.
Renduel, on le sait, n'eut jamais à publier le Fils de la Bossue, non plus que la Quiqueng rogne ou que le Manuscrit de iEvêque, pour lequel il avait pareil engagement de l'auteur et qui devint l'épisode de l'évoque Myriel dans Fantine, des Misérables.
Lorsque l'éditeur Lacroix traita avec Hugo pour les Misérables, il fut averti par l'auteur qu'il devrait s'entendre avec Renduel pour racheter le droit de publication des deux premiers volumes ; mais il n'en coûta pas à Lacroix la grosse somme de trente mille francs, comme on l'a dit un jour, en plus des droits payés àVictor Hugo. La négociation fut des plus faciles ; Lacroix alla trouver Renduel dans sa retraite de la Nièvre et l'entente se fit rapidement entre eux, sans débat d'aucune sorte : Renduel
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Victor Hugo D'après une lithographie de Léon Noël (1832).
reçut en tout et pour tout 8000 francs (1).
.J'arrive au Roi s'amuse, sur lequel il convient d'insister.
J'ai dit plushautque les traités conclus par Hugo avec Renduel pour le Roi s'amuse, LucrèceBorgia, Marie TudoretAngelo étaient comme identiques. En voici les conditions principales : tirage à 2000, plus 200 de mains de passe et 50 réservés pour l'auteur ; — tous les exemplaires devant être revêtus de la
(1) A propos de la Quiquengrogne, on lit ce qui suit dans la Revue de Paris (n° de septembre 1832) : « M. Victor Hugo, dont le dernier drame, le Roi s'amuse, est en répétition, doit publier cet automne un nouveau volume de poésies et deux romans. Le premier, qui a pour titre ici Quiquengrogne, a été acheté 15 000 francs par les libraires Charles Gosselin et Eugène Renduel. Ce titre a quelque chose de bizarre. Qu'est-ce que la Quiquengrogne '.' Nous avons entendu faire déjà si souvent cette question que nous sommes heureux de pouvoir répondre par un document à peu près officiel. Voici l'extrait d'une lettre de M. Victor Hugo lui-même à ses éditeurs : « La » Quiquengrogne est le nom populaire de l'une des tours « de Bourbon-l'Archambault. Le roman est destiné à « compléter ses vues sur l'art du moyen âge, dontAolre- « Dame de Paris a donné, la première partie. Notre-Dame « de Paris, c'est la cathédrale ; la Quiquengrogne, ce « sera le donjon. L'architecture militaire, après l'archi- « tecturc religieuse. Dans Notre-Dame j'ai peint plus parti ticulièrement le moyen âge sacerdotal ; dans la Quint quengrogne, je peindrai plus spécialement le moyen « âge féodal, le tout selon mes idées, bien entendu, qui, « bonnes ou mauvaises, sont à moi. Le Fils de la Rossue « paraîtra après la Quiquengrogne et n'aura qu'un « volume. » — La Quiquengrogne et le Fils de la Rossue, autant en emporta le vent.
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griffe de Victor Hugo; — mise en vente dix jours seulement après la première représentation, sauf consentement de l'auteur pour abréger ce délai ; — l'auteur rentrant de droit dans sa propriété au bout d'une année à dater de la mise en vente, ou même auparavant, si les deux mille exemplaires étaient épuisés avant ce délai ; — comme prix, enfin, 4000 francs, toujours échelonnés en quatre termes, variables, selon les traités, mais ainsi fixés pour le Roi s amuse : 1000 francs comptant, 10001c lendemain de la mise en vente, et 2000 en deux billets, l'un à six, l'autre à douze mois de l'acte signé.
Dans le traité visant le Roi s amuse, — et seulement dans celui-là, — un article additionnel, prévoyant le cas où la censure interdirait la représentation du drame, annulait le traité dans cette hypothèse et portait que l'auteur serait tenu de restituer à l'éditeur l'argent et les billets reçus. Cela prouve absolument que Victor Hugo, qui joua si bien la surprise et la colère indignée après l'interdiction, pressentait ce coup dès le 30 août 1832, jour où fut signé le traité avec Renduel, c'est-à-dire à une époque
Timbre parlicitlicr. B' à'oritt. * .
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Face et ENVERS d'une invitation par le président de la
DHESSIiE A. VlCTOIl HUGO
ihanibre des députes.
où les pourparlers avec la Comédie-Française étaient à peine entamés : en effet, c'est seulement dans sa lettre du 7 septembre au baron Taylor que Victor Hugo prend jour pour aller lire sa pièce à la Comédie, et qu'il ébauche une distribution des rôles.
L'ouvrage fut interdit comme Hugo le prévoyait, comme il l'espérait peut-être. Et cependant Renduel, loin d'user du droit qu'il avait de répéter l'argent ou les billets déjà remis au poète, le paya intégralement. Le 5 septembre, soit six jours après le traité signé, Hugo lui donnait quittance « de la somme de trois mille francs, en mille francs comptant et deux billets de mille francs chacun, payables l'un en février, l'autre fin août prochain », ce qui était strictement conforme au traité. Puis le 5 décembre, — soit le lendemain de la mise en vente et malgré l'interdiction, — Renduel lui payait les mille francs encore dus et recevait en échange un reçu définitif des quatre mille francs stipulés pour prix du Roi s'amuse... Est-il beaucoup d'éditeurs qui en eussent fait autant (1)?
(1) Ces chiffres, tirés de papiers insdiscutables, font bonne justice de la fable inventée par Hugo, sans mauvaise
f.t l'éditeur renduel 111
Voici maintenant trois lettres se rapportant au procès du Roi s amuse. Une seule est datée, mais il n'estpas malaisé de placer les deuxautresà leur rang exact. Elles furent, toutes les trois, écrites entre l'interdiction du drame au Théâtre-Français (23 novembre 1832) et l'audience du Tribunal de Commerce (19 décembre) où l'auteur, ayant Odilon Barrot comme conseil, présenta lui même la défense de sa pièce et de ses intérêts. Le poète était déjà passé maître en l'art si délicat de la réclame; il en maniait les ressorts avec un art infini, mettant son éditeur en avant pour se couvrir lui-même et lui recommandant bien de faire recopier les notes qu'il adressait aux journaux, de peur que son écriture ne fût reconnue.
intention, je m'imagine, et transcrite par son secrétaire, M. Richard Lesclide, dans les Propos de Table de Victor Hugo. D'après lui, Renduel devait tirer le Roi s'amuse à deux mille exemplaires (ce qui est exact) et payer lin franc l'exemplaire (ce qui est faux) ; seulement Renduel aurait déclaré un tirage de vingt mille au ministère de l'intérieur, et Victor Hugo, instruit par hasard du fait se serait fait délivrer par Renduel confus un bon de 20 000 francs, représentant juste un franc par exemplaire. Ce n'est pas 20 000 francs qu'il toucha, mais 4000 francs, soit exactement le prix convenu pour les deux mille exemplaires, et cela par pure générosité de son éditeur.
Première lettre :
J'ai vu hier au soir Garrel, tout est convenu. Il a été excellent. Je vous conterai la chose en détail. Sainte-Beuve peut faire l'article comme il le voudra et le porter aujourd'hui avec le fragment de préface. Carrel mettra tout. Carrel veut en outre un grand article politique pour un de ces jours sur l'affaire. Vous savez que c'est Odilon Barrot qui plaidera pour moi : venez me voir.
Voici quelques lignes pour le Journal des Débals, qu'un de nos amis m'a fait (sic) hier au soir. Elles sont en trop grosses lettres, ce qui serait ridicule. Vous ferez bien de les recopier et de les porter tout de suite.
Tout à vous,
Victor II.
Aux Débats, au National — et ailleurs.
Car, durant les trois semaines qui s'écoulèrent entre l'arrêté ministériel et le jugement commercial, de petites notes bien senties plurent dans les bureaux de rédaction, et les feuilles de l'opposition négligeaient la guerre et le siège d'Anvers pour publier des réclames dans le goût de celleci : « Le Roi s'amuse, drame de M. Victor Hugo, dont les représentations ont été défendues par ordre du ministre, paraîtra lundi sans remise a la librairie d'Eugène
et l'éditeur renduel 113
Renducl. On assure que plus de mille exemplaires sont retenus d'avance. »
Deuxième lettre, du lundi 3 décembre :
Voyez Sainte-Beuve et les journaux.
Tâchez, mon cher éditeur, de venir demain à dix heures, déjeuner avec moi. J'ai mille choses importantes à vous dire. Il faudrait que nous allassions ensemble chez votre agréé pour que l'assignation au Théâtre soit donnée dès demain. Tout cela est convenu avec Odilon Barrot, que j'ai vu ce matin.
Apportez-moi en même temps :
Un exemplaire du Roi s'amuse, un exemplaire de Noire-Dame de Paris, pour Bernard de Rennes qui s'est si puissament entremis dans l'affaire;
Un exemplaire du Roi s'amuse, un exemplaire de Marion de Lorme, pour Odilon Barrot.
Je crois que nous allons faire un bruit du diable.
La troisième et dernière lettre est du lundi 17 décembre, avant-veille de l'audience.
C'est mercredi que je plaide.
Je crois, mon cher éditeur, qu'il est important pour vous, pour moi, pour le retentissement du livre et de l'affaire, que la chose soit énergiquement annoncée la veille par les journaux. Voici sept petites notes que je vous envoie, en vous priant d'user de toute votre influence pour qu'elles paraissent demain dans les sept principaux journaux de l'opposition. Vous ferez bien de les porter vous-même et d'en surveiller un peu l'insertion. Faites-en d'autres copies et ajoutez-y une ligne pour votre livre, si vous
voulez. Je me repose de ceci sur vous, n'est-ce pas? Vous comprenez combien c'est important. Répondezmoi un mot et venez donc dîner avec moi un de ces jours.
Votre ami,
Victor Hugo.
Voudrez-vous aussi remettre à la bonne six exemplaires du Roi s'amuse sur mon reste ?
Les notes sus-indiquées furent immédiatement données aux journaux d'opposition, qui les publièrent tous le 18 décembre, au matin. Voici celle insérée au Courrier français :
C'est décidément mercredi 19, à midi, que sera appelé, devant le Tribunal de Commerce, le procès de M. Victor Hugo contre la Comédie-Française pour le Roi s'ajnuse. M. Odilon Barrot plaidera l'ouvrage si illégalement arrêté par le ministère. .V. Victor Hugo compte prendre aussi la parole. Le succès de lecture que le drame obtient et la mesure arbitraire du gouvernement donnent à cette audience un grand intérêt de curiosité.
Ce devait être là la rédaction-type, ce journal étantle plus serviable de tous envers Hugo et son éditeur ; mais il suffisait d'y changer quelques mots pour dissimuler l'origine commune : on ne fera pas mieux soixante ans plus tard.
Victor Hugo avec son fils François- Victor, par Auguste de Châtillon (1836).
116 LE ROJ
MANTISMi:
Une des dernières fois que Renduel passa par Paris, il dînait avec sa femme au restaurant Magny lorsque Gautier vint à entrer. Les deux amis, ravisde se revoir, entamèrent alors une longue causerie à bâtons rompus, parlant de leur jeune temps avec une volubilité extrême, évoquant à la file le souvenir de tant d'amis morts ou perdus dans la foule. « Vous souvient-il, dit tout à coup Gautier, qu'autrefois, chez Victor, le rôti était toujours brûlé ? — Certes oui, on l'attendait tandis qu'il s'oubliait chez Juliette. » Hugo demeurait alors au n°6 de la place Royale (aujourd'hui place des Vosges), et la belle actrice de la Porte-Saint-Martin, tout auprès, rue du Pas-de-la-Mule (aujourd'hui rue des Vosges, entre la place des Vosges et le boulevard Beaumarchais). Ces dîners d'Hugo n'avaient rien de cérémonieux; ils étaient le plus souvent improvisés pour prolonger la causerie commencée. Les convives étaient d'habitude quelques visiteurs retenus parla maîtresse de la maison et qui se faisaient un devoir de rester par égard pour Mrae Hugo, ainsi délaissée par son mari : celui-ci s'attardait souventde deux heures, et le dîner reculait d'autant. Un jour que Ren-
et l'éditeur renduel 117
duel hésitaità rester, prévoyant le retard habituel et le jugeant trop long pour son estomac: « N'ayez pas peur, lui ditMmc Hugo pour le garder auprès d'elle ; le dîner sera exact; Victor reviendra sûrement de bonne heure, il me l'a promis. » Renduel demeura : ce soir-là, on ne dîna qu'à neuf heures.
La liaison d'Hugo avec Juliette Drouet (de ses vrais noms Julienne-Joséphine Gauvain) ne faisait alors que de commencer ; elle a duré, comme on sait, jusqu'au dernier jour, la maîtresse ayant complètement supplantél'épouse auprès du poèteetn'ayant cessé de demeurer avec lui, même en exil. Mais des l'origine de ces relations, MmcHugo n'en était plus à faire son apprentissage des caprices galants de son mari ; elle les connaissait mieux que personne et s'y résignait, tant était grande son admiration, sa dévotion pour le maître et l'époux. Hugo était dans le plus fort de sa passion pour Juliette, lorsque sa fille Léopoldine, qui fut plus tard Mme Charles Vacquerie, atteignit l'ûge de la première communion. Les Hugo passaient l'été à Fourqueux et voulurent faire de cette cérémonie, fixée au 8 septembre 1837, une véritable fôte de famille, où
tous les amis seraient conviés, Renduel et Gautier en première ligne. Aussitôt après le dîner, le maître de la maison s'éclipse, et l'on apprend bientôt qu'il a couru prendre la voiture de Paris. Les convives se récrient sur cette fuite inattendue : Hugo, disentils, aurait bien pu les attendre et revenir avec eux; mais ilsserappellentbientôt que toutes les places de la diligence étaient retenues dès le matin et qu'eux-mêmes n'en avaient pu louer que pour le dernier départ. « Ne faites pas attention, leur dit tristement Mmc Hugo, Victor saura bien se tirer d'embarras ; vous n'avez pas pu avoir de places pour vous, il saura en trouver une à tout prix pour aller où il va. »
Tous les amis de la maison déploraient l'abandon où Hugo laissait sa femme, et tous auraient pu le lui reprocher, tous hormis celui qui avait profité de ses absences pour s'installer en son lieu et place (1). Et
(1) On ne se permettrait pas de faire allusion à ces relations si Sainte-Beuve lui-même ne les avait contées par le menu dans un recueil de poésies imprimé plus tard pour quelques amis, on ne sait trop à combien d'exemplaires. Ce volume, sans nom d'auteur ni d'éditeur, porte simplement pour titre : Livre d'amour, Paris, IN 13, avec cette épigraphe de Dante en regard : Amor ch'a nullo amato amor perdona. Sainte-Beuve, par la suite,
et l'éditeur renduel 119
ce fut celui-là qui parla. Sainte-Beuve, un beau jour, — c'était en 1835, lorsque les Chants du Crépuscule parurent chez Renduel, — ne se tint plus de colère en voyant le poète confondre dans la môme page l'éloge de sa famille et celui de sa maîtresse, chanter alternativement les joies du foyer domestique et les enivrements de l'amour en des pièces brûlantes du souvenir de Juliette. Il devait parler de ce nouvel ouvrage à la Bévue des Deux Mondes, et la moindre convenance lui commandait de s'abstenir ; il n'en fit rien et résolut, au contraire, de souligner combien il était scandaleux de mettre en quelque sorte sous la protection de la femme légitime, par la pièce finale à elle adressée, un livre tout imprégné de la
détruisit ce livre et recommanda à ses amis de brûler les exemplaires qu'ils retrouveraient, mais il ne put pas se résigner à le sacrifier en entier et republia plus de la moitié des pièces — 25 sur 45 — dans les deux volumes de ses Poésies complètes (Michel Lévy, 1863). Livre rare s'il s'en fut que ce Livre d'amour et dont quelques exemplaires ont passé en vente dans ces derniers temps à des prix très élevés. M. Pons en a tiré bon profit pour deux ou trois chapitres de son curieux livre : Sainte-Beuve et ses inconnues (chez OllendorfY, 1879) et M. E. Lemaître, un bibliophile avisé, a publié récemment à ce sujet une brochure intéressante, avec unelettre-préfaced'ArsèneHoussaye et un autographe de Sainte-Beuve [Le Livre d'amour. Reims, chez Michaud, 1895).
passion la plus vive pour la maîtresse. Il écrivit alors et fît paraître un article, véritable modèle de louange circonspecte et de critique acerbe, où il multipliait les restrictions sur le développement du génie poétique d'Hugo, lui qui avait proclamé si haut ses étonnantes facultés créatrices dans un précédent compte rendu des Feuilles d'Automne. Il y avait déjà quatre ans de cela et l'admiration du critique avait diminué en môme temps que l'estime de l'ami. Il s'agissait d'ailleurs pour lui d'aboutir à ce paragraphe, où l'allusion est à peine voilée et porte à chaque coup :
«... Les douze ou treize pièces amoureuses, élégiaques, qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et la plus sincère sontsuiviesdedeux ou trois autres, et surtout d'une dernière, intitulée Date lilia, quia pour but, en quelque sorte, de couronner le volume et de le protéger. Littérairement, ces pièces finales, prises en elles-mêmes, sont belles, harmonieuses, pleines de détails qui peuvent sembler touchants. En admirant dans le voile l'éclat du tissu, il nous a paru toutefois qu'il y a eu parti pris de le broder de cette façon pour