Paris de 1800 à 1900, II, p
coupe plus OU moins osée, des ao-réments voulus ou rejetés ».
Restent alors les portraits ; et ce sont eux en ellct qui, {( comme toujours, nous renseignent sur la véritable élégance et le suprême bon genre. » Pour citer encore M. Charles Simoncl, « ces femmes de la société et de l'aristocratie d'alors sont riches ; elles ne sont peut-être pas très entraînées dans le sens du beau idéal, parce que ni leurs maris, ni leurs pères ne se sont beaucoup attardés aux arts. Sous l'Empire, ils se sont battus: sous la Restauration, ils se sont argentés : maintenant ils jouissent en repus, en gros propriétaires : ce sont les fameux « Papas très bien » de la légende. Mais tout de même ce monde a de la politesse, du tact, une saine compréhension des choses. Nulle excentricité chez les gens du bel air, ceux qui savent vivre, qui tiennent une maison et s'habillent. D'où peut-être cette énorme distance d'entre la mode purement dite, c'est-à-dire la page du journal enluminé, fabriqué par des artistes secondaires, et le portrait de la grande dame, celui des princesses royales, les brus du roi, par Winterhalter, les femmes de ministres, les femmes de la haute finance. Où nous sentons le mieux ces nuances délicates, c'est dans la 17e de c/î«/eoa d'Eugène Lami, cette suite charmante de petites scènes jolies, fines, vécues. Ce monde d'alors est réellement très bien ». Il ne manque en effet ni de giàcc. ni de charme, et comme le romantisme a bien décidément passé par là, il n'est que juste de rendre au romantisme la part qui lui revient.
Du costume ou plus exactement des costumes que mit à la mode l'école de i83o, il n'est pas question d'écrire l'histoire. Nous ne parlerons avec quelque détail que des deux parties qui en ont eu le plus de vogue : les manches
L\ TOILETTE I KMIMNE ig
il gigot el la loque à créneaux. Il sullisait alors des unes ou de l'aulrc pour assurer à une loilelle un vérilable succès.
C'est d'assez l)onne heure qu'apparaît la niaiulie à gigot, et la mode en sévit bientôt partout avec une espèce lie rage.
Deux causes ont présidé à celte naissance : \o. l)esoin de laire équilibre aux jupes, qu'on faisait alors 1res bouffantes, et aux coiffures, qui étaient énormes, mais aussi le désir, irrésistible chez toute jolie femme, scmblc-l-il, de rap[)eler (h\ns sa toilette un peu de la toilelle du xm' siècle. Du moins est-il certain que c'est à cause des manches à gigot que la mode romantique a adopté de préférence le siècle des Valois ' : fusion louchante, unif[uo jx-ul-ctre, <lc la coquetterie et du culte du passé national.
Toujours est-il qu'on voit pousser sur les épaules féminines des gontlemcnts démesurés, énormes jusqu'à en devenir monstrueux. Cela est soutenu par des Ijaleines ou des espèces de petits ballons remplis de duvet; et cela s'adapte à tout. Longue ou courte, Iiabillée ou négligée, de nuance claire ou de couleur sombre, une robe n'est complète que si les manches en sont prodigieusement soufflées. Qu'il soit fermé, ouvert en pointe ou en carré,
I. H. Bouchot, Le Luxe français, cliap. iv. — Rien n'étant plus varié et plus inconstant que la mode, c'est un pèle-mèle inextricable de formes adoptées lui jour, rcjctées le lendemain, pour être reprises quelquefois bientôt après. Les manches « à béret, à l'imbécile, à l'éléphant, à la vénitienne, à la Louis XIII, à la religieuse, à la Turque, à la Bédouine, à la Persane, à la Sévigné » s'étalent naturellement à côté des manches à gigot. Mais la vogue de celles-ci est décidément plus générale et elle a été plus durable aussi. Cf. Chal- Jamel, llisloire de la mode, p. 171.
les fameuses manches s'adaptciil toujours au corsage, impitoyablemeut. « On en eût mis à Dieu le Père! » dit plaisamment Henri Bouchot. Cest que toutes ses ser- Aantes en étaient parées, des plus orgueilleuses et des plus huppées aux plus humbles et aux plus modestes. Rappelez-vous seulement ce qui a décidé la duchesse de Berry à choisir, pour figurer Marie Stuart, le corsage d'une princesse de Conti.
Dans la sériedc lithographies d"\cliille Devéria. intitulée lé Goût nouveau, et qui est bien la représentation fidèle de cette vie élégante et parfumée de la Restauration ^ M^'" d'Hinnisdal va faire une promenade à che\al matinale : il n'est que sejjt heures, mais son amazone a déjà des manches à gigot. A dix heures du matin, M"*" Neuhaus nous est présentée dans un négligé charmant : le négligé a des manches à gigot. La robe qu'à midi porte M"'* Achille Devéria a toujours des manches à gigot. Et M""" Louise de Radepont à une heure de l'après-midi. M""" Achille Devéria à trois heures. Laure Devéria à huit et neuf heures du soir, M""" MénessieriSodier à dix heures, ont eu beau changer de toilette : quelque chose est resté immuable dans leur mise, et ce sont les manches à gigot. M"" Annette Boulanger enfin n'aurait évidemment pas dormi tranquille, si, avant de se mettre au lit, à minuit, elle n'eût constaté • — et fait constater par le dessinateur — que sa chemise avait aussi et toujours des manches à gigot.
Les caméristes elles-mêmes suivent la mode, naturellement, au vif mécontentement parfois de leurs maîtresses. <' Croirez-vous, ma chère, que j'ai dû la semaine passée donner une leçon à celle impertinente de Valériei*
I. L'expression est de Baudelaire, Curiosités esthéiiijues, p. a.-?.