‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 31 sur 95 · Gabrielle Terrier, i4 octobre i · texte numérisé non relu

Gabrielle Terrier, i4 octobre i

3. « Parmi les innombrables variétés de Jeune-France, une des plus remarquables, sans contredit^ est celle dont nous allons nous occuper. 11 y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le Jeune-France passionné, le Jeune-France i-iveur, chiqueur, fumeur, avec ou sans barbe... Mais de toutes ces espèces de Jeune-France, le

L\ TOII.ETTi; MASCl UNE 6()

Il siiltil l'ii général du moindre incident pour d lancer» une toilette, comme on dit. ou pour faire adopter un détail de costume. Le fameux gilet rouge de Théophile Gautier avait causé trop de bruit et trop de scandale |)our rester sans iniilatcurs. Le gilet fut donc un instant la préoccupation domiiKuilc du Jeune-France, comme il fut la maîtresse pièce de son accoulrement '. In gilet est « tout un programme » : dès lors on le « cultive >» et on 1' « arbore ».

Qu'on se rappelle les soins minutieux que, dans Celle-ci

Joune-France moyen à^xf fsl la plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médioiremonl curieux à examiner » ; ce qui est la vérité même, si l'on s'en rapporte au portrait que Théophile Gautier trace d'Elias Wildmanstadius, né trois cents ans trop tard, aussi dépaysé en i83o, avec son àme du xV siècle, qu' « un sauvage des bords do l'Orénoquc dans un cercle de fashionables parisiens », réduit à « s'isoler vn lui-même » et à « se créer une oxistonco à part », et se lofreaiil dans (( une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies », qu'il trouve seulement « un peu moderne » : « elle ne datait (juc de lôfio hiut au plus ! » La cheminée cependant y a « un manteau blasonné, sous lefjuel toute une famille se fût assise » ; les tapisseries, « de haute lisse », représentent « des passes d'armes et des sujets de chevalerie » ; enfin tout est au moyen âge dans ce singulier logis, et « afin d'être assorti à ces meubles », celui qui l'occupe porte (( toujours chez lui un costume du inoyen âge », « surcot de samit armorié, jambes mi-parties, souliers à la poulaine, cheveux fendus sur le front, chaperon en tête, dague et aumônière au côté », etc., etc. Portrait fantaisiste, ou plutôt fantaisie caricaturale, dont Théophile Gautier a pu cependant trouver quelques éléments dans la réalité, puisque l'original n'est autre que Gélestin Nanteuil, « si parfaitement moyenâgeux, — dit Maxime Du Gamp, dans son Théophile Gautier, p. 4o, — qu'il a servi de type pour le personnage d'Elias Wildmanstadius ».

I. Sur les « étourdissants gilets » d'Eugène Sue, cf. Pontmartin, Mémoires, 1, p. s'i'i, et les Dandys de M. J. Boulenger.

et celle-là, Rodolphe et Albert apportent à la confection ou plus exactement à la combinaison du précieux objet.

« Après déjeuner, les deux amis agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.

« Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre au tailleur.

« Quand tous les morceaux furent rassemblés. Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table :

— Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle d'homme ! Et dire que la société est en dégénérescence ! Calomnie atroce! on ne s'est jamais mieux habillé >'.

Pour l'être le mieux possible, surtout pour l'être d'une façon différente de la façon commune. Rodolphe et Albert remplaceront le collet du gilet par <> un hausse-col de même étoffe, bouclé par derrière », et ils obtiendront ainsi « le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante ».

On croirait volontiers que Théophile Gautier se moque, que ce Rodolphe et cet Albert ne sont qu'une exception. La vérité est que la petite scène qu'on vient de lire s'est jouée plus d'une fois, et qu'il y a eu souvent des délibérations de cette gravité entre jeunes adeptes de l'esthétique romantique. Le Journal de notre n flâneur parisien » en contient une preuve amusante.

« 2'i janvier [iSSa]. — L'après-midi d'hier fut pour

LV TOILiyiTE MASCl LIND 7I

moi quelque chose d'iuoubliuble. Jetais entré par hasard chez le jeune de C***. Ma présence a interrompu un instant une réunion solennelle, que sur mes instances on a bien voulu continuer. On aurait juré une séance du Conseil d'Etat! Ces petits messieurs causaient toilette et il s'agissait... de deux gilets !

« Sous le beau prétexte que j'ai un peu de gont (les vils flatteurs !) et que je puis être renseigné sur de certaines choses, on m'a fait l'honneur de me demander quelquefois mon avis. V (juoi j'ai modestement répondu qu'ils étaient mes maîtres. Us l'ont bien prouvé.

« J'ai donc appris que le gilet avait une importance capitale aujourd'hui, que c'était la pierre de touche.). — si la métaphore est de l'auteur du Journal, il n'avait pas peur, lui non plus, des figures hardies ; — a ... la pierre de touche, en fait de goùl. de celui (pii le portait ; qu'il sutfisait d'un gilet pour rendre un homme célèbre; et on a cité quelques-uns de ces heureux mortels », — c'est bien dommage ([u'il n'ait pas jugé à propos de nous citer, lui aussi, leurs noms ; — «...et naluiellement M. Théophile Gautier en tète, qu'ils ai)[)i'llent familièrement Théo.

« La discussion alors s'est engagée.

« D'abord il a été question de la nuance. De l'avis unanime, il la fallait vive, rutilante, flamboyante, enfin tout à fait Jeune-France et romantique. Tout de suite on s'est arrêté au rouge. 11 n'y a eu désaccord ([ue sur la variété de ce rouge. Ponceau, grenat, carmin, nacarat, pourpre, cerise, groseille, sang de bœuf, flamme d'enfer, et beaucoup d'autres belles choses que je n'ai pu retenir, après avoir tout passé en revue, on s'est décidé pour le pourpre. Mais pour que le gilet de M. B'** et celui de M. de T*** n'eussent pas l'air d'être ia copie l'un de

'-[>. l.V. ROMANTISME ET L\ MODE

l'autre, on a décidé qu'ils seraient coupés, le premier, de petites lignes verticales noires, et le second, de petites lignes horizontales vert foncé. Consulté, jai imperturbablement répondu que ce serait très beau et je me suis retiré. »

« 28 janvier [1802]. — La discussion sur la forme des deux fameux gilets a été, paraît-il, un peu longue. Cependant là-dessus aussi on s'est mis assez vite d'accord. On voulait le genre pourpoint. Il ne s'agissait plus alors que de quelques détails. Les gilets seront lacés derrière. L'un aura le col moins haut, mais il descendra plus bas et plus en pointe. Heureux jeunes gens ! »

Nous savons, de même source, que les rutilants gilets de MM. B*** et T*** <( se pavanèrent » par les rues et les boulevards, et qu'ils eurent beaucoup d'imitateurs. Le contraire eût été pour étonner. La mode nouvelle avait quelque chose d'éclatant. — d'insolent, disaient ses détracteurs. — bien fait pour plaire à la jeunesse. Romantique ou non. la jeunesse l'adopta. On ne vit plus sur les poitrines masculines que ^ rulilances et ilamboyances ».

« Grâces à Dieu, — écrivait une mère de famille à une de ses amies, le 17 octobre i832, — grâces à Dieu Germain va bien maintenant. » Le jeune homme relevait d'une maladie grave, fièvre typhoïde peut-être, peut-être choléra : on sait les ravages terribles du choléra cette même année. « La santé lui est tout à fait revenue, et la coquetterie avec la santé. C'est de son âge, et vous pensez si, après de si atroces angoisses, nous nous faisons un plaisir de satisfaire les moindres caprices du ])auvre enfant ! Il veut iivoir un gilet de couleur, un gilet rouge, comme la plupart (le ses camarades; il aura son gilet rouge. Il en aura même deux : celui que lui donnera son père sera

-uj

Pi

\pf

LA TOILKTTE ^[ASCLLINE 7a

rouge pur. celui que je lui offrirai sera rouge aussi, avec de tout petits poiuts bleu indigo ; et tous deux se boutonneront ou se laceront par derrière, afin que la poitrine soit mieu\ moulée et ([uelle se bombe comme une cuirasse, comme il dit... 11 porterait un corset, s'il l'osait... Mais croirez-vous ({ue le petit coquet veut que ce soit une couturière qui lui fasse ses deux gilets?... » — pour que u la poitrine soit mieux moulée », évidemment ! — « Mandez-moi si Gustave et Henri sont aussi co([uels et aussi exigeants 1... »

S'ils ne l'étaient déjà, (iuslave et Henri le seront sûrement devenus. })Our ne pas être trop en relard sur l'ami Germain et la plupart de ses camarades.

Que de modèles s'offient d'ailleurs à l'admiration de cette turbulente, aixlente cl folle jeunesse, et (piels modèles ! >ie parlons pas de « l'incomparable», du légendaire « Théo » ; mais Eugèn(> Dcvéria ne jjorte (|ue des « frocs évasés » qiH lui dégagent la ])()itrine « bombée par des gilets en forme de pouipoiiit » ; Jehan tlu Seigneur a ci un pourpoint de velours noir taillé en pointe emboîtant exactement la poitrine et se laçant par derrière- » : la plupart des lapins et des Jeune-France s'habillent comme Jehan Du Seigneur et comme Eugène Devéïia. et bon nombre de petits jeunes gens seraient par trop désolés de ne pas leur ressembler.

Un bon gilet-pourpoint doit prendre et enserrer le col aussi bien que la poitrine. C'est « sujiréme élégance romantique » que de « ne laisser voir auciuie blanche tache de linge » ; et la plupart des portraits de l'époque, on le remarquera, observent scrupuleusement ce point

Page 1