‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 58 sur 95 · Théophile V***, iSSg · texte numérisé non relu

Théophile V***, iSSg

chez UM (les meilleurs ébénistes du faubourg Saint-Antoine, et oïl a choisi un cadre « genre gothique » ; « il paraît que ça se fait beaucoup aujourd'hui. » Au milieu de la baguette du bas, qui sera « très large, » il y aura un bel écusson, (I soutenu par un lévrier de chaque côté, » et dans lequel seront gravées. <( en belle gothique, » les initiales de la mère et de la fdle, tandis ii qu'au centre de la baguette du haut » s'étalera un superbe motif représentant (' une cuirasse surmontée dun cimier. » Eclectisme touchant, encore f[u'assez inattendu.

Hàtons-nous maintenant d'ajouter que, dans les milieux de culture distinguée, le <( goùl nouveau » a été aimé avec sincérité, pratiqué avec intelligence. On essaie de reconstituer quelques parties de sa maison sur les parties correspondantes des habitations seigneuriales ou princières d'autrefois, et quelques-uns de ces essais semblent avoir été particulièrement réussis.

La duchesse de Dino écrit dans sa Chronique (II, p. 26), à la date du 10 mars 1806 : u J'ai été, hier, avec la duchesse de Montmorency, au bal de M""" Salomon de Rothschild, la mère. C'est la maison la plus magnifique que l'on puisse imaginer, aussi l'appclle-t-on le temple de Salomon ! C'est infiniment supérieur à la maison de sa belle-fille, parce que les proportions sont plus élevées et plus grandes ; le luxe y est inouï, mais de bon goût, la Renaissance pure, sans mélange d'autres styles ; la galerie surtout est digne de Chenonceaux, et on aurait pu se croire à une fête des Valois...

(( . . . La salle à manger est conrme une nef de cathédrale. »

Juge-t-on encore à peu près impossible de se procurer des meubles authentiques pour une pièce de son apparteluent, tout en ayant le désir vif de mettre autour de soi le plus de choses possible du « genre moyen âge » : on

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n'hésite pas à faire eopier pai- d'iiabilcs artisans dauthenliques modèles. — sans song:er jannais à faire passer la eopie pour l'original, — et l'on compose ainsi des ensembles, encore un peu fantaisistes sans doute, mais qui ne sont pas dépourvus d'harmonie. C'est ce qu'ont fait les R*** dans leur château des environs de Reims, à l'occasion des fiançailles de leur fds aîné. On a attendu cette fête de famille pour inaugurer une salle à manger gothique, dont les fils R*", très épris de romantisme, avaient eu la liberté de combiner eux-mêmes les moindres détails et de diriger l'installation. Et un des convives nous a laissé une description du «chef-d'œuvre, n

La salle était fort grande, « presque digne d'un castel ou d'une abbaye ». Pour y accéder, en guise de porte une large baie fermée par une lourde tapisserie que peuvent maintenir ouveite, au lieu d'embrasses, deux grosses chaînes avec, à chaque bout, une masse d'armes hérissée de pointes d'acier. Au plafond, très élevé, de belles et larges solives carrées, bien apparentes, sans ornement, qui viennent s'encastrer dans une espèce d'encorbellement à I)elites moulures, parsemé d'écussons gothiques. Des fenêtres en ogive, géminées, élancées et étroites, surmontées de trèfles et couronnées d'une fine rosace, avec des vitraux comme des verrièi'es de cathédrale, et oîi sont représentés les divers travaux des champs, et particulièrement la culture du blé. Sur les murs, de grandes tapisseries qui figurent les principaux épisodes de la vie de Jeanne d'Arc, et dans l'intervalle de^ tapisseries, d'étincelantes panoplies gothiques. Une cheminée monumentale, où l'on a sculpté un (( Roland mourant à Roncevaux » ; et devant le foyer, deux landiers énormes dont un lévrier accroupi forme le pied et dont la tête représente un faucon au repos Le long des murs, partout des crédences, des bahuts aux

lourdes ferrures, des « formes » ou bancs divisés en stalles, le tout orné de fines sculptures : cloîtres, abbés mitres, moines, châtelaines à hennin, guerriers armés et casqués, etc. Mais laissons la parole au cftnvive :

« On avait déjà beaucoup parlé de <i la fête gothique », comme nous disions entre nous : elle a encore surpassé notre attente. Vraiment il serait difficile de trouver à Reims et peut-être ailleurs des gens d'un goût plus sûr et plus exquis que ces R***. C'est admirable tout simplement. Soyez sur qu'à Paris on n'aurait pas eu mieux.

« Je vous ai décrit à peu près la salle. » c'est la partie de la lettre que nous venons de résumer, o La fête a été digne du cadre, et l'ensemble a été quelque chose de merveilleux, d'unique.

(( Figurez- vous deux longues tables réunies à lune de leurs extrémités par une table transversale, et au milieu <le cette dernière, deux chaises à dais ou à baldaquin, vraimonl superbes, découpées, ajourées comme une dentelle : c'étaient les places des deux fiancés. Les autres chaises étaient à dossier très haut, avec de fines sculptures également, et d'un travail, d'un fini admirables. Le fils cadet de la maison, que j'avais pour Aoisin. m'a confié que c'était lui qui les avait dessinées, et qu'il avait choisi le sujet qu'elles avaient toutes les vingt-quatre dans leur dossier.

— Je ne vous énumérerai pas ces sujets, in'a-t-il dit ; mais ils sont lous lires de la liltéraliire ou de l'histoire des xni", xiv" et xv" siècles, et tous cxécntés en style duxv*". Celle où vous êtes assis représente Louis XI en son château de Plessis-lès-Tours, et sur la mienne c'est Charles d'Orléans écrivant ses poésies dans sa prison... »

« Il paraît d'ailleurs que, exception faite des sujets proprement dits de sculpture et de tapisserie, tout le reste

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est lu reproduction de modèles autlieiilifiucs empruntés au\ |)lus célèbres abbayes ou aux plus illustres caslcls, Citeaux, iontexrauU, Chanlillv. Pierrefonds, que sais-je encore? Je ne suis pas archéologue...

(( La salle était éclairée par un magnitique lampesier en fer forgé, qui supportait une centaine de bougies sur trois rangs concentriques, et il y avait, de deux en deux places, un joli héron de bronze en style héraldique, qui servait de flambeau.

(( Au milieu de la salle, entre deux longues tables et sous le lampesier, on avait à la mode du moyen âge placé un buffet. Il était couvert des plus belles pièces d'orfèvrerie de la maison et tle pâtisseries de toute sorte. Quatre pages en costume du xv*" siècle circulaient autour du buffet, d'où ils ])artaient pour offrir aux convives les divers mets du festin ; et ils sont venus à la fin du repas verser d'une aiguière dans un bassin de l'eau parfumée sur les mains des hôtes de M""*" R*** ».

Et l'intarissable et lourd conteur de poursuivre son dithyrambe de commissaire-priseur. 11 y avait deshanaps, dans lesquels on a bu sans doute de l'hydromel et de la cervoise : il y avait des drageoirs ; il y avait de la vaisselle plate ; les gravures de l'argenterie étaient toutes gottiiques, etc., etc.

La fètc a dii être belle, incontestablement ; elle aura ravi d'aise ceux des invités qui étaient romantiques, — et ils l'étaient tous probablement.

u On commence par la salle à manger, et l'on finit par le château », observait judicieusement le père d'un

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Jeune-France. C'est en effet le rêve que Aolir-Danir de Paris a du faire fleurir alors dans plus dune cervelle.

De Beaugency, où il se repose des fatigues de l'étude du droit en lisant et relisant le roman de Victor Hugo, lui jeune romantique écrit à un de ses amis pour l'inviter à venir causer avec lui de <i lédifice gothique » qu'il rêve de faire élever à la place de sa maison de campagne, et dont l'exécution ne laissera pas d'être assez ardue. « Car je n'y A'eux rien qui ne soit authentiquement gothique L II m'importe peu qu'on rencontre dans ma maison des détails qui auront peut-être été séparés dans la réalité par un ou deux siècles, pourvu qu'ils soient beaux et qu'ils me plaisent. Ainsi donc nous aurons des créneaux et des mâchicoulis, un petit donjon où flottera ma bannièie, et des tourelles aux quatre coins, de toutes mignonnes tourelles, avec des poivrières effilées, d'où je pourrai guetter l'arrivée de mes invités et de mes amis...

« Pour l'intérieur, je serais content si quelque châtelaine, brusquement ressuscitée, avait la sensation de se trouver chez elle et de vivre parmi les objets qui lui furent autrefois familiers. Aux fenêtres en ogive, hautes et étroites, des verrières avec leurs délicates résilles de plomb ». — Ce jeune homme devait être plus familier avec Victor Hugo et Théophile Gautier qu'avec Cujas ou Justinien : tout ce passage est plein de réminiscences des Jeune France, qui venaient justement de paraître. — « Sur les

I. A notre avis, rien ne révèle mieux que celte lettre l'incohérence naïve et l'étrange mentalité de l'époque. Voilà un jeune homme qui exprime la volonté qu'on vient de voir, et qui finit par demander les adresses des artistes capables de lui bâtir un château « authentiquement gothique» et de le fournir de meubles « authentiquement gothiques » aussi. On ne pratique pas plus ingénument la plus complète contradiction.

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murs, de lourdes tapisseries à dessins héraldiques et, dans les inlervalles. des pieux, des dagues, des épées. des haches d'armes, des arquebuses el des perluisanes. Partout des coffres massifs, des bahuts en ehènc, luisaiils et sculptés, des sièges à dossier, hauls et raides comme des dressoirs, et des cheminées monumentales, dont le vaste manteau puisse abriter toute une famille autour d'un tronc d'arbre qui tlambe joyeusement tout entier n, etc., etc.

Rien n'est oublié. Pièces el mobiliers y afférents, armoires, crédences, bancs en chêne massif, lits à colonnes, tout est noté, étiqueté avec une scrupule diligence. Pas un seul souvenir de lecture qui n'ait été mis à profit. L'intoxication littéraire — ou romantique — est complète. Et la (( longue missive » d<' se terminer naturellement |)ar l'inévitable demande : « les adresses, s'il vous plaît, des artistes capables de me seconder >.

Le moyenâgeux édifice profila-t-il jamais sui- le ciel de l'Orléanais « sa silhoueltedenlelée et triomphanl(> •>? Nous l'ignorons tout à fait. Mais, ce que nous savons bien, c'est que le cas du na'if jurisconsulte en herbe de Beaugency n'est pas un cas isolé, et que la fièvre de la « bâtisse romantique » acquit alors une violence singulière.

Comme pour la toque à créneaux, et pour les mêmes raisons sans doute, ce sont les grandes familles qui donnent l'exemple.

« Cette Geneviève estdle heureuse d'avoir un amour de mari comme le sien ! Il va lui faire bàlir un pavillon gothique, un tout petit pavillon, avec tourelles, poivrières, créneaux, enfin toutes les choses qu'on voit en un château féodal. Nous irons l'inaugurer à la prochaine saison. On jouera à la châtelaine, on aura de belles robes traînantes, des aumônières, des pages, des lévriers... iNotrc

bonheur scni complet si vous pouvez être des nôtres * », etc.

« Pardon de vous quitter si vite », écrit M""" d'Â*** ù M"''deL*", le 3 septembre 1887 , u mais vous savez quà cette époque de l'année je suis toujours follement occupée... Et puis, et puis (à vous je peux bien confesser toutes mes faiblesses), je ne peux pas marracher de la vue de mes petites tourelles. Elles grandissent un peu tous les jours, elles s'efTdenl... Mon Dieu ! comme elles vont être jolies!... \ ous savez que celle de gauche s'appellera de votre joli nom d'Alice-... .)

Et la bourgeoisie imite les grandes familles.

« Les C*** vont passer des vacances délicieuses, à ce qu'ils disent. Us se reposeront, le père des fatigues de son prétoire, la mère des tracas de son salon, et leurs enfants de la paresse de toute l'année, dans un château, pardon, dans un castel gothique, entendez, restauré à la gothique. On m'a invité à aller l'admirer. G*** étant parfaitement ignorant de tout ce qui n'est pas le code, leur castel gothique doit être joli I Ils auront flanqué de tourelles et de clochetons quelque affreuse et lourde masure... Enfin nous verrons bien ^ >> .

Il avait donc bien raison, notre u flâneur parisien >>, d'écrire dans son Joarnal. à la date du 8 juin i834 :

« C'est une épidémie décidément, nous nous moyenâgisons à force. Après la toilette et les bijoux, ce devait être le tour de l'habitation ; le voilà arrivé. Nous avons eu des salles à manger gothiques, des parloirs gothiques, on

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