‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 71 sur 95 · Loviis F***, vingt-six ans. i · texte numérisé non relu

Loviis F***, vingt-six ans. i

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(( 18 janvier. — On m'a donné des détails. Il faut avouer ([iie mes jeunes contemporains ne manquent pas d'aplomb, du moins au début de leurs petites fêtes, lueurs fa(,ons de s'amuser ont incontestablement plus d'horizon et d'ampleur que celles de leurs pères: elles ont peut-être moins de spontanéité ; et puis, elles sont moins gaies...

« C'était bien, en effet, (> l'orgie romantique dans toute « son épouvantable horreur », comme dit cet imbécile et ce capucin de M***, (jui prétend qu'on devrait bien mettre un terme aux mauvais exemples, à l'influence malfaisante de tous ces polissons et de ces drôles, et qui s'indigne de ce qu'il appelle l'incompréhensible aveuglement et la scandaleuse faiblesse de cette bourgeoise de royauté...

« Punch gigantesque, colossal, pyramidal. Saladier fait tout exprès, et que le petit de F*** gardera parmi ses meubles de famille, pour l'édification sans doute de ses futurs enfants, et pour leur faire admirer la capacité paternelle. Quinze pintes de contenance, et ils étaient dix-huit en tout, jeunes gens ou femmes ! On a vidé le saladier, peut-être en partie par les fenêtres ou dans les corsages de ces dames, mais on l'a vidé ! llurrah pour Byron !

« Et — 0 horrible ! horrible ! ! most horrible ! ! ! — on l'a vidé en buvant dans des têtes de morts! ! ! Le saladier gigantesque était flanqué de quatre têtes de morts, comme un château de ses tourelles*. Elles sortaient de quatre

I. La lète de mort est l'accessoire indispensable de toute orgie. Cf. le Bol de punch : « Une tète de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires... » C'est aussi le détail que les .Teune-Francc, dans leurs orgies, inspirées pour la plupart de leurs lectures, imitèrent le plus volontiers.

énormes gerbes de fleurs, et elles étaient coiffées, lune d'un immense feutre à plume, l'autre d'un morion, La troisième d'une toque à créneaux, la dernière d'une mitre.

(( ...Et le dégoût a soulevé le cœur des demoiselles folles de leur corps, quand on a apporté le quadruple ornement du punch. Elles se sont toutes mises à crier du haut de leur tète. Mais ce sont des hurlements de terreur qu'elles ont poussés, quand on a voulu les forcer à boire dedans, comme les hardis et vaillants gentilhommes, leurs compagnons, dont quelques-uns avaient la nausée. L'une d'elles s'est jetée à une fenêtre, menaçant de se précipiter, si la tète pleine de punch faisait un pas de plus vers elle... »

Elle a même, dans son affolement, ouvert la croisée, et appelé au secours de toute la force de ses poumons, « quelle avait robustes ". llasscmblement. On crie au meurtre. Malgré les supplications désespérées du portier d'abord, des domestiques ensuite, on envahit u la salle du festin ». Lutte homérique de quelques instants. Ln des envahisseurs va chercher n le guet »: et il ne faut rien de moins que la considération et l'influence dont jouissent les familles des trop consciencieux imitateurs des romans romantiques, pour étouff'er laffaire.

Et l'auteur du Journal de conclure avec une ironie tranquille :

(( Sans aucune espèce de doute, les beaux jours des belles choses sont passés, et il n'y a plus rien à attendm d^une société à ce point ennemie du pittoresque et où les moindres libertés artistiques sont l'objet de si brutales répressions. »

Avec son flegme coutumier, notre ironique observateur se moque de « ces intéressantes tentatives qui avortent si malencontreusement par la faute des bourgeois et par

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celle du guet » ; son récit manque par trop de sympathie, et ce Mérimée an petit pied, à force de se complaire dans son attitude froide et moqueuse, ne donne pas l'impression directe de la réalité. On la trouvera, cette impression, dans la lettre que voici, toute frémissante d'exaltation, vibrante d'enthousiasme, et où il semble qu'on entende encore gronder par instants les tumultueux échos de la fête.

La lettre est du mois de décembre i8.'^6.

« ...Oui, nous lavons eue enfin, cette orgie de nos rêves! Et cela fut grandiose, cela fut fantastique, cela fut romantique vraiment !... Enfer et damnation ! l'inoubliable soiréol... \ marquer d'un caillou l)lanc, comme aurait dit ce piriforme, asinii'oiiuc. osliéiforme G***, qui nous enseignait jadis l'art d'écrire mal ou plutôt de ne pas écrire du tout. » Allusion à quelque pau\ re légent de rhétorique, sans doute.

( Jusqu'à la semaine deinicre, nous avions eu des punchs, mais des punchs épiciers, des punchs bonnets de coton, des punchs cols de chemise ». ce qui veut dire tout 3imi)lement : bourgeois. (( Cette fois, c'a été l'orgie sacrée, cheveux au vent, ceintures dénouées et claquantes au vent de tous les désirs.,.

« De huit heures du soir à quatre heures du matin, elle a étincelé, elle a flamboyé, elle a rugi. Du dehors, les fenêtres rougeoyaient comme des soupiraux de l'enfer..^ Les ignares bourgeois qui passaient se signaient comme devant l'antre de Satanas. »>

Dans cette atmosphère <( lourde, épaisse et comme grasse du fumet des plats, du bouquet des vins et du parfum des femmes »> , conversation u saccadée, fiévreuse, toui- à tour étincelante et profonde, fulgurante comme un éclair dépée. molle et ca|)ricieuse comme une sultane.

OU sarcaslique comme un éclat de rire de damné o, el <^l'ailleurs coupée d'assez bonne heure « de hoquets et de râles ».

Exclamations folles qui jaillissent de lous côtés, et montent, et se croisent, dans le plus romantique hourvari .

(I — Holà, maraud! A boire, par la mort et le sang! J'ai le gosier sec comme une tiagédie. A boire, à boire encore, à boire toujours !

— Verse, par la mort-Dieu, verse ! Je ne suis qu'au troisième ciel, je veux monter jusqu'au septième, excelsiorl verse. Indien! excelsior, te dis-je ! »

Au bout de la table, on entend une voix de stentor :

La vie est une bouteille.

Quand on a vidé le jus.

De la casseï" je conseille.

En nous asseyant dessus.

— Par la queue de Belzébuth, silence au poète mélancolique ! — rugit un antre. — Sommes-nous ici pour larmoyer? Non, Pasques-Dieu, mais j)our nous rigoUer véhémentement. Oi" çà, mes frères, rigolions-nous ! »

Il chante à plein gosier :

La vie est une belle femme.

Il faut toujours la respirer.

Lui donner sans cesse son àmc, U faut toujours s'en enivrer.

« — A nous le vin î à nous l'orgie ! à nouslesfemmes ! » hurle la table entière dans une tempête d'enthousiasme.

Dans un moment d'accalmie, une petite voix fluette, qui sort d'un tout petit jeune homme, demande à dire un impromptu.

— Hissez-le sur la table !

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On le hisse. Le petit jeune liominc salue, caresse sa petite moustache et dit de sa petite voix lluetle :

Le plus vif des plaisirs, dis-moi, le coiiiiais-lu ? Sifller la tragédie!' (Le petit jctine liomme fait 1111 geste de dénéf;ation).

Fesser l'Académie ?

(Même geste).

Etre aimé de Hugo .^

(Encore le même geste).

Chojé du bousingo .*

(Toujours le iiK'me geste).

Des épiciers fouetter riiidolence native ?

(l'our la dernière fois enfin, le même geste).

Elle est bien faible, ami, ton Imaginative ! — lié bien, ce plaisir, c'est,., faire un bourgeois cocu !

u Sous les trépignements et les applaudissements, la salle a manqué crouler, et si le punch alors eût été servi, s'il eût été avalé, nous serions certainement sortis en chœur et serions allés hravement

Orner tout front bourgeois d'une vaste ramure »\

La jeunesse ne doute de rien.

Nous faisons grâce au lecteur des propos philosophiques, ainsi que des considérations ])olitiques et sociales qu'échangent tous ces écervelés : la vertu nest qu'un mot ; une honnête femme est celle qui n'a qu'un amant à la fois ; la vie ne doit être qu'une partie de plaisir : la politique est l'art de profiter des hommes sous couleur de prendre leurs intérêts, etc., etc. La substance — et les développements — se retrouvent dans toutes les e orgies » que décrivent régulièrement les romans qui veulent être à la mode. Quant à leurs opinions littéraires, on les devine : u Vive le romantisme ! Mort aux perruques ! »

A minuit précis, ù « l'heure fatidique ». on apporte le punch. Il faut laisser la parole au narrateur.

(( Quand les six bols immenses, gigantesques comme des urnes, eurent été déposés sur la table, on y mit le feu. Et les flammes daidèrent partout à la fois leurs petites langues bleues, infatigables. Elles crépitaient, se poursuivant, senlaçant, se dépassant pour se rejoindre encore, dansant joyeusement la sarabande, comme de subtils feux follets dans un cimetière.

« Alors une voix sépulcrale cria :

(( — Qu'on introduise Yorick !

u Et \orick parut.

(' Ce fut un saisissement, suivi de cris defl'roi terribles. Les femmes se cachèrent la figure dans la poitrine de leurs voisins, et s'agrippant de leurs mains aux épaules viriles, dans un geste convulsif qui implorait protection et pitié, elles poussaient des plaintes prolongées, stridentes. Quelques-unes jugèrent bon de s'évanouir; on les déposa dans un coin. Même parmi les hommes, il y en avait qui n'osaient regarder le nouveau venu fixement.

« Cependant Yorick avançait, soutenu avec beaucoup de précaution, de chaque coté, par un pénitent en cagoule.

u II avançait. Chacun de ses pas faisait sinistrement cliqueter ses os. De temps à autre, il tournait la tête, comme pour bien montrer à tous sa face hideuse, puis brusquement ses mâchoires s'écartaient et se mettaient à claquer comme des castagnettes.

u 11 semblait qu'on entendît des frissons...

« Toujours avec de minutieuses précautions maternelles, les deux pénitents en cagoule conduisaient \orick vers le grand fauteuil gothique qui l'attendait, au' milieu de la salle. Yorick allongeait à droite et à

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gauche ses mains décharnées. Les plus hraves prenaient, secouaient violemment : mais on voyait leurs tressaillements involontaires: et ^orick remerciait en faisant claquer plus sinistrement encore ses mâchoires.

« On le fixa dans le fauteuil gothiqne. On mit des coussins de pourpre sous son crano et derrière ses vertèbres... Et alors, au milieu de l'épouvanle, de l'horreur générale, qui tenait toutes les jambes incrustées au plancher, ^o^ick. après avoir étendu le bras horizontalement, comme |)onr commander le silence, ^ orick parla !

« Cette fois, ceux ([ui n'étaient pas dans la confidence et qui ignoraient cpie liin des deux i)énitents en cagoule était ventriloqiic faillirent, eux aussi, se trouver mal. »

Le squelette aiticulé débite des vers, naturellement.

La vie, liélas ! est passagère.

Amis, souvenez-vous en bien.

Pour qu'elle soit douce et légère.

Croyez-moi, ne négligez rien.

Il y a dix strophes de cette nouveauté'.

Finalement, on installe un bol de punch sur les genoux du squelette, on lui met une coupe entre les phalanges, et il invite ses « amis ») à venir y boire « l'oubli de tous les maux ». Quelques u intrépides d reçurent la coupe des

î. Cf. ces Stances, de Casimir Delavigue ii\. p. i83 :

^ irons heureux, la mort est sur nos pas. Que du néant tout ici nous instruise, Et la liqueur que notre soif épuise Et le cristal brisé dans nos ébats !

Et tout le monde connaît les vers par lesquels Barbey d'Aurevilly célèbre la «maîtresse rousse», c'est à dire l'eau-de-vie. Le dernier romantique se fraitail volontiers suivant les préceptes de l'école romantique.

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mains d'Yorick ; d'autres <( lidiculement pusillanimes » aimèrent mieux se servir eux-mêmes.

On proposa d'organiser une danse macabre, qu'\orick. aurait conduite. Mais son propriétaire protesta : on aurait pu le lui détériorer, k L ne émotion rare supprimée )> , gémit notre correspondant, qui se console en observant qu' u il y a des épiciers partout ».

Les émotions pourtant n'avaient pas manqué. Ceux qui n'étaient pas restés <( ivres-morts sur le plancher )> se retirèrent, comme ils purent, « en faisant des rétlexions ». Faire des réllexions est l'habilude, comme on sait, de ceux que le langage familier appelle u les doux pochards ».

Il arrive aussi que, ces rétlexions, on les fait au poste de police, et que l'orgie commencée dans la « salle éblouissante de clarté » s'achève... au violon. Rien ne serait sans doute plus amusant que de parcourir les rapports des M infâmes agents du guet », comme disaient volontiers les Jeune-l'rance. Les prosaïques, les piètres dénoûments qu'on y trouverait des orgies romantiques I Ce sont les conséquences immédiates, très ordinaires d'ailleurs, mais en général sans suites trop fâcheuses, de toutes ces juvéniles folies.

Il en est d'autres, moins passagères, plus ennuyeuses surtout et qui sont comme la revanche humiliante de la pauvre et débile nature contre tant d' « orgueilleuses » et ridicules o prouesses ». Dans quelques correspondances de i85o à i855, que nous avons eues sous les yeux, il est assez souvent question de gastralgie, de gastrite, et autres affections semblables. Ces correspondances étaient signées d'anciens Jeune-France, définitivement rangés. Est-il téméraire de conjecturer que c'étaient les suites naturelles du régime par trop romantique auquel, vingt ou

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vingt cinq ans plus toi. les estomacs avaient été soumis ?

Il y a eu pis encore cependant. La conséquence, il esl vrai, ne fut jamais qu'accidentelle, et elle n'atteignit que les malheureux qui commirent l'insigne folie de régler leur conduite sur les imaginations les plus ridicules de la nouvelle école. Mais enfin nous connaissons quelques-uns de ces naïfs et de ces malheureux, et nous savons aussi comment ils essayaient de sortir de la torpeur et de l'enniii où il était impossible que la ])rati([ue du légime ne les jetât pas tout d'abord : ils s'étourdissaient dans la débauche, et ils demandaient à l'ivresse l'oubli momentané d'une réalité « trop lourde et trop douloureuse, n

Quels aveux chez ce pauvre Alfred de Musset et quelle poignante éloquence dans ces aveux 1

Au fond dos vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un loi dégoût que je me sens mourir.

Voyez encore l'exclamation fameuse, — qu'on a eu, semble-t-il, bien tort de prendre quelquefois pour un simple développement de rhétorique :

Oh ! malheur à celui qui laisse la débauche Planler le premier clou sous sa mamelle gauche 1...

Mêmes constatations navrées — et navrantes — dans la Correspondance, inédite. d'Afred Le Poittevin : « Je mène une vie très déréglée... > « Je tombe dans la crapule pour me distraire de tons mes chagrins '. »

En vain demande-ton à la poésie de donner qucl([ue semblant de grandeur et de force à un si piteux, à un si imprudent procédé.

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