I^aul lî***, peintre, aS ans, A mai i
L AIR ROMANTIQUE 'iO-
la conjoiiclure. « Sur sa peau malc la lumière se joue en leflels violets el verdàtres. Ses dents luisent comme celles d'une jeune tigresse, et ses yeux ont un éclat étrange, un éclat ([ui me fait peur. Seuls un ange ou un démon peuvent avoir de ces regards. Oh ! ces yeux ! Ce sont les portes du ciel ou des soupiraux de l'enfer^ !... » Souhaitons que les yeux de Lucienne n'aient jamai.s été pour Léon que (' les portes du ciel ^ : mais en vérilé l'étrange lettre de faire part ! La singulière et un peu lépugnante mixture que peuvent faire romantisme et réalité ! Et comme tout cela est bien dune éi)0(pie où, à l'exquise Hermangardc de Polastron (jui n'a d'autre défaut que d'être sa femme, U\ii(> (le Marigny préfère la senora Vellini, (( laide, petite, maigie d. sèche comme un parchemin, mais dont les yeux sont tour à tour « infernaux ou célestes », et qui a surtout le mérite, irrésistible en vérité, d'être « malagaise 1 ») -
Et que de détails du même ordre nous révéleraient lescorrespondances intimes de l'époque, si nous les connaissions ! Nous n'en connaissons guère, et c'est bien fâcheux. Ne serait-il pas délicieux, en effet, de rencontrer dans des lettres de femmes beaucoup de lignes comme celles-ci ;'
(' Je suis furieuse, ma mignonne, furieuse, mais d'une furie de tigresse, ou de bête encore plus furieuse, si tu en connais. J'ai eu beau prier, supplier, toute la semaine dernière, pleurer même, car j'ai pleuré, pas beaucoup, enfin j'ai tout de même versé quelques larmes, Léon est resté inflexible. C'est un rocher, une baire de fer, un monstre, c'est un monstre, te dis-je 1... Ah ! tu n'apprécieras jamais assez le bonheur d'avoir un mari si aimable, toujours
I. Léon N*** à Gustave B***, m octobre 1837. •j. Barbey d'Aurevilly, Une vieille mailresse.
2o8 LE ROMANTISME ET L\ MODE
disposé à satisfaire tes moindres caprices ! Il est vrai que tu es si adorable !... Et que crois-tu que je demandais à mon bourreau ? Quelque chose de monstrueux, peul-ètre, d'exorbitant 1 Un attelage comme celui de M"" V***, dont tu sais que je ratfole ? Un voyage en Orient ? Ah 1 ma chère migonne, je ne suis pas si difficile ! On ne ma pas habituée à tant de prévenances 1... L n flacon, ma chérie, je ne désirais qu'un simple ilacon ! Et le monstre a eu le cœur de me refuser '1... »
Tout ce gazouillis de femme est gentil, vif, spirituel; il amuse dautant plus que la correspondante n'est pas aussi furieuse qu'elle voudrait le faire croire ; manifestement elle force la voix ; on devine le malicieux et fin sourire à travers la feinte colère. Le malheur est que le maudit flacon, source d'aussi vIacs discordes, contenait un de ces produits qui donnaient les couleurs à la mode. Léon ne tenait pas à avoir une tomme verte comme un bocal de pharmacie ; Léon n'était pas un mari romantique. (7était son droit, et sa femme avait trop d'esprit pour ne s'en être pas laissée rapidement convaincre.
Mais tous les maris ne ressemblaient pas à Léon, comme en fait foi ce fragment d'une autre lettre. « Louise n'est pas contente : elle se plaint que son mari la délaisse pour une de ses amies, mince, sèche, pâle, verte, cadavérique... Elle se demande quelle espèce de cliarme Léopold peut bien trouver à un pareil .squelette-... » Léopold était un amateur romantique. Il y en a eu quelques uns entre i8oo et iS'io. - — trop heureux sans doute de faire de la mode la complice de leure affaires de cœur.
On peut sourire de ces ridicules et de ces manies ; il ne