‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 77 sur 95 · I. VIU UOMVNÏIQLE I · texte numérisé non relu

I. VIU UOMVNÏIQLE I

insinuations d'auslèrc el chagrine puritaine. Ouvrez alors V Histoire de la mode, de Challamel, à la page i68, et les Souvenirs d'an hwjolàlre, du même auteur, à la page 3^6 : vous y verrez que la navrante histoire de Api'^T*** a été l'histoire de beaucoup déjeunes personnes et que la mode romantique a été génératrice d'assez nombreuses tuberculoses.

Ce n'est pourtant là. malgré les menaces de tuberculose, que du romantisme au premier degré, pour ainsi dire, et il y a une autre initiation, plus lalTinée et réservée à d'assez rares élues. Être pale, c'est bien ; mais que c'est donc mieux encore si celte pâleur est ardente et passionnée ; si l'on devine sous ce bitume et ce bistre un tempérament de feu ; s'il y a dans le regard une fixité étrange et comme des lueurs infernales ; si de toute la personne enfin se dégage un charme subtil d'inquiétante perversité !

On connaît ce passage de Théophile Gautier, dans Celleci et Celle-là ou la Jeune-France passionnée : n Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.

« Il décréta que sa future maîtresse .serait verte comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les paupières orientales, le nez

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hébraïque, la bouche mince et fière, et les cheveux assortis à la couleur de la peau^. »

C'est à peu près l'idéal du Bénédict de Valentiiie. Il ne veut donner son cœur qu'à une femme c brune, pâle, ardente, espagnole, mobile. »

Lexotisme <( fait florès ». comme dit un Jeune-France, et Barbey dAurevilly — après combien d'auh^es ! — de le constater à son tour. « Etre Espagnole, à cette époquelà, c'était queUiue chose 1 ('/était une valeur sur la place. Les romans d'alors, le théâtre de Clara Gazul. les poésies d'Alfred de Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolorès Serrai, faisaient excessivement priser les femmes oranges aux joues de grenade : — et qui se vantait d'èlre Espagnole, ne l'était pas toujours, mais on s'en vantait. » -

Elie Mariaker enfin déclare qu'il a en horreur les visages frais et arrondis, parce que « la mer s'étire et se ride quand il y a un orage. )> (I!)

Or, quand ils font naturellement défaut. — et c'est assez la règle en efi'ct. — il y a des moyens de se donner ces airs de « femme troublante, n de d créature fatale et damnée ». Et la princesse de Belgiojoso le savait bien.

1. Il y a toujours de l'exotisme dans l'idéal romantique à ce sujet.

Dante aimait Béatrix. Byron la Giiiccioli. Moi i,si j'eusse été maître en celte fantaisie). Je me suis dit souvent que je l'aurais choisie A Xaple, im peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l'ombre du sillon ; Une lèvre à la turque, et sous un col de cygne Un sein vierge et doré comme une jeune vigne. Telle que par instant Giorgione en devina. Ou que dans cette histoire était la Rosina.

(Musset, Mardoche, XIIL)

Cf. encore La Fille aux yeux d'or (Balzac, Œuvres, VIII, p. 274).

2. La Vengeance d'une femme, dans les DiabolUiues, p. 410, éd. Lemerre.

Madame DORVAL

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« ... La piinccssc de Belgiojoso était la muse romantique. On sait quil n'y a\ail ])oinl alors de romantique qui n'affichât la pâleur sj)ectrale ; on laissait à la vieille école les roses démodées des joues, disant que ces g'ens-là n'avaient jamais eu de passions : mais tous ceux que hantaient les visions de Shakespeare, de Hugo, de Dumas, ne se hasardaient dans le monde que sous je ne sais quelle réverhération bleuâtre et verdàtre. (Jn disait que la princesse de Helgiojoso surmenait son intelligence par un poison à la mode, le « datura siramonium. n On n'en était pas encore à la mort-aux-rats '. »

Daturine. stramonine. belladone, atiopine, tous ces produits, comme on sait, dilatent la pupille, donnent au regard une fixité étrange, de la profondeur, de l'éclat : la consommation alors dut en être effrayante. Car la princesse eut des imitatrices, beaucoup d'imitatrices, et ce furent naturellement toutes celles ((ui selon l'expression d'\. Hous.saye (Confessions. II, p. (ja), « s'abreuvaient dans la coupe de Balzac, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Mnsset, d'Alexandre Dumas, de George Sand. » c'est-à-dire dans la coupe du plus pur romantisme. « De 1800 à i8^|o, on vit errer par Paris, dans les salons, les théâtres, dans les promenades, les femmes romanesques ou romantiques

I. A. Iloussayo, Les Confessions. II, p. 2. — Cl". Barbicra, La Princesse Belgiojoso . Milan, 1902 ; et voici ce qu'on lit dans la Chronique de la duchesse de Dino (II. p. 29) sur celte inquiétante et énigniatique personne : « Paris, 2U mars 1H3G. — La princesse Belgiojoso a une figure exlraordinaii'c plutôt c[ue belle ; sa pâleur est extrême, ses yeux trop écartés, sa tète trop carrée, sa bouche grande, et ses dents tei'nes; mais elle a un beau nez, et une l aille qui serait jolie si elle était plus pleine, des cheveux très noirs, des costumes à efl'et, de l'esprit, une mauvaise tète, des fantaisies artistes, du décousu, et un assez habile mélange de naturel, qui trompe sur la prétention, et de prétention qui corrige ce que le fond de la nature me parait avoir de vidgaire, et ce que les flatteurs appellent sauvage. Voilà ce que me semble être cette personne, que je n'ai fait que rencontrer. »

frappées de la dcsesperanza : on les reconnaissait à l'air vaporeux, aux yeux humides et chercheurs, à la chevelure abandonnée. La passion les avait toutes pâlies, passion de la poésie, de l'idéal ou de lamour. »

Passion aussi, tout simplement, de paraître « livides et spectrales, » aurait pu ajouter le spirituel écrivain, passion d'être à la mode. Pour arriver à ce beau résultat, il n'est machination, ruse, intrigue, qu'on ne mette en œuvre, comme plus lard, quand il s'agira de se procurer de l'arsenic à l'intention d'un mari gênant.

Une Parisienne villégiature aux environs d'Orléans, et voici ce qu'elle attend d'une amie qu'une maladie grave de sa fillette a retenue à Paris ; k Voudriez-vous me rendre un grand service.'' Soyez donc assez aimable pour m'avoir de la stramoine, » elle veut dire, sans doute, de la stramonine. « et de l'extrait de belladone. Les ineptes boutiquiers d'ici refusent de m'en livrer... n C'est incontestablement que « les ineptes boutiquiers » connaissaient déjà trop bien leur cliente, et qu'ils trouvaient exagérée la consommation par elle de certains de leurs produits.

11 faut étudier de près les premières œuvres de Gavarni, si l'on veut bien connaître ce monde un peu étrange et inquiétant. On y veria, comme dit toujours A. Houssaye en romantique langage, m la femme dans sa blancheur de marbre, brûlée par la flamme intérieure, sous le reflet de la mort qui passe. » [Confessions, I, p. /îoo). Comme on les devine perverses, sous leur faux air d'ingénues, toutes ces élégantes et fines créatures ! Les petits êtres charmants et dangereux ! On peut tout en attendre et il en faut tout craindre. Elles attirent et elles inquiètent. Il y a en elles de l'inconnu, du mystérieux ; et il n'est pas jusqu'à ces mantilles qui ne prennent sur leur poitrine des allures de fatalité. M™*^ Lafarge avait cette physionomie et cette

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allure. Dans son inteipiélaUon clo « rélerncl féminin, » Gavarni dépasse incontestablement sonépo([uo ; mais qu'il en a donc bien exprimé les tendances et l'esprit ! et quelle psychologie, fine et pénétrante, de la femme romantique dans les lithograpliics de la première manière !

Il se trouve naturellement de petites bourgeoises pour imiter les « grandes dames ». Les « Muses » donnent le ton, et le docile tioupeau des moutonnières créatures de se mettre à l'unisson tout de suite. Une lettre de l'irascible Lyonnais, au langage coloré et brutal, nous en fournit une preuve.

(I J'ai rompu avec Mélanie, )> la femme d'un commerçant à qui il rendait des soins. « L'éclatante splendeur tle sa bêtise avait fini par m'écœurer. C'est bien décidément la dinde la plus dindonnante qui ail jamais dindonné dans cette ville dindonnière... Et savez -vous qui elle m'a donné presque aussitôt pour successeur !' Un marchand d'électuaire, de thériaque et d'orviétan, un vendeur de drogues, un pharmacien !... Elle pourra du moins boire à pleine bouche aux flacons de stramonine et de belladone !... Ma telle assez tympanisé pour avoir de ces petites horreurs « qui font les yeux grands, » comme elle disait ! Les siens ne l'étaient jamais assez ; ils lui auraient mangé toute la figure qu'elle les aurait encore trouvés trop petits. . . Gomme s'il sulUisait, corpo di Bacclio ! d'avoir les yeux grands pour être romantique ! Les vaches aussi ont les yeux grands, par le sang et la mort ! et je ne connais pas de vaches romantiques !... »

Plaisante exagération d'amoureux éconduit ou qui souffre d'avoir rompu, mais constatation précieuse que la pire des modes romantiques était assez exactement suivie à peu près partout.

Par ce qu'il pense des jeunes fdles qui ne mangent paâ

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pour éviter do grossir, on peut supposer que notre « flâneur parisien » n'auia aucune tendresse pour ce genre de femmes à la mode. Et, en effet, elles ne sont pas de son goût.

(( i8 mai (i835). — Pendant ([uelque temps j'ai cru avoii' la jaunisse : un m(»nient même, j'en ai été bel et bien convaincu. Alors, je me suis renseigné auprès de mon médecin : c'est tant pis, mais il paraît bien que j'ai la vue normale et que tout ce jaune et tout ce vert que je vois sur les figures de mes contemporaines sont bien réellement sur leurs figures et non dans mes yeux. 11 devenait nécessaire de clierchei' une autre explication.

« J'ai cru alors à une invasion de Clii noises, de Japonaises, d'Extrême-Orientales, enfin de femmes de couleur. On est fort curieux d'exotisme aujourd'hui, et peut-être quelque armateur éclairé, amateur de romantisme, pour satisfaire les désirs de ses contemporains, avait-il débarqué toute une cargaison d'exotiques personnes, dont on aurait dirigé ici la meilleure part. La seconde explication valait la première, et je me suis encore trompé 1

c< Je me suis trompé. Ces guenons et ces perruches sont françaises, nées de parents français, tout ce qu'il y a de plus français enlin. Comme c'est étrange!...

il Le citron est agréable, mais je serais vexé de trouver du citron partout...

« Je ne déteste pas le vert quand je le \ois s'étaler sur une belle prairie, dans une belle forêt, et j'adore le bleu quand il luit à la coupole du ciel ou mieux encore quand il éclaire de beaux yeux de femme. Mais si ces deux couleurs se mêlent de se répandre sur la figure, alors c'est une autre antienne. J'aimerais autant passer ma vie dans un amphithéâtre de médecine ou chez les Papous que dans la société ou en compagnie de certaines personnes...

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(( Que vous vous donnez donc du mal pour vous enlaidir, charmantes femmes, mes comtemporaines ! et que vous seriez fâchées d'y réussir complètement ! Comme si ce qu'on aime le plus en vous, ce n'était pas le bel incarnat ou la blancheur éblouissante que vous a donnés la généreuse nature, et non ces horribles, ces affreuses drogues d<int vous vous badigeonnez si consciencieusement la peau !...

« Heureux droguistes, et quelle serait leur Aanité. s'ils soupçoiHiaieut leur vrrilable imporlauce ! Ils sont aujourd'hui les arbitres et les dispensateurs du beau. Tout l'agrément des femmes gît dans leurs flacons et leurs boîtes... Le métier de droguiste doit assez rapidement enrichir son homme. Kaites-vous droguistes, ôjeunesgens qu'embarrasse le choix d'une profession. Droguiste pour femmes romantiques, hé ! hé ! ce ne serait peut-être pas si sot !... C'est bien dommage que je sois si vieux ou que je n'aie pas un fils !... n

Mais tout le monde n'a pas la inème aversion dédaigneuse, on peut bien croire, pour les u femmes de couleur )). et il en est qui sont reconnaissants à leur fiancée ou à leur maîtresse d'offrir quelques-unes des apparences à la mode.

« Sais-lu pourquoi je t'aime, mon bel archange ? Parce que tu es belle, parce que tu es gracieuse, parce que tu as de l'esprit ; mais surtout parce qu'il y a dans ta beauté, si différente de l'ordinaire beauté des femmes, un je ne sais quel charme d'ensorcellement, un véritable sortilège, et que près de toi je ne peux me défendre d'un frisson suave d'inquiétude...

« Je te regardais hier, quand nous étions assis tous deux dans le pâle crépuscule. Tes yeux avaient des rayonnements étranges ; de tes grandes prunelles, plus sombres

que la nuit, glissaient des lueurs phosphorescentes, et de la masse épaisse de tes noirs et lourds cheveux se dégageaient de vagues clartés...

(' Je ne te voyais pas, mais jetais sûr que tu étais pâle, toute pâle, d'une pâleur de spectre, de cette pâleur inquiétante qui me fait frémir, je sais bien pourquoi, que j'adore parce qu'elle aie fait frémir, et qui fait paraître tes yeux si beaux, si grands, si profonds et tout remplis de clartés infernales ^...

(I ... ÏQ me demandes souvent, quand près de toi je m'oublie en de longs silences : « A quoi rêvez-vous, mon ami ? » C'est vrai, je rêve, et je fais les rêves les plus fous. Je rêve que tu viens d'un autre monde dont tu portes en toi l'inquiétante énigme, je rêve que ta pâleur est faite d'avoir contemplé des spectacles que nos yeux ne voient point, » etc. -.

Cela, c'est la rêverie dun artiste, et les artistes n'ont pas les imaginations de tout le monde. Mais les ordinaires disciples du romantisme essaieront de se guinder à ces sentiments, et ils ne parleront pas un autre langage.

((...Enfin, je me marie, mon cher Gustave. C'est bien bourgeois ; mais comrne tu me comprendrais, si tu connaissais Lucienne 1 » Là-dessus on s'attend au défilé traditionnel des qualités que découvre dans l'objet aimé quiconque cristallise, comme disait Stendhal ; mais on est loin de compte. (( Elle a cette pâleur ardente que nous avons toujours vue en rêve à celle qui devait nous dévorer le cœur. » On remarquera ce jargon, bien désobligeant en

1 . Pour mieux comprendre ces bizarreries, par où se traduisent des nuances particulières de sensibilité, voir, dans notre étude Le lioinantisme et les iweurs, le chapitre intitulé L'Aube du baudelairisme.

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