‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 95 · I.\ T<»ll,i:irK l'I.MlMNK · texte numérisé non relu

I.\ T<»ll,i:irK l'I.MlMNK

Estampes comme la mieux fournie des eolleclions. Ce fut vers ces I résors inespérés une poussée folle. « La liiblio- Ihèque eut. pendant deux semaines, sa grande coui" encombrée d'équi[)ages, ses portes assiégées d'une pimpante armée, très déterminée à prendre d'assaut les livres à images. Chacune, llancjuée de son dessinateur j)articulier, de son couturier onde sa modiste, compulsait, fouillait, s'arrèlantà une chose, en exigeant une autre, jetant dans les salles silencieuses des exclamations bruyantes comme celles d'une nuée dOiseaux eiilrc-c dans une église. Le bon Thévenin, garde des estampes, en perdait la tète, et son jKM-soniiel n'en pouvait cioire ses oreilles ! »

Ce n'était pourlani ([ue le commencement du supplice, et la patience et la [)robil('' du hihliolhécaiic devaient être soumises à de bien plus ludcs é|)i('iives.

(( S'estimanI loutes au-dessus des règlements, excipant de leurs fonctions à la cour, de leurs lilres ou de leurs charges », quelques-unes des nou\elles et d'iiulaiil plus ferventes visiteuses imploi'cnl le |)rrl à doniicile. dans les meilleures intentions du monde : pour s'inspirer plus à Taise, et avec plus de sûreté, du modèle choisi. Elles le savent, on fait fléchir à l'occasion la sévérité des lois qui interdisent la sortie des livres : elles pourraient même citer les noms d'heureuses privilégiées ; ne valent-elles pas, elles aussi, une exception ?...

Oui. Thévenin « prêtait » : mais il « prêtait ». la mort dans rame, exclusivement d'ailleurs « sur des ordres écrits du ministre compétent ». Vraiment, la faveur si ardemment convoitée n'était pas plus difficile à obtenir i' Mais alors ce n'était qu'un jeu ! Et « les ordres écrits tombèrent de tous endroits ; il en ^ int de la cour, du directeurdes beaux-arts, d'un tas de seigneurs moindres ». Le moyen pour l'administration des Estampes de résister

à une si furieuse avalanche. au\ l rois-quarts olTîcielle? Stoïquement, ladministration céda. Ce n'est pas une des moindres victoires que le romantisme ail remportées, peut-être sans le savoir.

Demi-victoire, à vrai dire, et malgré toute la bonne volonté des invités de Mada>[e, la vérité historique reçut ce soir-là de furieux accrocs. (( Chaque acteur figurant avait son artiste spécial», avons-nous dit. C'était (i Garnerey, dessinateur de l'Opéra, Laffîtte. Lecomte. Isabey ou Fragonard ». Il était inévitable que la « diversité » ne fût pas u extrême », et le mélange de tant d'époques dut former une « cacophonie » des plus amusantes.

La duchesse de Berry, toute la première, aA ait donné le plus fâcheux exemple. Comme elle devait être en reine d'Ecosse, elle s'était fait présenter « tous les portraits imaginables de Marie Stuart, et Dieu sait s'il y en a ! » Mais rien ne la contentait : aucun n'avait de manches à gigot ! Et comment supporter l'idée de paraître en public, même dans un bal masqué, sans manches à gigot ?

u Par hasard, Mgr le duc dOrléans possédait dans sa galerie une étonnante et exquise portraiture représentant, disait-on. la reine à l'époque de son mariage ». et qui était en réalité Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti. Mais d la belle princesse avait des manches à gigot ». Il n'en fallait pas davantage : u cela coupa court à tous les scrupules », et la reine d'Ecosse emprunta pour la circonstance la toilette dune princesse de Lorraine : — ce qui n'empêcha pas Duponchel d'affirmer « dans un article dithyrambique » que le costume était admirable de vérité. Duponchel avait plusieurs excuses, dont la meilleure était qu'il écrivait avant 1800 et qu'il partageait donc l'ig-norance générale.

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C.ar, il esl à |)oinc l)os()iii de le faire rcmaif[iicr, celte fureur (là [wn près archéologiques durait... le temps de la préparation d'un bal. « En lin de compte, tant de livres sortis, d'estampes dis])ersécs, de trésors égarés aux quatre coins de Paris ne ser\irenl de rien ; on en revint toul naturellement à liinagerie de Lanté et de (Jàtine '. » VA il faudra attendre quelque douze ans pour trouver, aux bals des Tuileries, un peu plus d'exactitude rigoureuse dans la copie des cosinmes d'autrefois "-. La seule chose imporlaiile |)<>ui- nous au surplus est que le romantisme se soil insinué des lixies dans la Aie, en passant par les diverlissemenis de société, el ([u'il ait ainsi commencé d'exercer son intluence. Or celte inlluence, nous la verrons bientôt grandir et se développer « furieusement ».

Kn attendant, et pour nous en lenii- toujours aux distractions de société, de Paris la contagion gagne la province. On y donne aussi des bals masqués, en assez grand nombre, et les costumes moyen âge y paradent à peu près sans rivaux, ("/est au point (|ue la fêle n'est guère ([u'un prélexle à exhibitions historiques, comme il appert de celle « relalion en vieil françois », adressée en i83:^ par un étudiant à un de ses amis parisiens.

I. D'après Henri Roudiof. Le Luxe français, diap. iv, les Fêles de Madame. — Cf. aussi sur ce uiCmiic haWcs Mémoires de M"° de Boigue, III, p. 242 sqq.

•i. On trouvera la relation du bal costumé dont il s'agit, et « qui fera époque dans les annales des Tuileries », au troisième volume de la Chronique de la duchesse de Dino, p. 34 sqq. (i" mars i84i). La duchesse d'Orléans y était en Marie de Bourgogne, costume de « velours noir, ricliement brodé d'or et garni d'hermine ; grand bonnet pointu, orné par devant d'une barbe de velours. » Deux dames rescortaicnl, « également en costume du temps de Louis XI. » Il y avait aussi « des dames du temps de la Ligue, de la Fronde... » Quant à M""" de (lliabannes. << en dame de la cour de Cliarles 1\ », « son costume, dessiné, disait-elle, par Paul Dclaroche. était parfailemciit exact et rigoureux, et la rendait parfaitement laide. »

<( De nostre bonne ville de Bourges, le 17' de février.

« Or çà estes tousiours sans double a cuyder supercoquenlieusement. Messiie Jehan, que fors l'aime et inch te Lutece, ny ;iU rien ça-bas que mirifique et horrifique ladrerie es choses gallantes, et que soyons tous ignares a planté, vilains et marauds, et moult peu idoines a nous esbaudir et joyeulsement rigolior. suivant justes préceptes de doctrine bienséante a esprits libères. Adoncques oyez, nostre féal cousin, ce que par ces présentes il nous plaist vous mander.

« Si eussiez esté en nostre amœne cité ce quinzième de février quatre heures aprez le bonsoir de messire Phœbus Apollo, auriez veu moult gentes dames et gentils damoiseaux bien atorncz. réunis en la dive hostellerie du Chaperon d'or, se pourmener et baller : et eussiez voire creu que messire Satanas (que veuille notre gentil Seigneur tousiours confondre !) avoit malignemenl fait issir hors des sépulchres auxquels ils gisent piteusement, tous gentils seigneurs et accortes dames des temps jadis, a fin d'octroyer à eulx pleine liesse une dernière fois. Et auriez seurement gousté joies seraphiques et paradisiaques, voyant grandes et honnestes dames recevoir hommages et vasselage de hauts et puissans seigneurs, voire de roys bien-amez, en leurs gallans et véritables atours. Se demenoient ensemble la dame de Beauté, c'est a sçavoir Agnes Sorel. avecques ^ladame Marguerite de Bourgogne, et Madame Isabeau de Bavière : et se pourmenoienl à coslé Madame Marie Stuart. et Madame Elisabeth, laquelle voulut rester pucelle sur le Irosne de Angleterre, et Aladame Marguerite de Navarre, et encore Madame Catherine de Medicis, lesquelles toutes devi-

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soient joyeulsement. tout ainsi qu'en un Decameron, avocques Icfientil Charles le septième. Henri le Iroisieme. François le premier, riiilippe Auguslus, Marol Clément le poète si courtois, et aultres Seijjneuries que seroit hop long vous dénombrer. Et estoient suivis et servis par varlets. sargens d'armes, pages flouels et souefves damoiselles dlionnenr. et beu^ aient grandes lampées de vin joyeulx de Rheims es coupes cristallines et ciselées, et menoient grand tumulte ce pendant que hors l'hostellerie sesmerveilloienl ribaudes et vilains '. »

Mêmes fêtes à Lyon, à Bordeaux, à Poitiers, à Grenoble. On donne à Beauvais un quadrille où ])araissent «< Jeanne Hachette, une Aivandière de Cliailes le 'J'éméraire, un porte-étendard bourguignon et un archer écossais ». A Orléans et à Beims, on organise, dans des réunions privées, des scènes où sont repivsentés divers épisodes de la vie de Jeanne d'Arc. Sans doute, un goût ([uelque peu scrupuleux et averti aurait assez somejit l'occasion de faire des réserves. 11 > a parfois dans ces évocations historiques plus d'ardeur et de zèle que de souci de la vérité ou même des vraisemblances morales les plus élémentaires. (' Sur un tiùne de velours bleu, constellé de fleurs de l\s blanches », on voit siéger Charles MI, ayant à sa droite Jeanne d'Arc, et à sa gauche Agnès Sorel, que réunissent ainsi, d'une manîc*re fraternelle et bien touchante, « Tamour du roi et l'amour de la patrie... » Mais c'est ainsi que se fortifie et se répand le goût des choses du moyen âge : les yeux s'y accoutument ; les lignes et les couleurs en deviennent familières, et quand auront paru

I. n est étonnant que la « relation en \ieil françois » ne parle ni de bilboquet, ni de sarbacane. Les « gentils damoiseaux » auraienlîîs oublié ces accessoires — presque essentiels ? ou y a-t-il simple inadvertance du correspondant '}

j4 IE ROMAMI8ME ET LA MODE

Henri III et sa cour, Ilcrnani, Charles VII chez ses grands vassaux, la Tour de Nesle, personne ne sera surpris de voir dans la rue, sur les épaules de ses contemjîorains, quelques-uns des costumes qu'il a admirés la veille au théàlre.

« Quelle est cette dame? » se demande Challamel, dans son Histoire de la mode, p. i68. « Est-ce la châtelaine de Coucy ? Sa jnpe est traînante. Un énorme collier de perles ; des manches pendantes, telles que les portait Marguerite de Bourgogne : une aumonière fixée à sa ceinture et des bijoux sculptés lui donnent l'apparence d'une femme du xiv'= siècle. Il n'en est rien pourtant C'est une riche commerçante, qui a vu les drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. »

(( Est-ce que cette autre dame n'appartient pas à la la cour de Charles YI .^ Non, détrompez-vous. Seulement elle a voulu que sa modiste et sa couturière l'habillassent « dans le genre » de M"*" Georges, si brillante dans le rôle d'Isabeau de Bavière, personnage principal de la pièce intitulée Perrinet Lcclerc. »

Car c'est le théâtre qui, dans cette affaiie, a été le grand propagateur '. On l'a dit, et on a eu raison de le dire, les pièces de Victor Hugo ont eu sur la mode « une influence aussi formelle alors, qu'aujourd'hui le préraphaélisme niais sur les robes et les coiffures. De certains à-peu-près imaginés par Ilugo, dessinés par lui, donnés aux acteurs

I. 11 serait inexact de n'entendre ici que le théâtre liUéraire, et 'l'Opéra a fait au moins autant pour la mode que le Théâtre français. La plupart des grandes nouveautés lyri([ues et chorégraphiques ont eu leur répercussion sur tel ou tel détail de la toilette féminine. L'usage des mousselines blanches par exemple a été fortement encouragé par le romantisme vaporeux de Maria Taglioni, qui ne portait que cette sorte d'étoffe, et c'est à la célèbre danseuse que doit .une bonne part de son prestige « l'air d'idéale séraphicih' » dont il xîst question dans ce chapitre.

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dans Iferiiani. les créalcurs du picinicr inomonl liièiont dès lors une harmonie moyenâgeuse, des coupes, des profils très inalJendus. On exagéra vite dans les oITieines illctlrées. où se perpélraienl les modèles '. » Il n'y en eiil pas moins un « coslume romantique », vaiié à litdini naturellement, en transformation perpétuelle, et donc presque impossible à définir, mais où il est toujours facile de conslalcr la i)résence d'un ou de plusieuis éléments du « genre moyen âge » : jupes traînantes, manches bouffanles ou à crevés, étoffes bariolées de dessins héraldiques, etc.. etc. c Mes jolies conlemporaines sont bien ferrées sui- l'histoire de l'raiice >. disait à ce propos i< l'ironiste parisien ». — Elles ne lélaient cerlainemenl guère plus (jue M"" B**', '< la divine ignorante 0, dont nous allons entendre dans un ins(;int les invraisemblables propos, et elles se souciaient du romantisme comme de leur première jupe courte. Mais ([uoi ! c'était la mode. Il fallait bien la suivre.

De Reims, au mois de mars i832, une nièce a consulté sur des queslions de toilette un oncle qui a u l'avantage, qu'il n'apprécie peut-être pas assez, de ne jamais quitter la capitale o : et très aimablement, et très abondamment, l'oncle, un mois après, la renseigne... Il est allé, tout exprès pour elle, faire un tour dans les grands magasins de coulure et chez les modistes en renom : il a ouvert les yeux tout grands dans les rues et à la promenade ; il a même et surtout consulté à son tour des amies d'un goût sûr et éprouvé : son espiègle de petite nièce a bien raison, « il n'y a aucun ridicule aujourd'hui à s'habiller comme s'habillaient les châtelaines ». C'est très curieux, mais c'est ainsi. Il ne l'aurait peut-être jamais remarqué, mais

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