I. M""' de S***, 17 novembre i
toujours le jurou ù la bouche. Sa conversation en est émaillée, comme une prairie est émaillée de fleurs au printemps. Rien n'est plus propre « à faire sensation ». Mais il ne faut, bien entendu, que des jurons hauts en couleur, des jurons enfin dun bien authentique romantisme : (( \li ! massacre et malheur 1 honte et chaos ! tison d'enfer! anathème et dérision! terre et ciel! tête et sang' !... n ou mieux encore : (( Enfer et malédiction ! Par Satan ! Par Lucifer ! Par les cornes du diable — ou celles de mon voisin 1 Par la queue de Belzébuth ! Par la vieille sorcière qui ta tiré de l'enfer ! Par le nombril de Belzébuth et la fressure du Saint-Père I Parla chaudière d'enfer où je voudrais voir bouillir ses entrailles ! Par le venimeux crapaud qui l'engendra !... » etc., etc. La liste serait interminable : les romantiques avaient de l'imagination -.
Enfin, et c'est ici quintessense de romantisme, que les propos les plus désenchantés, les plus amers, fleurissent naturellement sur vos lèvres, vos lèvres de damnés, vos lèvres de maudits.
Allez dire qu'on creuse Sous le pâle gazon Une tombe sans nom.
Hélas ! j'ai dans le cœur une tristesse afTreuse.
I. Th. Gautier. Les Jeune-France, Celle-ci et celle-là, p. 117. — Théophile (lautier a cependant trouvé mieux encore pour son propre compte, dans la Préface de Mademoiselle de Maupin. p. 19. « De par les boyaux de tous les papes liasses, présents et futurs... » Ce « présents » est bien étrange.
a. Quand il était chargé de la chronique dramatique dans l'Echo de la Seine-Inférieure, à Houen, en i83i, Louis \euillot résumait ainsi les drames romantiques. « 11 y a un petit trapu cjui dit, avec une voix de basse superbe : « Je vous aime, malédiction ! » La femme répond : « Moi aussi, infamie et malédiction : » Alors vient un grand maigre, qui en apprenant tout cela s'écrie : « Honte, opprobre et dérision ! » On tire un coup de pistolet : détonation ; puis le public de sifller : ventilation ».
l'aik romantique :i[^\)
Votre physionomie dévastée appelle la pitié : on vons plaint, en clVel : répondez aussitôt : « Mon ame est liée à un cadavre I... Je traîne la vie comme un forçat traîne sa chaîne ' 1... »
Une femme est frappée de votre pâleur, el elle vous en demande discrètement etcharitablement la cause. Faites-lui voii- tout de suite que cette cause est profonde, effrayante de piofondcur, et que le mal, hélas ! est incurable. « Vous me trouvez pâle, Madame? C'est pour avoir entrevu, dans un sinistre éclair, le monde et ses horreurs... »
Mais peut-être avez-vous remarqué quelque charmante jeune fdle, et seriez-vous ravi d'obtenir sa main : n'hésitez pas alors à vous calomnier auprès d'elle ; noircissez-vous, exagérez votre tristesse et vos malheurs. Les femmes sont naturellement compatissantes: elles adorent consoler: éveillez habilement la sœur de charité qui sommeille au fond de chacune d'elles, et ne craignez pas de lui parler ainsi : « On vous a peut-être dit du bien de moi. Mademoiselle!' Par l'amour sacré que vous porta toujours votre mère, n'en croyez rien. Je ne mérite même pas de vous un regard de pitié... De grâce, éloignez-vous de mon chemin... Laissez passer le maudit. H vous entraînerait dans son tourbillon funeste et dans sa ruine, vous, si pure, vous, si douce, vous la sœur des anges de lumière !.,. » Eloa consola Satan; ainsi la jeune fille vous consolerat-clle à peu près sûrement à votre tour.
rs'hésitez pas non plus, quand vous parlez d'amour, n'hésitez pas à puiser à pleines mains dans n l'arsenal dia-
I. Artliur V***, i835, vingt-cinq ans. Les deux citations qui suivent sont du même jeune homme, qui devait savoir son Anlony par cœur. — « La maladie de poitrine et la garde nationale à cheval, depuis i83o, tout le monde a passé parla ». dit Olivier de .Talin à Hippolyte Richond. dans Le Demi-Monde, d'Alexandre Dumas, I, 3.
bolique». Laissez aux mélancoliques et aux retardataires ce sempiternel paradis avec ses séraphins, ses chérubins et ses archanges. Imitez plutôt Albertus ou Ruy-Blas :
Ln ange, un saint du ciel, pour être à cette place, Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu...
et je vendrais mon âme
Pour l'avoir à moi seul, tout entière et toujours.
Quelle preuve d'amour veut-on plus énergique et plus décisive que l'abandon, pour la femme aimée, des félicités éternelles!' « Certes, j'aime le Dieu dont j'ai appiis à murmurer le nom sur les genoux de ma mère, et j'espèie un jour ma place en son saint paradis. Hé bien, vois si je t'aime ! Pour un aveu d'amour de toi, pour un baiser, je renierais mon Dieu, et je deviendrais pour l'éternité le compagnon du Maudit ^ 1 »
11 se peut encore que vous ayez un rival auprès d'une femme à qui vous faites la cour, et que cette femme tienne un cabinet de lecture. Dans ce cas, allez et venez dans la petite pièce en dérangeant les chaises et en roulant des yeux féroces : tournez comme une ame en peine autour de la tableoùsont installés vos amis ; puis, brusquement, revenez vous asseoir près d'eux, en murmurant entre vos dents : « Oh 1 du sangl il y auradu sang! Malédiction sur cet homme ! Je suis falal et maudit -. »
1. Jehan L"*, .leunc-Francc, vingt-sept ans, i83(). —Ce fut un des thèmes favoris de la rhétorique romantique, et nous pourrions bien en donner cinq ou six variations inédites. Ce qui nous a fait choisir celle-ci, c'est la réminiscence lamartiiiienne qu'elle paraît contenir.
2. C'est riiistoire de Gariel, tué en duel par le vicomte R. de V***, ofTicier de la garde royale, pour les beaux yeux de la belle Malvina- Rosalinde. On trouvera cette histoire dans Pontmartin (.Ues Mémoires,
Eau-forte de Tony Joliatmof, pour le roman d'Eugène Sue LA SALAMANDRE
L AIR HOM\>TIOLE a^I
Vous désirez enfin, pour un molir quelconque, IVnpper l'imagination d'une femme que vous a^ez distinguée. Choisissez l)icn l'endroit et le moment pour « exiialer » de\ant elle « votre ùme de ténèbres ». Elle est assise à vos côtés, un bal tourbillonne sous vos yeuv : dites « avec un pli dédaigneux de la bouche », et en scandant chacunede vos phrases dun profond soupir : « Ils s'amusent, les insensés I... Ils s'étourdissent!... Oh I fous, fous, triples fous I... » Vous laissez alors retomber lourdement votre tète sur votre poitrine, comme « sous le poids d'une incommensurable pitié » et tlune fatigue affreuse ; puis vous la relevez lentement, vous la secouez plusieurs fois, toujours avec lenteur, en laissant un sourire de dédain errer tristement sur vos lèvres, et vous prononcez enfin avec une espèce de rage sourde et contenue : « Ils samusent !.. Ils ne voient donc pas la Mort qui plane sous ce lustre? Ils ne voient pas les plis de son linceul quelle agite dans les robes claires de toutes ces pauvres insouciantes ? Ils n'entendent donc pas ses éclats de rire sareastiques dans les stridences des violons ' ?... » etc. La jeune femme trouvera que vous manquez de gaîté et peut-être de goût; mais elle aura frémi sous vos paroles, vous lui aurez donné d'in\olonlaires fiissons ; vous serez pour elle un original; de toute la soirée sa pensée ne se détachera guèie de vous ;
I. Jelian L***, Jeune-France, vingt-sept ans, i836. — Sur la couverture des Mélodies Irlandaises, le lithographe Barathier a représenté Berlioz. Le jeune musicien est « assis sur les rochers tumultueux d'une falaise abrupJe », et il <i contemple rinimensité de l'Océan, si petite à côté de sa propre douleur !... A ses pieds, au-dessus de l'abîme, et aussi sur rescarpement qui menace son front, des sapins lugubres agitent leurs bras convulsés dans le rugissement de la tempête. Et le sentimental jeune homme plonge un index mélancoUque dans ses cheveux bouclés. » (A. Boschot, La Jeunesse d'un romanlique, p. 374) Voyez encore, dans le même ouvrage, les divers portraits de Berlioz, et surtout celui de la page 092.
jl^-i LE ROMANTISME ET LA MODE
elle VOUS regardera à la dérobée, avec une curiosité inquiète ; et votre vanité masculine aura reçu de votre romantisme des satisfactions.
Ridicules enCanlins après tout, et bien inoflensifs — exception faite cependant pour les maladies de peau, les nausées, les indigestions et les menaces de tuberculose. Au fond, la plupart de ces Jeune-France ressemblaient à cet Andréas, dont il est question dans Romans et Mariage ^ »
(I Et cet Andréas, quen dites-vous i*
— Il fait tout ce quil peut pour avoir du génie.
— Pauvre Andréas ! Savez-vous ce qui le désole ? Il voudrait avoir la face maigre et terreuse, et ses joues s'obstinent à garder leur rondeur et leur fraîcheur ; il donnerait ses cheveux pour être un enfant trouvé, sa barbe pour être un échappé du bagne, et ses drames pour avoir étouffé sa maîtresse dans ses bras.
— Ah ! pour cela, je l'en défie, il a le cœur moins gâté que l'esprit, et, malgré ses velléités sataniques, je parierais que Ion pourra graver un jour sur sa tombe :
(( Cl-GIT AXDRÉ LeDOLX QUI FUT BON PÈRE ET BON EPOUX. »
Leur gourme jetée, les Andréas redevinrent des Andrés, les Aloysius des Louis, etc., et ils furent sans doute de braves gens et de bons citoyens, pour leur plus grand bonheur, et aussi pour le plus grand avantage de la société. Pendant quelques heures, leur vie avait eu du pit-
l. AlU HOMANTKJLK i'\^t
loiesque, de létincelle, du panache, c'est-à-dire un peu de poésie et un peu de beauté. Plus tard, au milieu de leurs graves ou mesquines et presque toujours monotones fonctions, ils devaient penser, avec un sourire de mélancolie, à ces belles années de leur ardente et entbousiaste jeunesse. La plupart d'entre eux furent ridicules, c'est incontestable, mais il y avait dans ces ridicules une certaine grandeur; leur idéal était parfois ])ien étrange et bien bizarre, mais enfin ils en avaient un.
Tous ils auraient pu prendre à leur compte et signer ces mots que Théophile Gautier adressait en iSôy à Sainte- Beuve : « Oui, nous avons cru, nous avons aimé, nous avons admiré: nous étions ivies du beau, nous avons eu la sublime folie de l'art ' d: ou encore ceux que le doux Gérard de Nerval avait déjà inscrits dans le premier chapitre de sa délicieuse Sylrie : « Nous étions ivres de poésie et d'amour. »
C'est pourquoi il convient d'avoir pour eux de l'indulgence ; et, à voir les préoccupations qui depuis ont hanté la jeunesse, peut-être est-il permis de regretter parfois les romantiques folies.
I. Nous avons trouvé une confirmation de celle idée chez un écrivain et dans un livre où nous ne ['attendions guère; il s'agit de La Chrétienne de nos jours, de l'abbé Hautain. Dans nos amusements mondains, est-il dit à la page 66, « nous étions plus romantiques et moins réalistes, c'est-à-dire qu'il entrait plus d'esprit et d'âme dans nos divertissements, et que par l'idéal qui \ dominait, aspirant à «luelque chose de plus relevé que des sensations physiques, nous rêvions des amours et un bonheur plus délicats. >;