‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 90 sur 95 · THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THEOPHILE GAUTIER

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Si volie noni csl trop l)ourgeois — les parents sont en effet dune imprévoyance quelquefois bien fâcheuse — donnez-lui un peu de hizarrerie et de truculence. On peut à la rigueur s'appeler Théophile Dondey, le prénom de Théophile élanl déjà sulïisamment consacré par le grand Gautiei-; mais Philolhée O'Neddy a autrement de « galbe » et de « tournure » '. Esf-il rien de bourgeois comme Auguste Maquet ;' Aagustus Mac-Keat, à la bonne heure! Faites-vous appeler Aloysius Block, lord Pilgrim. Fritz, Jehan, Petrus, Loys ou Karl. Anglicisez, u gothicisez ». Gothicisez de préférence, u moycnàgisez ». C'est mieux porté et plus évocateur.

Voyez par exemple comme avec ce procédé les moindres choses prennentdu relief et gagnent en pittoresque, u ...Le sanglier débuche. Bête magnifique, solitaire superbe. Antonio vise et fait feu. Manqué. Antonio esl en danger. Rapide comme le vent, Kail se précipite, Jehan le suit et Petrus, et Loys, tous hardis compagnons. Coups de feu. Le sanglier s'abat. Jehan plante son coutelas dans le flanc de la bête ; les valets lliéronyme et Jacobus, sonnés à la trompe, surveillent la curée -. .. » N'avez- vous pas l'impression d'assister à la chasse d'un haut baron du moyen âgei*

Voilà pour l'extérieur et la physionomie ; voici pour le langage.

1. Le plus curieux, c'est qu'il s'appelait en réalité Auguste-Marie Dondey. « Il parait que ce nom de Théophile, qu'il a porté toute sa vie, n'est pas dans son acte de naissance. » Ernest Havet, Notice sur PhUothée OWeddy. La mode romantique faisait une concurrence, quelquefois victorieuse, à l'état-civil. — « II semble que la recherche d'un ijseudonyme baroque ait été une action enviable et glorieuse ». Maxime Du Camp, Théuphile Gautier, p. 38.

2. Petrus Belrun à Elias Ongimar, 12 septembre i83A. Nos deux amateurs de gothique s'appelaient en réalité Pierre Brunel et Elie Garimon. Sauf dans le récit de leurs exploits cynégétiques, l'imagination ne parait pas avoir été leur qualité dominante.

C'est par le langage, en effet, que se dislingue le Jeune- France, essentiellement. Entre lui et le classique rien de commun, sur ce point particulier. Le bourgeois parle naturellement la langue de tout le monde, cest-à-dire une langue banale, terne, sans éclat ni originalité d'aucune sorte ; le romantique — à ce qu'il croit du moins — ne parle que la sienne ; et elle est variée, colorée, pittoresque, truculente à plaisir, — quoique rien ne soit devenu rapidement banal comme le poncif romanlique.

Voulez-vous être au goîit du jour ? 11 est de la dernière importance de bien posséder le vocabulaire à la mode. Ayez siutout à votre service une abondante provision cl'épithètes. L'épithète ! c'est ce qui distingue d'abord les disciples de la jeune école '. Faites une ample consommation de « phospliorescent, flamboyant, stupétiant, annihilant, pyramidal, transcendantal, babylonien, foudroyant, entraînant, irrésistible, monstrueux, shakespearien, ninivite, pharaonique, volcanique et satanique - ». C'en est sans doute assez pour ne pas être pris au dépourvu dans les circonstances les plus différentes. Il suffit d'ailleurs d'un peu de finesse et d'habitude pour savoir aus-

1. Cf. les réflexions ironiques d'A. de Musset sur le rôle de l'épitliète dans la littérature romantique {Lettres de Iiupiiis et Colonnet).

2. Ad. Boschot, La Jeunesse d'un romantique, p. '^-o. — A moins que ce ne soit « psychologique, — œcuménique, — polytechnique, — pathologique, — figue, — lîlique, — blique, — curieux, — divin ! — d'honneur !... — étourdissant ! — vissant ! — dépavant !... — gisant, — poétique, sculptural!... — Byron, — Scott, — crott, — bon, — tal, — fal, — Zchokke!... » (Balzac, Les Litanies romanti(jues. Œuvrea complètes, XXI, p. 498. j

L AIR ROMWTIOLE

sitôt dans quel compartiment de la provision vous devez puiser. Une jeune femme par exemple aura beau avoir le type hébraïque et le teint oriental, n'allez pas la qualifier de pharaonique, comme le fit un jour certain romantique ingénu; vous auriez ainsi l'air de lui donner l'à^^edes pyramides, et ce ne serait ni galant ni même poli. Mais si sa conversation est spirituelle, n'hésitez pas à dire qu'elle est étourdissante, et déclarez qu'elle a du galtje, si vous voulez rendre un ingénieux hommage à sa beauté.

Un poète vous soumet ses dernières productions : ayez toujours une certaine quantité d'épithèfes laudatives appropriées. (( Que si par hasard le rude moyen âge, ses tours et ses vautours, et ses manoirs noirs, et ses tourelles grêles et ses porches qu'éclairent des torches, emplit votre oreille de ses récits chevaleresques : C'est l'ogive. — C'est la rosace. — C'est le pilier. — C'est la pierre dentelée, qui deviennent les adjectifs admiratifs des coloristes de la poésie ' ». Et ainsi de suite.

S'agit-il de poésie exotique, de poésie où l'on évoque l'Espagne, Grenade, ses promenades et ses sérénades, « et l'Alhambra et les délices des bois d'orangers .^ Il convient qu'on s'écrie : — Oh ! que c'est moresque ! — Oh ! que c'est Afrique ! — Et Espagne en même temps ! — Il y a des minarets dans ce vers! — C'est tout Crenade! — C'est tout l'Orient ! »

Rien ne pose son homme, rien ne sent son connaisseur <?omme l'emploi de ce jargon, surtout si les termes en sont inintelligibles pour autrui. Cela vous donne tout de suite

i. La Mode, i83o, V, p. i84. [Des salons littéraires et des mots élogieux. L'article, de lialzac, se trouve au vol. XXII des OEuvres complètes, pp. 189-19O. — On pourra lire un autre article du même journal (Ilf, i83o, p. 281): Des mots à la mode dans le quartier latin; et Paris et les Parisiens en 1S35, de M™' Trollopc (I, pp. 17-21.)

un petit air, bien flatteur, d'initié, et cela fait enrager les profanes '.

(• Qui donc a dit que la langue française était un modèle de clarté? » remarque notre « ironiste parisien », à la date du 3 décembre i834. « C'est une opinion fort contestal)le et qu'il faudra réformer au plus tôt... Jamais par exemple on n'a fait une pareille consommation d'adjectifs,' et quels adjectifs I 11 faudrait un Rabelais pour égaler cette faconde et un Saumaise pour l'expliquer... Je vais demander à mes jeunes amis, pour mon usage personnel, une liste de leurs termes les plus usités pour ne rien perdre des délicatesses et, comme ils disent, du pittoresque et des Iruculences de leur conversation...

« Le proéédé d'ailleurs est fort commode, et ce n'est pas le moindre de ses mérites que de vous dispenser de donner les raisons de vos jugements.

— Que pensez-vous de celte pièce .'*

— C'est gotliiquc.

— Fort bien. Mais encore ?

— C'est gothique, vous dis-je.

— Sans doute, et je crois vous entendre. Mais...

— C'est gothique, et gothique flamboyant.

(' N'insistez pas, vous ne tireriez pas autre chose de notre romantique. C'est son <( tarte à la crème ». Gothique, encore gotldque, toujours gothique... Ces petits messieurs ressemblent aux pédants de Molière beaucoup plus qu'ils ne pensent. " Votre prudence est endormie... prudence endormie... »

Faut-il ajouter qu'un Jeune-France ne fait jamais de

I. Distingué, actuaUté, cassant, providentiel, étourdissant {qui « esl le point culminant dn langage >>i. il y a de la poésie, il y a du drame, rest nalure, étaient les mots à la mode en i83o. (Cf. Balzac, Des mots à la Mode. Œuvres complètes, WII. pp. 167-174.)

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concessions et qu'il n'est galanterie ou simple politesse qui puisse prévaloir contre son romantisme?

« ... El maintenant, ma chère amie, il faut que je vous fasse un aveu. Je vieillis, oui, je vieillis horriblement. C'est triste. Je ne me moque pas le moins du monde.

« L'autre semaine, j'étais à dîner chez M""' N***. C'est un peu ma iille, comme je vous l'ai dit bien souvent. Vous savez si je l'aime, et si je goûte son esprit toujours si amusant et si imprévu. On ne peut que lui reprocher ses toquades un peu vives poui* tout ce qui est nouveau. Mais la jeunesse aime la jeunesse... Elle est coiffée de la nouvelle école ; c'est une folie, un délire. — 11 faut que je vous fasse connaître quelques uns de ces romantiques, me disait-elle souvent ; vous verrez; ils ne sont pas tous bien élevés, mais ils sont si drôles ! — A mon âge, on ne se scandalise plus de certains défauts d'éducation ; va donc pour la drôlerie !...

(( Ils sont dioles, en effet... Mais quel langage, mon Dieu! quel langage ! Cela se croisait au-dessus de la table comme des fusées d'un feu d'artifice, mais j'avoue que cela n'avait pas pour moi la même clarté. — C'est pyramidal ! C'est gothique! c'est cathédrale! c'est flamboyant ! c'est satanique ! c'est asphyxiant ! c'est... je ne sais plus quoi. Et il fallait voir leurs mines de satisfaction, et leurs rengorgements de vanité. Ils en éclataient dans leurs gilets ' !... »

Ces jeunes gens étaient romantiques, et ils parlaient l'argot romantique, tout simplement.

Autre spécialité plus caractéristique encore : le Jeune- France jure. Comme autrefois les petits marquis de Molière — ou comme les charretiers d'aujourd'hui ^ il a

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