‹ Le romantisme et la mode (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · M. H.-G. WELLS · texte numérisé non relu

M. H.-G. WELLS

(Traduit de l'anglais par H.-D. DAVRAY et K0ZAKIEWIC2.)

(A suivre.)

LE ROMANTISME ET LA MODE 8l

passait généralement avec la jeunesse. Tel devint plus tard parfait magistrat ou notaire modèle, qui avait mis d^abord toute son ambition et tout son oreueil à étonner ses camarades par des capacités qui n^avaient rien d'intellectuel. Puis, le bousingot est vaniteux, il est fanfaron; il boit deux ou trois verres de punch et conte sans sourciller qu'il en a vidé un saladier ou « une soupière ». Mais une fois la part faite de la vantardise et de la hâblerie junéviles, il reste que le romantisme fut cause de plus d'une nausée, et qu'il provoqua de belles, de copieuses, de romantiques indigestions.

On lit dans le Journal de notre humoriste parisien (i) : « Je définis le Jeune-France, ou romantique, un bipède à longs cheveux, qui fait des vers disloqués, s'habille le plus souvent d'une façon ridicule qu'il appelle pittoresque et artistique, fume comme un sujet du Grand Turc et se grise comme un Templier. » La prétendue définition n'est qu'une boutade ; mais comme toutes les boutades, elle contient une part de vérité.

Le Jeune-France fume. C'est comme le premier degré de l'initiation romantique. De même que le collégien ne se considère comme émancipé et véritablement jeune homme que du jour où il a grillé sa première cigarette, de même « l'épreuve de la fumée » est la première que doive subir le futur adepte. Elle est douloureuse en général; « tous les débuts sont pénibles »; et Théophile Gautier l'a fort agréablement conté dans la première visite que Daniel Jovard fait à Ferdinand de C"^"^"^.

Mais « l'estomac se culotte aussi rapidement, plus

(i) Ce Journaly inédit, contient des renseignements précieux sur la société française de 1830 à 1836.

rapidement même qu'une pipe », et il suffit de deux ou trois jours pour faire

Du conscrit de la veille un hardi vétéran.

11 n'en faut guère plus à Daniel Jovard pour « demander lui-même un cigare et le fumer vertueusement jusqu'au bout ».

Que d'exemples encouragent d'ailleurs l'aspirant romantique! et quels exemples! L'homme de toutes les excentricités, « l'incarnation de l'antibourgeois », celui sur qui se modèlent les premiers Jeune-France et Théophile Gautier lui-même, Petrus Borel enfin, a l'habitude de fumer, et il le proclame hautement dans la Préface de ses Rapsodies. «... Heureusement que pour se consoler de tout cela (des gouvernants qui sont des stupides escompteurs, etc.), il nous reste l'adultère! le tabac de maryland! et du papel espafiol por cigarillos. »

On fume donc: voyez la place qu'occupent le cigare, la pipe et la cigarette dans les Jeune-France^ et dans tous les romans de l'époque. On célèbre la cigarette en vers, on la célèbre en prose; pour elle on trouve des variantes au vieux refrain bachique de boire, de boire encore, de boire toujours.

Fumons donc, fumons donc! Brûlons la cigarette, Du cigare aspirons l'haleine parfumée.

L'existence nous fuit; hélas! rien ne l'arrête, Elle n'est que fumée...

Fumons donc, fumons donc! Enivrons-nous de rêves, Demandons au tabac l'oubli de toute peine; Comme le cigarret toutes choses sont brèves En l'existence vaine (i).

(i) Les mirifiques bienfaits du cigarret et du cigare. Poème romantique mêlé de vers lyriques (sic), par Alphonse 7?***, Jeune-- France. — Le « poème », inédit, a été composé en 1834. Il a cent trente-huit vers. On voit assez malaisément en quoi il est romantique, si ce n'est par le sujet qu'il traite; mais les platitudes en crèvent les yeux.

Désormais la cigarette est « l'accessoire indispensable de toutes les réunions ». Que ferait-on sans elle? « Elle est aux mains d'un homme ce qu'est l'éventail aux mains d'une femme. » Elle fournit des attitudes,

Et donne contenance aux mains embarassées.

Elle autorise les silences, elle ou le cigare :

Cigare à rallumer dispense de répondre.

Mieux encore, car ce ne sont guère jusqu'ici que qualités négatives, mieux encore, elle donne de l'esprit :

J'aspire la fumée,

Et je rends de l'esprit.

A ce compte, et en France surtout, qui n^aurait voulu devenir fumeur? Les fumeurs abondèrent.

Autre avantage — bien inattendu. Le tabac favorise les mariages. C'est du moins ce qu'affirme un gentil épisode du poème inédit.

•Léonce ne demanderait pas mieux que d'épouser Jeanne, qui est un peu sa cousine, et qui de plus est fort jolie, a ce qui ne gâte rien », observe un judicieux hémistiche. Mais Jeanne paraît à Léonce « horriblement bourgeoise ». Heureusement qu'elle ne Test pas tant que cela! Un jour que le jeune homme est venu déjeuner ses parents, au beau milieu de la a fumerie », elle fait gentiment irruption dans la pièce, prend crânement une cigarette, l'allume et sans sourciller la fume plus qu'à moitié. Le père n'ose pas se fâcher, le cousin est au comble de l'enthousiasme, et les accordailles définitivec suivent ce joli geste romantique. Sur quoi le poète fait remarquer très sérieusement que le tabac, entre autres avantages « mirifiques », possède

Le magique pouvoir d'unir aussi les cœurs Et de lei enflammer comme des cigarettes.

Ce n'est pas que tout le monde ait accepté la nouvelle manie. Il y eut des protestations, et la Mode fut des premières à les faire entendre, a La pipe est devenue comme un délire : il est impossible de faire trois pas à Paris sans aspirer le nuage empesté de quelque insolent tabacolâtre. Ces horribles fumeurs vous imposent leur haleine empestée; et tous prennent à plaisir le vent sur les femmes et les tabacophobes... » Que ne les parque-t-on comme on vient de parquer « ces demoiselles » ! Heureusement, « si quelques jeunes gens élégants prostituent ainsi leur bouche, c'est à un cigare de la Havane ». Or « il y a entre un cigare espagnol et l'infernal brule-gueule chargé du tabac de la régie la différence qui existe entre la Taglioni et les danseuses des Funambules. Le cigare a quelque chose de doux, de moelleux, de parfumé; la pipe est horrible à sentir. Fumer un cigare, c'est une débauche; mais fumer d^ habitude ^ c^est avouer une dégradation intellectuelle. L'homme qui a le pouvoir de penser, de s'aventurer dans les heureuses et suaves campagnes de la rêverie, cet homme ne fume pas. La pipe est la méditation matérielle d'un sot : s'il fume, c'est qu'il n'ose pas jouer avec ses pouces (i). »

Ce fut la lutte de la tabatière contre la cigarette et le cigare, « du tabac qu'on prenait par le nez contre celui qu'on prenait par la bouche ». Une douairière qui avait connu Mme du Deffand et qui s'en targuait à tout propos et hors de propos, répétait son mot volontiers : « Les jeunes gens d'aujourd'hui ressemblent aux morts : ils ne parlent pas et sentent mauvais. » Affirmation en partie inexacte, et qui prouve que la douairière n'avait pas l'esprit, ni l'amour de l'esprit, de l'illustre marquise.

(i) La Mode, 1S30, t. III, p. 219. L'article est de Balzac. On le trouvera au volume XX des Œuvres complètes, p. 457, Nouvelle ihèorir du déieuner.

Certaines mères de famille voient la nouvelle mode d^assez mauvais œil. Les fils résistent, et les mères finissent par céder. « ...Enfin, il a fallu me rendre, ma chère amie... Jean ne veut pas renoncer à une aussi vilaine habitude... Tant pis! 11 en sera quitte pour se parfumer un peu plus... Vous pensez bien que nous n'allons pas nous fâcher pour une cause si futile... »

Et les fiancées font comme les mères de famille. L'une d'elles supplie son futur mari de renoncer à une ce aussi fâcheuse habitude » ; le fiancé oppose une résistance courtoise, mais ferme,

Et l'amour du tabac triomphe de l'Amour.

Partout il se forme de petites sociétés, des clubs de fumeurs. Et ce qu'il y a de remarquable, et ce qui est bien caractéristique de l'époque, c'est que ni la littérature, ni (( l'Art » ne sont jamais oubliés. Ces jeunes gens se défendent énergiquement de n'être que des dilettantes du plaisir, et avec la belle humeur de leur âge, ils usent contre leurs adversaires d'inoffensifs calembours.

On dit impudemment que nous ne prisons rien.

Nous sommes des fumeurs, mais nous sommes Artistes!

Ils se réunissent pour « fêter leurs nuageux mystères d mais aussi pour lire des vers. Le Journal ôm « flâneur parisien » nous a laissé le compte rendu d'une de ces petites solennités « tabagico-poétiques ».

« 6 juin [1835]. — Mon valet de chambre m'a remis avant-hier une lettre qu'à sa couleur et à son parfum j'ai tout de suite reconnue pour venir du jeune C"^"^"^.

(( Vous êtes invité à honorer de votre gracieuse pré- « sence la séance hebdomadaire du cigaret-club, qui « aura lieu demain, à g heures du soir, chez M. N*^^^. ^ Un membre du club dira des vers de circonstance. »

a C'était alléchant et je me suis rendu à l'invitation. Je ne me suis pas ennuyé.

« Mon entrée a été saluée par un joyeux tumulte de voix sonores. J'entendais, sans toutefois bien voir, ces jeunes gens étant enveloppés d'épais nuages, comme les dieux anciens. Une quinzaine de bouches à feu, de petits Etnas, lançaient, tel autrefois Cacus, des torrents de fumée ininterrompus. Je n'ai pas sourcillé, et bien m'en a pris; ces jeunes étourdis, ils me l'ont avoué plus tard, avaient voulu me faire subir l'épreuve du feu. J'ai fumé trois cigares, et l'on m'a salué, au départ, avec une nuance bien marquée de considération.

a Le cigaret-club n'ayant pas de salle spéciale, les réunions se tiennent chez chacun des membres successivement.

a Aucun apparat, aucun faste dans le décor. Sur une table, au milieu, une respectable quantité de boîtes de laque, de bois des îles, de métal, et dans ces boîtes, des tabacs de toutes les espèces. 11 faut bien varier ses plaisirs. A côté, cinq ou six carnets de papel, et des cigares de toutes les tailles, simplement étalés sur des

assiettes.

0 ... Après qu'on eut ainsi beaucoup bavardé, et j'ai été frappé de la facilité, de la verve de quelques-uns de ces jeunes gens, M. N^^"^, président du club pour la semaine, le président étant toujours celui chez qui se tient la réunion, demanda quelques minutes de silence, et l'on se mit en devoir d'écouter les a vers de circons-

a tance ».

a Alors M . B"^'^^, un beau jeune homme de vingt-deux ans nous a lu avec beaucoup de conviction et de feu une série de six sonnets en l'honneur de la cigarette. Il a préféré cigarette à cigaret, nous a-t-il expliqué, à cause de la plus grande variété et de la plus grande harmonie des rimes féminines. 11 a intitulé ses sonnets

« A la gloire de la cigarette » : Comment on la fait. — Comment on la tient. — Comment on rallume. — Comment on la fume, — Défense de cracher. — Honneur à V Espagne!

« Chaque sonnet ayant été redemandé deux ou trois fois, j'ai pu retenir quelques vers. Mais je prierai l'auteur de me laisser prendre bopie de ses pièces : il ne faut rien laisser perdre pour la postérité. »

La copie a-t-elle été prise? S'est-elle égarée? Toujours est-il que nous ne l'avons pas trouvée dans le Journal. Il est vraisemblable cependant que la postérité n'a pas beaucoup perdu, comme on en pourra juger parles bribes suivantes.

« Premier sonnet : Comment on la fait.

Choisissez du papel d'une blancheur d'ivoire, A souplesse de soie, à douceur de velours...

0 Ce sont les premiers vers.

« Premiers vers aussi da deuxième sonnet : Comment on la tient.

Mollement allongé, les pieds en des babouches, Ayant autour de vous le frottement léger D'un manteau d'Orient...

a J'en ai conclu que ni moi, ni aucun membre du cigaret-club n'observions les rites solennels, puisque personne n'était vêtu à l'arabe ou à la turque. L'auteur nous avait prévenus, il est vrai, que c'était description de fumerie solitaire; et nous étions seize.

a Derniers vers du sonnet :

sa blancheur opaline

Do pouce et de l'index jaillit comme une fleur.

« Je m'aperçois qu'il m'est impossible de me rappeler rien du troisième sonnet : Comment on l allume. (c Quatrième sonnet : Comment on la fu?nc.

Aspirez lentement, les yeux demi-fermés, Du tabac espagnol le p6nétrant arôme...

« Cinquième sonnet : DCfense de cj'acher.

Oh! malédiction sur ceux de qui la bouche Ne peut garder longtemps la divine vapeur!...

a Sixième sonnet : Honneur à P Espagne! a Derniers vers :

Espagne! A toi, salut! Gratitude profonde!

Ton Christophe Colomb te conquit tout un monde,

Tu nous ouvres celui des rêves enivrants I

a Cette lecture achevée, j^aî vu avec terreur se lever un autre jeune homme, tout pâle celui-là, fluet et qui doit certainement mériter plus d'une fois le virulent anathème lancé par son robuste prédécesseur contre ceux qui s'épuisent à cracher en fumant. Heureusement il a eu l'inspiration courte. J'ai retenu la fin.

Mon corps perd tout son poids, il me pousse des ailes^ Et comme un chérubin je plane dans l'azttr.

Dit par ce chétif jeune homme, avec cette voix et cette physionomie, c'était ridicule et mélancolique. »

Mais si le tabac se comporte en général comme un stupéfiant, il peut avoir aussi les effets d'un excitant, quand on en a déjà un peu l'habitude. L'inspiration est-elle rebelle par exemple? ou votre main lourde et votre cerveau légèrement engourdi? Faites un appel discret au cigaret ou au cigare ; et votre torpeur d'être aussitôt secouée et les excellentes dispositions de revenir au galop.

« ... Je vous demande pardon d'avoir l'air de vous donner des conseils, mais vous pouvez m^en croire sur parole, la méthode est bonne, j'ai cent fois éprouvé son efficacité.

« J'étais précisément hier dans l'état que vous me décrivez si bien et dont je comprends que vous soyez inquiet, tête lourde, cerveau de plomb »... Impossible à cet endroit de continuer la citation, d'une énergie par trop familière. « ...Alors, à moi le papel ! à moi le tabac!... Une, deux, trois cigarettes, fumées sur mon divan ou en me promenant. . . A mesure que le nuao-e se forme dans ma chambre, il disparaît de mon cerveau... Mes idées deviennent claires, lucides, diaphanes... Les mots accourent, les rimes arrivent... Il me semble que le plus gracieux des génies de Tair les secoue devant moi dans une corbeille de fleurs;... elles y tintent comme des grelots d'argent et d'or; je n'ai plus qu'à écouter et à écrire. . . Il faudra que je compose un poëme en l'honneur du tabac. Ce sera le poëme de la reconnaissance... »

Le « poëme » a été composé : ce sont les Mirifques bienfaits du cigaret et du cigare^ que nous avons analysé déjà.

Confinés d'abord dans leur chambre ou leur cabinet pour y célébrer leurs nuageux et odorants mystères (i), les fumeurs s'enhardirent bientôt jusqu'à paraître en public, la cigarette ou le cigare à la iDouche. Il y eut des sourires et des protestations indignées : on se moqua et l'on cria au scandale; de vieilles douairières levèrent les bras au ciel et pronostiquèrent que c'était à ce coup la fin de toutes les élégances; et quand on eut bien crié, bien chansonné, bien caricaturé, on se tut et l'on adopta, — on se résigna, du moins.

Dans une des spirituelles Lettres pariennes du vicomte de Launay, Mme de Girardin déplorait

(i) On n'osait pas encore se montrer en public avec la cigarette aux lèvres. Cf. comtesse D.\sh, Mémoires, t. III, 249; A. K.\rr, les Guêpes, janvier 1840, p. 92. S'il faut en croire d'Althon-Shée (Mémoires» p. 138), c'est à lord Seymourque la «manie fumante m, comme disait une vieille douairière, dut de se généraliser.

go LE ROiMANTISME ET LA MODE

(26 juillet 1S39) que le boulevard des italiens fût obscurci de a vapeur cigarine » , et elle constatait mélancoliquement qu'on demandait chez Tortoni une glace aux fraises, et qu'on avalait en réalité un affreux sorbet à la nicotine. Mais, trois ans plus tard, une autre jeune femme, moins distinguée assurément et moins spirituelle, observait, sans être une lionne, qu'entre des mains finement gantées la cigarette ne manquait pas de grâce, et qu'à la condition d'être de choix, les cip-ares exhalaient une odeur qui, même pour des narines féminines, n'avaient rien de désagréable. Nous sommes loin du temps où Balzac pouvait écrire : « Les Parisiennes n'ont que deux antipathies : les crapauds et la fumée de tabac. »

Il ne manquait plus à la mode nouvelle que d'être officiellement consacrée par des littérateurs de quelque renom. A. Rabbe composa un joli poème en prose en l'honneur de la pipe; on le trouvera au premier volume de ses Œuvres , p. 229. Et il ne fallut pas moins de trois chants à Barthélémy pour célébrer dignement \'Art de fumer. C'était presque la gloire.

Du moins une belle notoriété avait-elle été depuis temps acquise au nouvel usage, grâce aux femmes — à quelques femmes. Romantiques en cela, les lionnes l'ont adopté. Désir violent de manifester sa personnalité ou amour maladif du scandale, la lionne fume : quel plaisir peut valoir celui d'étonner, de stupéfier ses contemporaines et ses contemporains! On les blâme, on les persifle. Oser porter « à leurs lèvres roses des cigarettes d'Espagne » : un pareil dévergondage n'aurait-il pas « fait frissonner, reculer, défaillir toutes les grandes dames du orand siècle (i) »! La lionne hausse les épaules, et continue à pétuner, ravie de faire enrager les vieilles douairières. Il ne serait pas impossible

iij La Mode, 15 juin 1S42, Extrait des Mctnoire:* d^ un Lion,

LE ROMANTISME ET LA MODE gi

qu'elle soit pour quelque chose dans le nouvel aménagement de quelques maisons « fashionables », où Ton a « une salle à fumer comme on a une salle à manger (i) ». Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le désir de plaire à telle ou telle lionne donna à beaucoup de jeunes gens l'habitude de griller des cigarettes. « André n'est plus le timide et rougissant jeune homme que vous avez connu. La petite D"^^*^ s'est chargée de son éducation. C'est une bonne maîtresse, sans jeu de mots, à en juger par les résultats. Depuis qu'il la connaît, André fume comme un oriental. Il y a des jours où l'air, chez lui, est irrespirable... (2) ». Et c'est ainsi que, sans le vouloir, puisqu'enfm le romantisme n'avait pas toujours leurs sympathies, les lionnes ont contribué plus que personne peut-être à la diffusion d'une habitude romantique

Comme Barthélémy le constate avec simplicité dans son prosaïque poème, la cruche flamande et le grng au rhum s'accordent parfaitement bien avec le tabac. Rien ne donnant soif d'ailleurs comme de fumer, on se mit à

Humer la cigarette en vidant force pots;

et le punch et l'orgie furent rapidement parmi les plus chères habitudes des Jeune-France.

On fumait pour ahurir le bourgeois : on se grisa pour l'ahurir davantage et le scandaliser, « par bravade, ennui et dégoût de sa bêtise solennelle », et aussi pour

(i) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 8 février 1837. (2) Joseph A***, mai 1836.

<f se culotter tout à fait », pour « se compléter n comme il est dit dans le Bol de punch. Et Ton suivit le même modèle, mais de plus près cette fois : on imita Byron et les fameuses orgies de Newstead Abbey; du moins nos jeunes écervelés s'y efforcèrent-ils de leur mieux.

Le nombre de ces disciples aurait été de très bonne heure considérable, s'il faut en croire l'un d'entre eux.

Il est depuis longtemps avéré que nous sommes

Dans le siècle environ dix mille jeunes hommes

Qui, du démon de l'art nous croyant tourmentés,

Dépensons notre vie en excentriciés,

Qui, du fatal Byron copiant les allnres,

De solennels manteaux drapons nos encolures (t).

Dix mille, c'est un chiffre. Mais la poésie ne fit jamais bon ménage avec la statistique, et il y a là sans doute une a poétique exagération », malgré ce que le fait a, nous dit-on, d' « avéré ». Ce qui est sûr du moins, c'est l'empressement que, vers 1830, Ton mit à suivre l'exemple du grand poète anglais. L'enthousiasme des Jeune-France n'eut jamais d'égal que leur candeur.

Tout le monde connaît les pages amusantes où Théophile Gautier a conté ces excentriques prouesses et ces mirifiques a beuveries », en s'en moquant un peu : le Petit Moulin- Rouge, tenancier Graziano; l'envie folle de faire de la petite auberge un autre Newstead; le crâne apporté par Gérard de Nerval et volé à la « collection anatomique » de son père, « ancien chirurgien d'armée », un crâne qui « avait appartenu à un tambour-major tué à la Moskowa » et que, pour la circonstance le doux Gérard avait « monté en coupe au moyen d'une poignée de commode en cuivre fixée à l'intérieur de la boîte osseuse par un écrou tourné sur un pas de

(i) Philothée O'Neddy, Poésies posihîimes^ 1S77 : Lbte fièvre de l^ époque, 1837.

VIS »; le crâne, rempli de vin, circulant à la ronde, « et chacun en approchant ses lèvres avec une répugnance plus ou moins bien dissimulée » ; — et, dans le Bol de punch^ l'imitation naïve de l'orgie classique, c'est-àdire l'orgie telle que la décrivent les romans à la mode, tous les détails en étant minutieusement réglés d'avance, le rite scrupuleusement suivi, et pour qu'il n'y ait pas la moindre hésitation, le plus petit accroc dans l'observation de cet extraordinaire protocole, chaque convive ayant, ouvert à ses côtés, le livre où son auteur favori parle de « l'orgie échevelée », et en traduisant fidèlement le texte dans ses gestes et dans ses paroles... a C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de la Peau de chagrin. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés. N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu. (Il se verse un grand verre de vin dans V estomac.) Ouf! c'est froid comme le diable, j'aurais dû avoir la précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée comme je l'ai! » Plaisante mascarade, dont il convient de sourire, mais que l'on a prise alors terriblement au sérieux, comme nous le verrons.

C'est d'abord dans la littérature, en poésie comme en prose, un débordement, un a ruissellement merveilleux de fêtes orgiastiques » ; et ce ne sont ni les moins dépenaillés, ni les moins faméliques qui pratiquent avec le moins d'emportement ces débauches... d'imagination. Petrus Borel a connu la misère la plus noire, il a souvent manqué de pain : son Passereau n'en a pas moins le culte du « ponche ». Dans ses moments de spleen, « sa porte était condamnée, sauf à Albert qui, assez volontiers, venait se colïrer avec lui;

non pas mû par le môme délire, la môme souffrance, la môme désolation, mais pour l'originalité du fait, pour prendre un peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne; et pardessus tout, alléché par le ponche et le cigaret, pour lesquels Albert avait une foi reliij;ieuse, une conviction profonde, une considération très distinguée ».

Albert et Passereau, bien entendu, se grisent méthodiquement, avec accompagnement de propos philosophiques, dont Théophile Gautier s'est certainement souvenu dans ses Jeune-France.

a La vie est bien amère et la tombe sereine. Verse Albert! du ponche! du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma tenace raison, dis-le moi? Verse à boire, Albert, verse, enfin, je chancelle; verse, je sens la réalité qui s'en va. » « Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient encore d'une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait et jurait sur son lit. » C'est le dénouement obligé.

Rien n'est élégant, rien ne sent son Jeune-France comme une belle orgie. Encore faut-il que la fête soit célébrée selon certains rites et qu'il y ait du a gothique » en l'affaire. Quelqu'un en propose une dans le Bol de punch. Déchaînement subit d'enthousiasme.

({ Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans la Peau de chagrin de M. de Balzac, comme dans le Barnave de M. Janin, comme dans la Salamandre à^ M. Eugène Sue, comme dans le Divorce du bibliophile Jacob.

(( — Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif!

(( — Comme dans la Danse macabre, du même.

(( — A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure. »

Et en effet, à côté a des marquis, des comtesses et des merveilleux », il y aura « des truands et des mauvais garçons, avec le camail et le chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et des filles folles de leurs corps, en jupes bigarrées et étincelantes de clinquant » .

C'est Torgie type; et les accessoires obligés s'en retrouveront dans toutes les « fêtes romantiques », avec d'insignifiantes variations.

Les bousingots donnent le ton comme toujours, et Philothée O'Neddy nous décrit une de leurs séances.

Au centre de la salle, autour d'une urne en fer,

Digne émule en largeur des coupes de l'enfer,

Dans laquelle un beau punch, aux prismatiques flammes,

Semble un lac sulfureux qui fait houler ses lames.

Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cœur,

La pipe ou le cigare aux lèvres, l'œil moqueur

Le temporal orné du bonnet de Phrygie,

En barbe Jeune-France, en costume d'orgie,

Sont pachalesquement jetés sur un amas

De coussins dont maint siècle a troué le damas.

Et le sombre atelier n*a pour tout éclairage Que la gerbe du punch, spiritueux mirage (i).

Quant aux propos échangés autoui de V a urne en fer », c'est une avalanche des plus étourdissants, des plus truculents, des plus invraisemblables paradoxes. Sous la table y Celle-ci et celle-là et le Bol de punch en donneront une idée exacte; et si l'on n'en fait pas ici l'analyse, c'est justement que ne us allons les retrouver ailleurs en pleine réalité.

Orgie et punch : pour l'époque il n'y a pas de mots plus fréquemment appariés.

(i) Feu tt fianiniCt poésies, iSjj. Xuit (temière, — Fandœmo^ nium.

a C^r^zV devint facilement à la mode. Peu de drames sans orgie, depuis que Gennaro avec son poignard avait gravé sur la façade du palais des Borgia la triomphante anagramme Orgia,

(( Il était fécond, le nombre d^incidents mouvementés auxquels prêtaient ces deux courtes syllabes si pleines. L'oro-ie, c'était avec la beauté et la richesse, la sensualité, Toubli de la vie, les joies de l'enfer, la révolte contre la société, le délire des sens (i). »

Pas d'œuvre d'imagination qui n'ait son « orgie ». C'est surtout un épisode obligé dans tout roman qui prétend donner une peinture exacte des mœurs de l'époque, a L'orgie! vive l'orgie!... les quatre buveurs à longs cheveux et à longues barbes, ivres et couchés sur le parquet, une fumée de pipe de houcas, de papelitos, de cigares et de cigarettes, par dessus tout cela les verres brisés, le parquet ruisselant et les femmes souriantes, l'amour dans les yeux, le cigare à la bouche; vive, vive l'orgie!... (2). »

Orgie de toute part dans la littérature, orgie de toute part dans la société, comme en fait foi une amusante pièce de Roger de Beauvoir, dans la Cape et VÉpée.

Arthur est ce qu'on nomme Un poète à la mode, Romanesque jeune homme, et qui ne croit à rien, Abîmé de Champagne et mauvais rimeor d'ode, Mais qui ne chante pas trop mal l'italien.

Il est rose et bien fait. — On le met en musique, Il enlève beaucoup de femmes dans ses vers : Il fume, boxe, boit sur la place publique...

Nous avons à Paris beaucoup de ses semblables, Dérangés par système, honnêtes jeunes gens, Qui veulent à tout prix boire et casser des tables, Et rentrer en fumant le soir chez leurs parents.

(i) Champfleury, Les Vignettes romantiques. (2) De F'erkière, Romans et mariage, t. I, 97.

Au reste, les viveurs pouvaient s'autoriser de précédents illustres. Un moment il n'avait été question à Paris que de la fête donnée par Alexandre Dumas en 1832 au square d'Orléans. Et cette « nuitée » avait eu un tel retentissement que Petrus Borel, pour fêter son installation rue d'Enfer — un beau nom de rue pour un romantique! — avait voulu en faire la parodie. La maison n'était pas grande : jamais le pauvre Borel n'habita de palais ; mais du local exigu — un étage et un entresol — on tira le meilleur parti possible. Au premier, l'orgie déployait ses excentricités, déroulait sa folle sarabande; et l'entresol servait d'ambulance au champ de bataille romantique de l'étage supérieur. Quand un des joyeux convives était à bout de forces et succombait, on le descendait à l'infirmerie du rez-dechaussée, où il recevait les soins que nécessitait son état. Alexandre Dumas avait été invité, naturellement, et c'est lui qui, de tous ces jeunes fous s'était montré « le plus volupteux et le plus raffiné » : « il mangeait de la crème dans un crâne (i) ! »

Mais qu'étaient ces deux fêtes, à côté de la u grande orgie moyen-âge organisée par tous les romantiques : poètes, romanciers, graveurs, sculpteurs, architectes, et qu'ils dénommèrent fièrement : Fête des Truands (2) » Pour que le décor fût digne de la scène, tous les artistes s'étaient mis à l'œuvre, et jamais salle de bal ou de festin ne fut plus merveilleuse.

La fête eut lieu le 28 novembre 1835, ^^ ^^ cohue y fut énorme.

« Les adeptes du romantisme faisaient tant parler d'eux et Ton racontait sur leur compte des traits tellement excentriques, que beaucoup de gens ilu monde s'étaient fait inviter pour voir de près ces bêtes eu-

(î) Cf. Cl.\RktiE, Petrus Borel, p. 35.

(2) Ad. JULLiEN, le Romantisme et l'éditeur Renducl, p. 59.

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rieuses. » Il était venu aussi beaucoup d'acteurs et de comédiennes, (^n avait même convié le commissaire de police et sa lemme, pour avoir la certitude que rien ne troublerait la fête : le commissaire s'excusa.

Travesti de rig;ueur. Quelques costumes étaient superbes, tel celui de Roger de Beauvoir en vénitien, « à la Paul Véronèse : orrande robe de damas vertpomme, ramage d'argent; toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie; chaîne d'or au col (i) ». Mais la plupart des Jeune-France n'ayant pas un sou vaillant, ce n'était pas par le luxe que brillaient en général les déguisements. Buffet peu varié, quoique copieusement servi. Consommations peu délicates, beaucoup de charcuterie et de vin chaud ; les rafraîchissements étaient remplacés par des fresques. « On mange sur le pouce, et la presse est si grande autour du buffet que Nanteuil, dont la haute taille dépasse toutes les autres, a l'air de poser sa galantine sur la tête de ses voisins. C'est peu ragoûtant, mais amusant au possible (2). »

Le retentissement de « la crrande nuitée » fut inouï; et les jeunes gens mis en goût ne songèrent, on le dirait, qu'à renouveler une si copieuse, une si romantique distraction, a La grande fête en fit de petites (3). »

Deux passages de nos documents inédits en seront des preuves suffisantes.

« Chez quelques bonnes douairières où j'ai la faiblesse de fré(}uenter », écrit « le flâneur parisien », le 15 janvier 1836, « il n'est bruit que d'un horrible scandale » provoqué par une orgie de ces satanés romantiques, ainsi que s'expriment cjuelques âmes charitables, avec des envies folles de se signer, comme

(i) Théophile Gauiikr, Portraits contemporains.

(2) Renduel. Cité par M Ad. Jullien, le Romantisme et l'éditeur Re}iduel, p. 59. — Cf. Balz.ac (t. VII, p. 496), les Illusions perdues, sar les orgies romantiques.

(3) Louis F****, vingt-six ans, 1836. ,

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si elles entrevoyaient à ces seuls mots les cornes et le pied fourchu de Relzébuth ! Il se serait passé chez le jeune de F"^**^, des choses mon^strueuses, abominables, à faire dresser les cheveux des Jeune- France malgré leur respectable longueur! Horrescit quisquis referens et surtout quœque. On clabaude au lieu de sourire. Pour quelques flacons vidés, quelques pots cassés, quelques ribaudes lutinées! J'aurai des détails.

« i8 janvier. — On m'a donné des détails. Il faut avouer que mes jeunes contemporains ne manquent pas d'aplomb, du moins au début de leurs petites fêtes. Leurs façons de s'amuser ont incontestablement plus d'horizon et d'ampleur que celles de leurs pères; elles ont peut-être moins de spontanéité; et puis, elles sont moins gaies...

<f C'était bien, en effet, « l'orgie romantique dans « toute son épouvantable horreur » , comme dit cet imbécile et ce capucin de M*^*^"^, qui prétend qu'on devrait bien mettre un terme aux mauvais exemples, à l'influence malfaisante de tous ces polissons et de ces drôles, et qui s'indigne de ce qu'il appelle l'incompréhensible aveuglement et la scandaleuse faiblesse de cette bourgeoise de royauté...

« Punch gigantesque, colossal, pyramidal. Saladier fait tout exprès, et que le petit de F'^'^'^'* gardera parmi ses meubles de famille, pour l'édification sans doute de ses futurs enfants, et pour leur faire admirer la capacité paternelle. Quinze pintes décontenance, et ils étaient dix-huit en tout, jeunes gens ou femmes! On a vidé le saladier, peut-être en partie par les fenêtres ou dans les corsages de ces dames, maison l'a vidé ! Hurrah pour Byron !

« Et — ô horrible! horrible!! mort horrible!!! -^ on l'a vidé en buvant dans des tètes de morts!!! Le saladier gigantesque était flanqué de quatre têtes de morts,

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comme un château de ses tourelles (i). Elles sortaient de quatre énormes gerbes de fleurs, et elles étaient coiffées, l'une d'un immense feutre à plume, l'autre d'un morion, la troisième d'une toque à créneaux, la dernière d'une mitre.

(( ... Et le dégoût a soulevé le cœur des demoiselles folles de leur corps, quand on a apporté le quadruple ornement du punch. Elles se sont toutes mises à crier du haut de leur tête. Mais ce sont des hurlements de terreur qu'elles ont poussés, quand on a voulu les forcer à boire dedans, comme les hardis et vaillants gentilhommes, leurs compagnons, dont quelques-uns avaient la nausée. L^une d'elles s'est jetée aune fenêtre, menaçant de se précipiter, si la tête pleine de punch faisait un pas de plus vers elle... »

En même temps, affolée, elle ouvre la croisée, appelle au secours de toutes la force de ses poumons (( qu'elle avait robustes ». Rassemblement. On crie au meurtre. Malgré les supplications désespérées du portier d'abord, des domestiques ensuite, on envahit « la salle du festin ». Lutte homérique de quelques instants. Un des envahisseurs va chercher « le guet », et il ne faut' rien de moins que la considération et l'influence dont jouissent les familles des trop consciencieux imitateurs des romans romantiques, pour étouffer l'affaire.

Et l'auteur du yournal de conclure avec une ironie tranquille :

« Sans aucune espèce de doute, les beaux jours des belles choses sont passés, et il n'y a plus rien à attendre d'une société à ce point ennemie du pittoresque et où

(i) La tête de mort est l'accessoire indispensable de toute orgie. Cf. le Bol de punch : « Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les m/ichoires... » C'est aussi le détail que les Jeune-France, dans leurs orgies, inspirées pour la plupart de leurs lectures, imitèrent le plus volontiers.

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les moindres libertés artistiques sont l'objet de si brutales répressions. »

Avec son flegme coutumier, notre ironique observateur se moque de « ces intéressantes tentatives qui avortent si malencontreusement par la faute des bourgeois et par celle du guet » ; son récit manque par trop de sympathie, et ce Mérimée au petit pied, à force de se complaire dans son attitude froide et moqueuse, ne donne pas Pimpression directe de la réalité. On la trouvera, cette impression, dans la lettre que voici, toute frémissante d^exaltation , vibrante d'enthousiasme, et où il semble qu'on entende encore gronder par instants les tumultueux échos de la fête.

La lettre est du mois de décembre 1836,

«... Oui, nous l'avons eue enfin, cette orgie de nos rêves! Et cela fut grandiose, cela fut fantastique, cela fut romantiqife vraiment ! . . . Enfer et damnation ! l'inoubliable soirée!... A marquer d'un caillou blanc, comme aurait dit ce piriforme, asiniforme, ostréiforme G*''^*, qui nous enseignait jadis l'art d'écrire mal ou plutôt de ne pas écrire du tout. » Allusion à quelque pauvre régent de rhétorique, sans doute.

« Jusqu'à la semaine dernière, nous avions eu des punchs, mais des punchs épiciers, des punchs bonnets de coton, des punchs cols de chemise », ce qui veut dire tout simplement bourgeois. « Cette fois, c'a été l'orgie sacrée, cheveux auvent, ceintures dénouées...

« De huit heures du soir à quatre heures du matin, elle a étincelé, elle a tlninbové, elle a rugi. Ou dehors, les fenêtres rougeoyaient comme des soupiraux de l'enfer... Les ignares bourgeois qui passaient se signaient comme devant l'antre de Satanas. »

Dans cette atmosphère « lourde, épaisse et comme grasse du fumet des plats, du bouquet des vins et du parfum des femmes », conversation « saccadée, fiévreuse, tour à tour étincelante et profonde, fulgurante

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comme un éclair d'épée, molle et capricieuse comme une sultane, ou sarcastique comme un éclat de rire de damné », et d'ailleurs coupée d'assez bonne heure (c de luHjuets et de râles ».

— Holà, maraud! A boire, par la mort et le sang! l'ai 1(^ o-osier sec comme une trau^édie. A boire, à boire encore, à boire toujours!

— V^erse, par la mort-Dieu, verse! Je ne suis qu'au troisième ciel, je veux monter jusqu'au septième, éxelsior! verse, tudieu! exelsior, te dis-je!

Au bout de la table, on entend une voix de stentor :

La vie est une bouteille.

Quand on a vidé le jus, De la casser je conseille, En nous asseyant dessus.

— Par la queue de Belzébuth, silence au poète mélancolique! Sommes-nous ici pour larmoyer? Non, Pasques-Dieu, mais pour nous rigoller véhémentement. Or çà, mes frères, rigoUons-nous !

Il chante à plein gosier :

La vie est une belle femme, Il faut toujours la respirer, Lui donner sans cesse son âme, Il faut toujours s'en enivrer.

— A nous le vin! à nous l'orgie! à nous les femmes! hurle la table entière dans une tempête d'enthousiasme.

Nous faisons grâce au lecteur des propos philosophiques, ainsi que des considérations politiques et sociales qu'échangent tous ces écervelés : la vertu n'est qu'un mot; une honnête femme est celle qui n'a qu'un amant à la fois; la vie ne doit être qu'une partie de plaisir; la politique est l'art de profiter des hommes sous couleur de prendre leurs intérêts, etc., etc. La substance — et les développements — se retrouvent dans toutes les « orgies » (|ue décrivent régulièrement

les romans qui veulent être à la mode. Quant à leurs opinions littéraires, on les devine : a Vive le romantisme ! Mort aux perruques ! »

A minuit précis, à « l'heure fatidique », on apporte le punch. Il faut laisser la parole au narrateur.

« Quand les six bols immenses, gigantesques comme des urnes, eurent été déposés sur la table, on y mit le feu. Et les flammes dardèrent partout à la fois leurs petites langues bleues, infatigables. Elles crépitaient, se poursuivant, s'enlaçant, se dépassant pour se rejoindre encore, dansant joyeusement la sarabande, comme de subtils feux follets dans un cimetière. « Alors une voix sépulcrale cria :

« — Qu'on introduise Yorick !

« Et Yorick parut.

Ce fut un saissement, suivi de cris d'effroi terribles. Les femmes se cachèrent la figure dans la poitrine de leurs voisins, et s'agrippant de leurs mains aux épaules viriles, dans un geste convulsif qui implorait protection et pitié, elles poussaient des plaintes prolongées, stridentes. Quelques-unesjugèrentbon de s'évanouir; on les déposa dans un coin. Même parmi les hommes, il y en avait qui n'osaient regarderie nouveau venu fixement. « Cependant Yorick avançait, soutenu avec beaucoup de précaution , de chaque côté , par un pénitent en cagoule . (( Il avançait. Chacun de ses pas faisait sinistrement cliqueter ses os. De temps à autre, il tournait la tête, comme pour bien montrer à tous sa face hideuse, puis brusquement ses mâchoires s'écartaient et se mettaient à claquer comme des castagnettes.

« Il semblait qu'on entendît des frissons... « Toujours avec de minutieuses précautions maternelles, les deux pénitents en cagoule conduisaient Yorick vers le grand fauteuil gothique qui l'attendait, au milieu de la salle. Yorick allongeait à droite et à gauche ses mains décharnées. Les plus braves pre-

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liaient, secouaient violemment; mais on voyait leurs tressaillements involontaires; et Yorick remerciait en faisant claquer plus sinistrement encore ses mâchoires.

(( On le fixa dans le fauteuil gothique. On mit des coussins de pourpre sous son crâne et derrière ses vertèores... Et alors, au milieu de l'épouvante, de l'horreur générale, qui tenait toutes les jambes incrustées au plancher, Yorick, après avoir étendu le bras horizontalement , comme pour commander le silence , Yorick parla !

(( Cette fois, ceux qui n'étaient pas dans la confidence et qui ignoraient que Pun des deux pénitents en cagoule était ventriloque faillirent, eux aussi, se trouver mal. d

Le squelette articulé débite des vers, naturellement.

La vie, hélas! est passagère, Amis, souvenez-vous en bien.

Pour qu'elle soit douce et légère, Croyez-moi, ne négligez rien.

Il y a dix strophes de cette nouveauté.

Finalement, on installe un bol de punch sur les genoux du squelette, on lui met une coupe en main, et il invite ses « amis )) à venir y boire « l'oubli de tous les maux » . Quelques « intrépides » reçurent la coupe d' Yorick; d'autres « ridiculement pusillanimes » aimèrent mieux se servir eux-mêmes.

On proposa d'organiser une danse macabre, qu' Yorick aurait conduite. Mais son propriétaire protesta : on aurait pu le lui détériorer, a Une émotion rare supprimée », gémit notre correspondant, qui se console en observant qu'a il y a des épiciers partout ».

Les émotions pourtant n'avaient pas manqué. Ceux qui n'étaient pas restés « ivres-morts sur le plancher » se retirèrent, comme ils purent, « en faisant des réflexions ». Faire des réflexions est l'habitude, comme on sait, de ceux que le langage familier appelle « les doux pochards ».

Il arrive aussi que, ces réflexions, on les fait au

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poste de police» et que Torgie commencée dans la « salle éblouissante de clarté » s'achève — au violon. Rien ne serait sans doute plus amusant que de parcourir les rapports des « infâmes agents du ofuet », comme disaient volontiers les Jeune-France. Les prosaïques, les piètres dénoûments qu'on y trouverait des orgies romantiques ! Ce sont les conséquences immédiates, très ordinaires d'ailleurs, mais en général sans suites trop fâcheuses, de toutes ces juvéniles folies. Il en est d'autres, moins passagères, plus ennuyeuses surtout et qui sont comme la revanche humiliante de la pauvre et débile nature contre tant d'(( orgueilleuses » et ridicules « prouesses ». Dans quelques correspondances de 1850 à 1855, que nous avons eues sous les yeux, il est assez souvent question de gastralgie, de gastrite, et autres affections semblables. Ces correspondances étaient signées d'anciens Jeune-France, définitivement rangés. Est-il téméraire de conjecturer que c'étaient les suites naturelles du régime par trop romantique auquel, vingt ou vingt-cinq ans plus tôt, les estomacs avaient été soumis?

Ce fut le sort des obscurs comparses. Celui des modèles, des « chefs de file » fut plus triste encore. <( Presque tous moururent lamentablement pour avoir vécu trop bien. Roger de Beauvoir ruiné, démodé, cloué à son fauteuil, trépassa presque oublié; Malitourne mourut fou; Lautour-Mézeray finit ses jours dans le gâtisme; Briffault rendit l'âme à l'asile de Charenton; et le grand Alfred de Musset lui-même qui avait été si souvent leur compagnon de fêtes, périt tristement comme eux (i). »

LoLLS iMAIGRON.

(i) Ji BoULWNOfctt) .'^OHH i\iuit Pkilippt^ Itit t>aH(iys^ (î. 167*

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