IV PREFACE
voir traîner des bibelots ou des bijoux moyen âge. Les invités qu'après i85o on conviait dans des salles à manger gothiques ne venaient certainement pas s'y asseoir en manches à gigot et en gilets-pourpoints. Les « castels » enfin qu'avait fait élever le succès prodigieux de Notre- Dame de Paris ont vraisemblablement survécu à la chute des Burgraves. Témoignages éclatants de linfluence romantique, « manoirs », ameublements et bijoux moyenâgeux, — à des degrés divers naturellement, — ne sauraient donc être des preuves aussi exactes de sa durée ; on ne peut raisonnablement pas et en bonne méthode leur demander de la mesurer avec quelque précision. Le flot romantique les avait apportés, le flot s'était retiré : ils nen demeuraient pas moins. C'est un de ces cas où l'effet survit à sa cause d'une façon presque démesurée. En l'espèce l'observation est l'évidence même, et l'on aurait quelque scrupule d'y insister : il fallait la présenter cependant.
Autre observation non moins évidente, semble-t-il. Une influence n'est véritablement sérieuse qu'à la condition d'être générale, et elle ne peut être générale qu'en s'exerçant sur le plus grand nombre possible de milieux sociaux. D'où il suit que les plus humbles témoignages peuvent être quelquefois les plus éloquents et les plus décisifs. Quand il s'agit de toilette par exemple et de mobilier, des factures de modestes tapissiers valent les inventaires des (I intérieurs » les plus « fashionables », de même qu'une toque à créneaux sur la tête d'une grisette prouve autant — sinon même davantage — la vogue du « genre moyen âge » que sur la tête d'une marquise. On ne trou-
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vcra dans les pages qui suivent, et nous le regrettons, qu'une lettre de modiste, et de modiste presque illettrée : mais, à côté de vraies femmes du monde, on verra figurer de vagues Jeune-France, d'obscurs rapins. de grégaires individus, et nous venons de dire pourquoi nous avons accueilli ces créatures de troupeau avec beaucoup de satisfaction, sinon de préférence.
Quoique nous n'ayons pas encore obtenu la permission de nommer tous les auteurs des documents utilisés ici, et pour la raison exposée dans la préface de notre livre sur « le Romantisme et les mœurs », du moins nous a-ton laissé la liberté d'en faire connaître quelques-uns. Nous en remercions nos obligeants collaborateurs. Leur décision se comprend sans peine, l'empressement à suivre une mode n'ayant jamais rien décelé d'intime, et bien au contraiic. Qu'on taise le nom de la femme qui. par naïve imitation des héroïnes de George Sand, célébia l'origine divine de l'amour, son imprescriptible liberté, et régla sa conduite sur d'aussi commodes préceptes : c'est de la délicatesse la plus élémentaire. De même si votre grandpère a été, réellement et dans la pratique ordinaire de la vie, baudelairien avant Baudelaire lui-même, personne ne pourra vous faire un crime de n'aller point le crier sur les toits. Mais quelle indiscrétion pourrait-il bien y avoir à avouer que votre arrière-grand" tante se fit offrir un mobilier gothique par son mari ou qu'elle aima follement les manches à gigot ?
D'autres collaborateurs cependant ont énergiquement refusé de revenir sur leur décision première. « Il déplaisait souverainement » aux uns de voir u imprimé tout
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vif » leur nom de famille. Louons celte modestie d'autant ([uelle est plus rare. Quant à ceux qui n'auraient aucune répugnance à lire leur nom dans un livre, les lettres dont ils sont possesseurs manquent parfois de charité: le prochain y reçoit d'assez jolis coups de grifVes : les familles des grillés pcuAcnt subsister encore ; c'était donc prudence, tout compte fait, de respecter l'incognito général : nous nous sommes incliné devant ces scriqiules diveis, au risfpie de laisser des disparates dans notre liavail. Sur celle question de documents d'ailleurs, nous croyons nous être suffisamment explif[ué*. ^ous persistons à cioire qu'en la matière la jiersonnalité du témoin n'ajoute que bien rarement à la valeur du témoignage, et même il ne faudrait pas beaucoup nous pousser pour nous faire dire qu'ici le témoignage idéal serait le témoignage anonyme. Importe-I il viaiment par exemple (|no ce soit la ])elite bourgeoise Jacqueline Tahmcan qui nous renseigne sur les nuances en vogue au temps du romantisme au lieu de Gabrielle Terrier, autre bourgeoise à peine plus distinguée ? et l'indignation contre les petites couventines ([ui boivent du vinaigre et suceiil des citions ])onr avoir le teint à la mode gagne-t-elle réellement ({uek|ue chose à .s'exprimer ])ar la plume de Madame Dubois, —que nous ne connaissons pas autrement. — au lieu d'être sur les lèvres de madame Desvignes, — que nous ne connaissons pas davantage ? Mais ces honnêtes personnes nous apprennent (|ui' les modes )"omaiili(|iies ont été suivies avec un 'mei"veilleux entrain ])ar la petite bourgeoisie et <pic la