‹ Le romantisme et la modeChapitre 51 sur 99 · L AMEUBLEMENT ET L ARCHITECTURE IO · texte numérisé non relu

L AMEUBLEMENT ET L ARCHITECTURE IO

décorées dans le style du moyen âge. La chambre à coucher est tendue en damas bleu, et meublée d'un lit à baldaquin, d'un prie-Dieu, de six fauteuils et de deux magnifiques bahuts, le tout en bois d'ébène admirablement sculpté ; des glaces de Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, des vases et des coupes d'argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux, une Judith de Paul Véronèse. et une Diane chasseresse d'André del Sarto, complètent l'ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé d'ornements, de meubles, de peintures, de curiosités de toutes sortes ; on dirait une riche boutique de bric à brac ; ce que l'on remarque surtout dans cet amas d'objets divers, ce sont les armes qui tapissent les murs : des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des casques, des haches, desmorions. des cottes de-mailles, tout un attirail de guerre, l'équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir et la salle de bains ont la même physionomie gothique, sévère et martiale. Rien n'est plus étrange que le désordre d'une jolie femme au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques du temps passé : — une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance, — un frais chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière, — une ombrelle jetée sur un bouclier, — des souliers mignons baillant sous les cuissarts énormes d'un capitaine dv' lansquenets '. »

De Paris bien entendu la contagion gagne la province. On en trouvera plus loin des preuves inédites. En attendant, voici ce que dit Balzac (Œuvres complètes. YI. p. 39."), la Muse du département) :

u Une fois posée en femme supérieure. Dinah (de la

I. La Lionne, par Eugène Guinot, dans Les Français peints par eux-mêmes, II, p. 10.

liaudruye) voulut donner des gages visibles de son amour pour- les créations les plus remarquables de l'art, elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique... Aussi devint-elle moyenagiste. Elle s'enquit aussi des curiosités qui pouvaient dater de la renaissance et fit de ses fidèles autant de commissionnaires dévoués... Elle acheta de fort l)elles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux élrennes ou le jour de sa fêle, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir quelques raretés... Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au rez-de-chaussée de la Baudraye. tout, jusqu'à laçage de l'escalier, regorgea de chels-d'œuvre triés dans les quatre déparlements environnants... Ces merveilles, sur le point de revenir à la mode, frappaient limagi nation des gens présentés, ils s'attendaient à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries comme chez feu du Sommerard, cet Old Murlalily des meubles ! » Et naturellement ces a merveilles » sont d'éternels prétextes à « tirades sur Jean Goujon, sur Michel Columb, sur Germain Pilon,... sur les placages vénitiens, sur Brustolone, le Michel-Ange du chêne vert; sur les xiii", xiv*", xv*, xvi* et XVII- siècles, sur les émaux de Bernard Palissy, sur ceux de Petitot, sur les gravures d'Albrecht Durer, sur les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur ». c'est-à-dire qu'il arrive souvent à la conversation d'être en harmonie avec le cadre '.

Il arrive aussi que l'acquisition des précieux objets est <^ause de scandale : des âmes violentes et ingénues crient à

I. Il n'est pas jusqu'à ce brave lioniine d'abbé liirotteau qui n'ait des meubles gotbiques (Le Curé de Tours, VI, p. 5i). Cf. encore Les Paysans (\IV, p. 38g, etc.

Page 1