‹ Le romantisme et la modeChapitre 58 sur 99 · lulicn d'A»** à M°- de T***, 4 juillet i83G · texte numérisé non relu

lulicn d'A»** à M°- de T***, 4 juillet i83G

L AMELBLEMENT ET L ARCHITECTURE 1 *i()

veut maintenant le castel tout entier g-olhique, Ccst le rêve de M™" de V***, de son amie la petite L***, et même de cette jolie bourgeoise de G***. Chez ces aimables personnes, on n'entend plus parler que de créneaux, de donjons, de poternes, de poivrières, de mâchicoulis, etc., etc. Elles sont très fortes quand elles sortent d'une causerie avec leur aichitecte ».

D'ailleurs ce n'est pas seulement en province, à la campagne, que sévit la manie de la « bâtisse gothique ».

Au moment même où l'étudiant de Beaugency, l'admirateur ingénu de Théophile Gautier et de Victor Hugo, formait le rêve que l'on sait, ce rêve était en train de se réaliser au\ portes mêmes de Paris ; — et il est bien étonnant, entre parenthèses, que notre jeune romantique n'en ait rien dit dans sa lettre, car enfin il est bien invraisemljlable qu'il ait complètement ignoré ce dont le Tout- Paris littéraire et artistique s'entretenait alors. — Un ancien chef de cabinet au département des Beaux-Arts. A. de Beauchesne, «romantique ardent », au témoignage de Challamel {Souvenirs d'un hugoldtre. p. 1Ô9). employait « une partie de sa fortune à élever auprès du Madrid du bois de Boulogne un manoir gothique » : et, comme de juste, « toute la jeune école faisait grand bruit » autour de cette «traduction et illuslralion en piene de Notre-Dame de Paris et de la Préface de Cromwell » , comme disait (juin i836) avec une exactitude pittoresque un jeune romantique qui signait Loysius d'Andur, et qui s'appelait en réalité Louis Durand '.

Pour la célébrer, des poètes, plus humbles d'ordinaire,

I. Le « manoir », achevé en i835, fut vendu en i84i- — C'est le même A. de Beauchesne qui devint plus tard l'historien de Louis XVIT.

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s'essayaient à d manier la grande lyre », assez maladroitement d'ailleurs '.

(Uw Ion cnslol est rotnanli([no 1

s'éeriail i)iosaï(|iiein('nt riiiiiaud ;

El (lue, libre de tout souci, On rêverait amour, joute - et croisade ici !

Oti I qu'ici tout est bien gothique !

Les blasons, les vitraux... l'Iionneur du maître aussi ! etc.

Sur un ton plus modeste, Jules de Rességuier satlachait à des dcseriptions précises, notant:

1. Il \ avait même des vers d'Edouard Alielz, l'auteur des Maladies (la siècle.

2. Ce fut aussi le rêve de Roger de Beauvoir ; et il essaya même de le réaliser. Il entre un jour cliez Maxime Du Camp, et lui dit « sans préambule» : « H faut ressusciter le moyen âge; nous périssons d'ennui ; nous nous noyons dans la médiocrité;... c'est à nous de .sauver la France qui s'étiole et va mourir ; elle a les pâles couleurs, fortifions-la en lui donnant du fer. » J'écoutais et je ne comprenais pas. Uoger de Beauvoir reprit : « Je viens vous proposer une affaire ; nous allons créer une société en commandite dans le but de refaire le tempérament de la France par un traitement à la fois physique et moral, llien n'est plus facile ; nous achetons les terrains de l'ancien jardin Tivoli ; nous faisons venir de Syrie et d'Algérie des chevaux arabes et des chevaux barbes qui sont les plus résistants que l'on connaisse ; nous acquérons de gré à gré ou en vente publique toutes les armures que nous pourrons découvrir ; au besoin, nous intéressons à notre affaire le gouvernement, qui met à notre disposition les armures qu'il conserve soit au musée d'artillerie, soit dans les arsenaux, et alors, vous comprenez ? — Non, je ne comprends pas. — C'est cependant bien simple ; une fois que nous avons réuni entre nos mains le matériel qui nous est nécessaire, nous fondons la Société des champs clos de France ; nous nommons Victor Hugo président d'honneur, parce qu'il a clianté le Pas d'armes du roi Jean, et nous dormons des tournois auxquels nous convions l'Europe entière. Ce sera admirable. Toutes les semaines, un tournoi à lance émoussée ; deux fois par an, un tournoi à lance franche ; il faut qu'il y ait du sang entre les barrières connue au temps de .Montgomerv. L'alTaire est magnifique; tout le monde souscrira ; le seul prix

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Les vilraux colorés que le jour illumine, Les membres tortueux des sièges grands et lourds, Les corselets d'acier près des manteaux d'hermine, Les éperons froissant les tapis de velours... On dirait qu'on ce lieu Berthe tient sa quenouille; On dirait, pour son fils outre-mer guerroyant, Que Blanche de Castille est là qui s'agenouille. Les \eu\ fixés vers l'Orient 1

Quelques u Muses » aussi faisaient gcntinieut chorus. La fille de Soumet, M""' Gabrielle d' Mionlieym, soupirait pieusement :

Poète, commençons notre pèlerinage,

L'n rosaire à la main, car c'est le moyen âge ;

Et, nous voyant passer, semblent prier pour nous

Les marbres colorés des saintes à genoux.

Nos pas résonnent sevils sur le granit des dalles ;

La poudre des vieux temps s'attache à nos sandales ;

Et des reines de France à la quenouille d'or.

Comme on repose aux cieux, la douce image dort, etc.

M™' Méncssier-Nodier affirmait :

Mieux qu'à (^liambord Henri s'y verrait accueilli. Et Bayard qui l'attend fait sa veille guerrière.

Sophie Gay enfin en oubliait presque la politique :

des places constituera un revenu considérable ; non seulement nous aurons relevé le moral du pays, mais nous aurons fait fortune. Les actions seront émises à mille francs ; combien dois-je vous en réserver."*» Du Camp n'ayant pas encore vingt et un ans proposa l'affaire à son tuteur, lequel trouva que ce n'était pas à l'ancien Tivoli qu'il fallait donner les tournois, mais « dans la grande cour de Charonton » : « là du moins vous seriez chez vous. » On pense si Du Camp fut indigné de la réponse et s'il gémit sur « l'inintelligence » de son bourgeois de tuteur. (Du Camp, Souvenirs littéraires, I, chap. VI, le Temps perda). C'est un bel exemple d'intoxication romantique.

iSi LE RO^tANTISME ET LA AFODE

Vous que les jours présents condamnent à l'ennui, Que le budget ruine et la charte importune..., Venez sous ces arceaux, ces lambris héraldiques, Aux clartés de la lampe ou des vitraux gothiques, Retrouver le vieux monde et ses nobles loisirs...

C'étaient sans cloute là témoignages de reconnaissance pour la généreuse hospitalité du châtelain '. 11 paraît bien cependant que les soins les plus scrupuleux avaient présidé à la construction de lédifice. Les dessins en ont été arrêtés, déclare Em. Deschamps-, avec « l'artiste de notre temps qui comprend peut-être le mieux l'architecture des temps passés, M. ïh. Charpentier ». Nous ne saurions évidemment mieux faire que de laisser présenter (( le manoir » au lecteur par son historien. La citation est longue ; du moins a-t-elle le mérite d'un portrait d'après l'original, et puis elle n'est probablement pas fort connue.

(( Un perron élégant sert d'entrée à la maison, dont la porte, en style de la renaissance, est abritée par un petit porche ; une tourelle, de la forme de celle qui se trouve dans la grande cour du château de Chambord, contient un escalier en limaçon ; à l'autre angle est une tourelle en trompe, qui renferme l'oratoire. Une statuette qui domine le pignon de la maison représente un chevalier armé de toutes pièces. Au-dessus de la porte de la pre-

1. Les vitraux de la « grand'salle » étaient ornés des blasons de Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Soumet, Gviiraud, Nodier, Dumas, Musset, lirizeux, Ancelol. .Iules Lefèvre, W'alsh père et fds, Henri Blaze, Ed. Alletz, Léon de Wailly, Jules de Saint-Félix, J. de Rességuier, Roger de Beauvoir, Balzac. On le voit, le « manoir » était tout aussi littéraire que gothique, et il n'y a guère que romantisme en rafTaire.

3. La simple portraiclnre du Manoir-Beauchesne, enrichie des blasons de moult poètes français (jui Jlorissaient l'an de N.S. MDCCCXLI. Paris, Challamel, avril M1)GC(Î\LL — On avait appelé l'édifice : le pavillon Saint-James. Deschamps le baptisa : le Manoir de Beauchesne.

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mière tourelle, on remarque une niche g^othique dans laquelle est placée la madone, protectrice du logis.

(( L'intérieur est d'un goùl fout à fait en harmonie avec l'époque. A droite du vestibule, à voûte cintrée, qui rappelle ce qu'on désignait alors sous le nom de la salle d'armes, est le réfecloirc, meublé de chaises à dosserets et d'une table à colonnes torses. Il est orné d'un plafond d'une délicatesse remarquable, dont les caissons ont été empruntés à un manuscrit du xvr siècle ; la tenture est peinte de manière à imiter les tapisseries de cuir peint et gaufré, du genre de celles dont on se servait dans les temps et que les fabricants désignent sous le nom d'or basané.

« De l'autre côté du vestibule est le salon, ou salle de réception. 11 est plein des souvenirs de François i''. Les fleurs de lys et les salamandres y sont jetées à ])ro fusion, l ne belle et large chcmiaée est décorée sur son chambranle d'un beau bas-relief de la bataille de Marignan, copié sur un de ceux du tombeau du roi chevalier ; sur le manteau de la cheminée est placé l'écusson du maître du logis.

« Les fenêtres qui éclairent ce salon sont à vantaux avec de petites vitres serties en plomb; dans les croisillons on remarque de jolis vitraux rapportés d'Allemagne et de Suisse : n'oublions pas la voûte à caissons, d'une grande richesse, sur fond d'azur à liserés d'or, ornés de rinceaux de couleur dessinés et peints avec délicatesse ; plusieurs médaillons s'y détachent, deux d'entre eux rappellent des souvenirs historiques ; l'un contient cette légende simple et loyale : Ma fidélité fait ma force ; l'autre nous montre la levrette de l'Hermine bretonne, avec cette gracieuse et na'i've devise : A ma vie.

« L'escalier en spirale qui tourne dans l'enceinte de la

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tourelle est éclairé par une meurtrière cintrée. Il conduit à une chambre dont la peinture imite une tenture de basane, gris de lin, attachée par de nombreux clous d'or à large tête. Les dessins de cette chambre, le style du lit et des autres meubles ont été copiés sur la principale chambre de lancien château de Sarcus, en Picardie ; le lit élevé sur une estrade, et auquel on arrive par deux marches, est d'un dessin à la fois élégant et sévère ; le bois est peint de blanc et ébène, rehaussé d'or : ce lit est large, selon l'usage du temps ; c'est un de ces lits hospitaliers que les châtelains pouvaient partager avec les hôtes illustres qui venaient les visiter. A côté de cette chambre, dans l'étroit couloir dune tourelle, est placé l'oratoire avec le prie-Dieu et le missel gothique enrichi des enluminures du XV'' siècle, et d'un fermoir doré.

« La pièce la plus curieuse du manoir est celle qui se trouve au faîte du donjon. C'est le cabinet du châtelain ; c'est ce que, dans les châteaux du moyen âge, on appelait la salle du Conseil. L'ameublement en est riche et les ornements d'un excellent goût historique. Autour d'une table, recouverte d'un velours violet, à crépines d'or, sont rangés des faux d'exteuils d — souligné dans le texte; on remarquera le pédantisme, aggravé au surplus d'une erreur philologique — « copiés sur ceux de la chambre à coucher de Charles VllI, ils sont d'une grande finesse de sculpture, et ornés de fleurs de lys à jour; l'étoffe est également de velours violet à tresses d'or. C'est le sanctuaire des méditations historiques. Ici, c'est la statue de Henri IV, enfant, par Bosio ; là, sur les panneaux cintrés d'une voûte à arêtes, on retrouve les écussons de France et de Bretagne, et les portraits de Charles VIII et d'Anne de liretage. comme symbole de la réunion de celte belle province à la France ; puis les portraits de

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Philippe de Commines et de Madame de Bcaujeu^ ».

Nous arrêtons la cilation, mais la description continue. Après tout, K. Descliamps n'avait pas tellement tort de célébrer son manoir : de l'inlluence du romantisme sur l'architecture après i83o, il n'y a sans doute pasde témoignage plus éclatant.

Mais il yen a d'autres, — trop connus d'ailleurs pour qu'il soit bien nécessaire d'insister ici.

Sous la vigoureuse impulsion de quelques architectes, surtout de Lassus et de Yiollet-lc-Duc. — qui ne faisaient eux-mêmes qu'obéir au mouvement général dont nous essayons d'expliquer les véritables origines. — k les églises gothiques » et « les manoirs seizième siècle » abondèrent (( sur tous les points du teiritoirc- ). Pour la plupart de ces édifices sans doute, il convient de ne pas y regarder de plus près que leurs na'ifs constructeurs ou propriétaires. Pourvu qu'on ait des tourelles, des clochetons, des gargouilles, des mâchicoulis, des créneaux, des balustrades trêflées, des lucarnes armoriées, des fenêtres

1. On comprend que ce << naïf donjon féodal, reste vieux l'rançais entre l'Anglais lianelayh, et rilalicnne Baijalelle, et toutes sortes de chalets, de cottages, de belvédères, de villa (sicj », ait arraché à E. Deschanips lui-même ce cri d'admiration :

Vous qui passez sur le cliemin.

Quel est donc ce manoir aux tourelles golliiciucs,

Aux murs de lierre et de jasmin ; Antithèse adoratjle au siècle des boutiques!'

Par ses trois porclic» blasonnés.

Par tous ses vitraux peints et par sa moineire fresque.

Il crie à nos cœurs étonnés :

« Amour et poésie, et loi chevaleresque ! w Inutile séjour qui n'es que saint et iDcau, Xoble terrain perdu, pierres improductives.

Comme un temple ou comme un tombeau! -]

Des grands ôges lointains magiques perspectives! Tout honneur, nul profit! C'est bien, etc., etc.

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