La Mode, i83o, III, p
Deux choses en facilitent particulièrement le triomphe : les bals costumés et les succès dramatiques de la jeune école, les pièces j^rovoquant les bals, et les bals faisant mieux apprécier les nouveautés pittoresques des pièces. En 1829, Alexandre Dumas fait jouer Henri III et sa cour. Costumier et décorateur s'y sont surpassés, comme on dit. Tout ce luxe de reconstitution historique manque quelquefois d'à-propos ou même de vérité; mais il est amusant, il divertit les yeux, il séduit l'imagination ; c'en est assez pour que. cette même année, dans le bal donné par Madame de Gontaut, gouvernante des enfants de Madame, dominent les costumes à la François F' et à la Henri 111. La fêle est jugée charmante, originale. 1-a duchesse en a été émerveillée. Il faut renouveler une distraction si exquise. Pourquoi Madame ne donneraitelle pas à son tour une fête travestie pour les jours gras ? et « pourquoi n'y mettrait on pas en scène quelque épisode de l'histoire des Valois ». en respectant surtout — cela va de soi — la vérité des costumes ' P
C'est d'ailleurs un empressement général à se porter vers les choses des xiv'=, xv* et xvi" siècles, qu'on appelle en bloc : le moyen âge -. Tout le monde en est engoué. Déjà en janvier 18^9, la duchesse de Berry et lady Stuait de Rothsay. ambassadrice d'Angleterre, ont paru dans un bal, la première en reine du xvi' siècle, la seconde en Marie Stuart •'. Dès lors se multiplient de tous côtés lea réunions du même genre, et elles offrent toutes ou à peu I)rès les mêmes caractères. C'est une orgie de couleurs, un
I. Henri Houcliol, />c Luxe français, chap. n, les Fêles de Madame.
:>.. Théophilo Gautier, Ilisloire du romaitlisine, p. 56, éd. Charpentier.
3. Dès Je 12 février 1820, dans un bal costumé donné cliez le banquier GrelTulhe, la duchesse de Herry était <( vêtue en reine dut luoyen âge. » Mémoires de yi'"" de Boigne, lit, p. -ja.
LA TOILETTE FEMIMNE 7
pelc-mele de formes archaïques et pittoresques. « Les bals masqués foisonnent de personnages historiques, depuis Frédégonde jusqu'à Marie Stuart, depuis Catherine do Médicis jusqu'à Charlotte Corday '. » Dans le carnaval de i833. on danse le famcu\ quadrille des modes françaises, et la mode contemporaine ne semble pas trop disgracieuse à coté de celle du lemps de François F' — qu'elle rappelle par plus d'un point -.
Ce qui est caractéristique du reste, et ce qu'il importe de souligner ici. c'est qu'on ne se costume pas pour le plaisir exclusif de se costumer, de se divertir. La mascarade a des prétentions, généralement justifiées, de reconstitution historique.
Pour rien au monde, pas une des élégantes d'alors ne voudrait s'entendre reprocher les terribles libertés, les scandaleuses erreurs, des élégantes — ou des actrices — d'autrefois.
Chargé d'établir des costumes pour une Marie Sfuarl, Garnerey « les soumet aux actrices désignées pour les rôles ».
« — Une robe longue, quelle horreur 1 Moi qui n'ai de beau que ma jambe et mon pied.
— Alors, comment veut être habillée Madame !*
— A la grecque.
— Dans le siècle de Charles 1\ ?
— Je l'exige ou je ne parais pas sur la scène.
— Et vous. Madame?
— Moi. par moitié à la romaine et par moitié à l'anglaise.
I. Challaim'l, llisluire de la mode, p. iCxj. 4^ 2. Cf. O. Uzanne, La Française du siècle... Métamorphoses de la Parisienne de 1792 à 1892. p. i43. — Sur la vogue des bals masqués de i83i à i83ô, on fora bien de lire les Souvenirs lilléraires de Maxime Du Cam|), I, cliap. n, l'Ecole.
— A la bonne heure ' ! »
On se pique maintenant d'exactitude, et les jolies femmes deviennent scrupuleuses comme des membres de l'Académie des Inscriptions. Ce n'est pas seulement à qui shabillera à peu près comme on s'habillait au xv* ou au XVI'" siècle, c'est à qui en reproduira sur soi les costumes avec le plus de fidélité. Ce louable désir donne même naissance à la plus charmante et à la plus amusante émulation.
Sur les conseils de la duchesse d'Ang^ouléme et de Charles X en personne, Madame s'est décidée à donner son bal travesti : et une activité de ruche, une activité fébrile de régner aussitôt parmi la gracieuse foule des invitées. C'est qu'on serait désolée d'être taxée d'ignorance et qu'une trop grave erreur dans un atour historique passerait pour une faute de goût 1 Et toutes ces gentilles fauvettes de se précipiter, comme un bataillon de jeunes et ardents érudits, à la recherche des précieux documents. Des tètes assez frivoles d'habitude n'hésitent pas à se farcir des plus rébarbatives lectures, et de fines mains s'oublient à manier de lourds et poudreux in-folio. (' On consultera M. Dumas, s'il le faut, ou M. de Chateaubriand même », - — car il importe de ne jamais oublier la littérature, et c'est au contraire par elle qu'il convient de commencer. — « tous les savants de l'Académie en us. les peintres et les dessinateurs ». pour être plus sûrement renseignée et plus vite.
Par bonheur. ^I. le surintendant des arts, — c'était alors Sosthène de La Rochefoucauld, d'ineffable mémoire. — M. le surintendant des arts a obligeamment indiqué à quelques belles ignorantes le Dépôt des