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Des œufs frais. Des fraises.
Une salade. Thé.
Un pilau. Lait ou crème.
Beurre de Bretagne. Suda under.
MuJJlings '.
I. La Mode, 1800, III, pp. 218-219. — L'article a été recueilli au vol. XX des Œuvres complètes et I des Œuvres diverses, pp. 456-46o. Il a pour titre : Nouvelle théorie du déjeuner. Il est amusant.
Très incontestablement, il n'y a pas là de quoi surcharger l'estomac ; et tout II modimane » qui suivra ce régime «st bien sur de ne jamais connaître d'indigestion.
On comprend l'embarras des maîtresses de maison, surtout quand elles sont jeunes, inexpérimentées, et qu'elles ont à faire la réputation de leur table, tout comme celle de ieur salon. Au lendemain d'un dîner qu'elle a offert et où assistaient deux nièces de ministres, une de ces infortunées envoie à sa mère, douairière retirée en Bretagne, une lettre qui n'est qu'un cri de douleur et de désespoir. On ne lui ôtera pas de la tète que son dîner a été manqué : presque personne n'a touché aux plats ; on les remportait à peu près intacts ; seul le dessert a eu quelque succès. Son maître d'hôtel cependant est un des meilleurs de Paris, elle le sait ; puis, elle avait eu bien soin de demander conseil aux personnes d'autorité que lui avait recommandées sa chère maman, etc., etc. Le dîner a dû être impeccable, en effet. Mais M"''^ d'il*** n'avait pas assez varié le genre de ses invités ou elle avait eu la main malheureuse : ils appartenaient pour la plupart au monde romantique et ils en suivaient les rites scrupuleusement.
Pour être plus à même d'observer aisément ces rites ridicules, il arrive qu'on prend à part de solides à-comples et qu'on ne s'asseoit à table que l'estomac bien muni et dûment lesté. C'était par exemple dans les habitudes de celle qui devait être un jour la trop célèbre M"" Lafarge. Il avait été un moment question de maiiage entre elle et Laurent Jan. Notre prétendant avait lemarqué que M"" Marie Cappelle ne prenait qu'une part modique aux repas auxquels elle s'asseyait, se contentant de sucer le bout d'un aileron de poulet ou de mordiller un fruit. Il la fait surveiller : M"'' Cappelle ne se refusai! ni bonnes côtelettes, ni succulents lilcts, ni vins généreux, le tout
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savouié et dégusté en cachette. Celte hypocrisie déplut. Les projets d'union restèrent toujours à l'état de projets *.
Dans la saynète inédite des Fashionahles, une jeune femme mande son maître d'hôtel :
— Je dîne dehors à sept heures ; dîner- romantique.
Le maître d'hôtel s'incline : il a évidemment l'habitude, il a compris. Il énumère aussitôt le menu qu'à six heures précises il fera servir à Madame, menu plantureux où il n'y a ni œufs frais, ni mufflings, mais une avalanche de choses substantielles : truite du lac de Genève, fdet au madère, carpe du Rhin, salmis de perdreaux, cuissot de chevreuil, truffes au Champagne, faisan rôti llanqué d'ortolans, et du Tockay, et du Bourgogne, et du Bordeaux, et du Marsala, et du Chypre, et du (>hampagne ; bref, de quoi traiter dix familles. Madame se déclare satisfaite -. Si elle touche à tous les plats, même du bout des dents, elle aura certes de quoi faire l'immatéiielle et la vaporeuse au dîner où elle a été priée ; elle pouiia tout à son aise prendre des airs rêveurs et mélancoliques devant son assiette et son verre vides, — à moins qu'au beau milieu du repas romantique, elle n'ait, par excès de scrupules dans l'observation des rites à la mode, une belle et bourgeoise indigestion.
Peu importe qu'à ce régime bizarre de privations et d'abstinence, surtout s'il est pratiqué loyalement et sans fraude, l'estomac se débilite et la santé disparaisse. Mieux vaut la mort que l'horreur de grossir et d'être matérielle.
1. Sur ces projets do mariage, cf. Maxime Du (.'amp. Souvenirs littéraires, II, p. 227.
2. DemanJcz à monsieur la recette Qu'emploient les amoureux pour se mettre à la diète: 11 sutTit d'arriver à table tout repu.
E. Augicr, Gabrk'lle, IJ, i.
f^ Etre matérielle ! C'est une idée à laquelle une jeune femme élégante ne s'habituera jamais ; et elle fera tout pour éviter un accident si lamentable.
(( ... Désolée, ma petite Madeleine, désolée, la pauvre Anaïs est désolée. Elle jîleuic, elle se désespère, elle voudrait mourir. Ne ris pas, cest sérieux, c'est très sérieux... Moi qui avais autrefois la taille si fine, tu te souviens, au couvent vous m'appeliez toutes Miss Libellule, j'épaissis, j'épaissis... C'est horrible, c'est odieux, c'est à se briser la tête contre les murs. Je n'oserai bientôt plus me regarder dans une glace.. Et ce n'est pas une nouvelle grossesse !... Oh ! vois-tu, c'est afl'reux, affreux. Jamais tu ne sauras comme je suis triste... Vois-tu ta petite Anaïs avec le profil de la ï. R. Sœur Marie des Anges, — la T. W. Sœur Marie des Anges, nous le savons par ailleurs, était obèse et hydropique, — dont nous nous sommes tant moquées et que nous avons si souvent dessiné P.. . Si je continue, c'est comme cela que je serai bientôt. Quelle horreur!... Je ne mange plus et en moins de deux mois j'ai avalé cinq litres de vinaigre. Si Gérard le savait^ !... » Mais Gérard ne le sut probablement jamais ; et si l'obésité menaçante a continué ses progrès, il y a tout lieu de croire que la tranquillité de son ménage eu aura été sérieusement compromise.
La suprême distinction en effet est de paraître alanguie, mourante, d'éviter tout mouvement vif par où pourrait se traduire une involontaire et instinctive gaîté. « Dans ce moment-ci -^ observe la Mode, iS'Ao, II, p. 177 — tous nos jours ressemblent à des dimanches anglais ou américains. Une femme exciterait du scandale si, au bal, elle ne mar-
I. M"" do C*** à M""" J*** au cliàleau de la B***, près Besançon, 4 février iSlil.
l'aiu romantique ' igS
chaitpas comme une ombre échappée des limbes ; si elle se liAiait à la gaîté de la danse, ou si elle exprimait un sentiment quelconque pai- un simple jeté-battu.
— Est-elle folle ? dirait-on. Que lui passe-fil par la tête !> Mais elle est. ma chère, de la dernière indécence. »
El la preuve que Balzac n'evagère pas — car cet entrefilet de hi Mode est du grand lomancier — on. si l'on veut, que les mêmes ridicules appellent les mêmes lailleries, c'est que, dans sa (Conversion d'un romantique, parue justement la même année, Jay nous piésente ainsi le tableau dune réunion selon le goût du jour.
L'escalier de la maison « est ginni des deux côtés de cyprès et d'épicéas en caisse et en pots, surmontés à la dernièie marche de deux saules pleureurs. Un domestique en livrée rouge et noire nous introduit dans le grand salon surnommé le salon de la mélancolie. L'ameublement en est sombre et sévère. Ce salon est orné de quelques tableaux de la nouAelle école, parmi lesquels on dislingue le Cauchemar, une Expédition de Vampires, le Massacre de Scio, Y Apparition d'un revenant, vme volée de Chauves-souris et la Ronde du Sabbat. »
Les personnages lépondent au décor. « La maîtresse du lieu, en dépit d'un embonpoint un peu gênanl, est vêtue d'une robe blanche garnie de roses noires, el sa chevelure est arrangée en forme de papillons de nuit. Une jeune dame est habillée en Velléda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore inédits, nous sont présentés. Je remarque l'un d'eux que l'on a surnommé le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu'à demi-mots, et ne se déride jamais ; Jérôme, dit le Mélancolique, parce que. bien que la nature l'ait doué dune figure triviale et joyeuse, il excelle à décrire l'agonie des mourants ; sa muse ne sort
pas (les ruines et des tombeaux ; il « chaule le ver du cercueil ; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres ». In autre jeune homme a été baptisé le Terrible : « Personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavies et les phénomènes de la pqtréraclion... »
(( Penché près de la baronne Médora. muse de la rue Bleue, c[ui agile, en guise d'éventail, une petite branche de cyprès, quel est cet homme qui cache en vain son âge sous des prétentions de jeunesse P C'est le comte de la Roche-Noire, auteur de nombreux romans et d'ime ballade intitulée: u Le Spectre monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée et la ramène au giand galop à son cercueil. »
On se prépare à célébrer une grande solennité : la conversion d'un classicpie. En attendant ce moment, chacun fait honneur à d'excellents rafraîchissements, ce qui piouve que « si le cachet de la nouvelle littérature est que les poètes doivent paraître toujours tristes, languissants et prêts à mourir, cela n'est que pour la forme. Seulement les muses présentes lèvent les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux, et chaque verre de punch est accompagné d'un soupir. »
Mélancolie, tristesse, airs penchés, languissants, « saule pleureur n, ce sont là moyens infaillibles d'avoir du succès, au témoignage d'A. Houssaye, dont l'expérience sur ce point particulier n'est pas négligeable. Aussi beaucoup de femmes ^ passèrent dans la vie comme des fantômes ». Et la justesse de l'observation est corroborée par les remarques de notre ^ ironiste parisien ». Il écrit, à la date du 17 avril i83.") :
(( Paris tout entier ne sera bientôt plus qu'un faubourg^ du Pèrc-Lachaise. On coudoie des demi-vivants et on passe à côté de demi-mortes. J'ai souvent l'impression de
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frôler des linceuls, et je suis surpris de ne pas voir plus fréquemmcnl. sous les grands feutres et les toques à créneaux qui coiffent nos contemporaines, la face camuse de la grande faucheuse elle-même. Mes contemporaines sont gaies, c'est une justice à leur rendre, elles sont très gaies, aussi gaies qu'on peut être gai. »
Et le 18 mai et le ii juin de la même année : u ... On ferait bien d'abattre tous les arbres qui décorent nos boulevards et nos promenades ; leur joyeuse verdure est une insulte perpétuelle à la mélancolie noire, à la tristesse profonde des désespérées qui viennent promener à leur ombre leur inconsolable douleur. Des cyprès ! des cyprès ! qu on mette des cyprès part(jut on. tout au moins, des saules pleureurs ! et que désormais entre les arbres et celles qu'ils protégeront il y ail une douce, une touchante harmonie !... »
« ... Qu'importent la beauté, la joie, le sourire de la \ lumière divine et le sourire encore plus beau dune belle physionomie ?... Respect à la douleur, ô mes frères profanes, respect à la douleur, à la fatigue, à l'écrasement, à l'épuisement, et donnez toute votre pitié aux pauvres créatures lasses qui ne respirent que la mort, n'aspirent qu'à la tombe, se font un suaire de leurs vêtements, ne veulent connaître que les larmes et ne plus communiquer avec le monde des frivoles mortels que par leurs éternels soupirs et leurs éternels sanglots !... »
Il n'est pas jusqu'aux « modèles » des peintres et à leurs petites amies, — d'humeur plutôt joyeuse à l'ordinaire,
— qui n'affectent les allures à la mode. « Camille Rogier
— lit-on dans les Confessions d'A. Houssaye (l,p. 3/io) — donnait çà et là l'hospitalité à une jeune fille toute romantique... Elle avait toutes les vertus de l'emploi, mince, pâle, les yeux bistrés, penchée en saule pleureur, ne parlant
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que par monosyllabes. » Théophile Gautier lui-même s'amourache de cette Cydalise et cest pour elle qu'il écrit ses plus beaux vers. Toujours au témoignage d'A. Houssaye. Roger de Beauvoir « court le monde avec une femme romantique qui croyait à Anlony ». Amoureux enfin des « femmes romantiques ». personne ne l'a été « plus tendrement et plus violemment » que ce pauvre Lassailly, encore et toujours d'après la même source. Marie Cappelle non plus ne réalisait pas trop mal lidéal à la mode. La contagion est donc générale et elle a rapidement gagné toutes les classes de la société.
Puisque les hommages sont à cette condition, il ne sera jamais trop tôt pour essayer d'avoir la fameuse physionomie. On y travaillera dès l'enfance, quand on ne sera (Micore qu'une petite couventinc, et ce pour le plus grand chagrin des mamans.
(( ... La santé de Gabrielle m'inquièlc, — écrit lune d'elles. — Elle pâlit et maigrit de jour en jour ; elle a les yeux cernés, bistrés ; je la trouve toute lïiolle, languissante ; elle ne rit plus, et quand elle daigne sourire, j'aimerais autant la voir pleurer. Beaucoup de ses compagnes en sont là. » C'est nous qui soulignons cette preuve des ravages qu'exerçait alors le mal. « J'ai cru dabord que cela venait du régime qu'on suif au couvent. J'ai demandé ce que, jour par jour, pendant une semaine, on lui avait servi. Ce n'est pas de là que vient le mal. Une lettrc qui traînait dans la chambre de la pauvre petite m'a tout appris. La malheureuse ! N'écrivail-elle pas à la petite Jeanne D*** — surnommée la romantique , nous apprend un autre passage de la correspondance — qu'elle espérait bientôt être aussi pale que son amie Marguerite P*** — autre romantique, toujours d'après la même source ; — qu'elle buvait du \inaigre, mangeait dos citrons à la
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douzaine !... Vous pensez si j'ai prévenu la Supé-
rieure
La Supérieure aura été bien fine, si elle a jamais empêché celle petite masque de Gabrielle de cultiver sa pâleur en vue de ses futurs succès mondains.
Ce violent, ce maladif désir d'être à la mode, peut aussi se manifester quelquefois d'une façon bien touchante.
Marie B*** aime un jeune peintre, adepte fervent de la nouvelle école. Elle l'a entendu plus d'une fois déclarer avec une ardeur intransigeante ([u'une femme tant soit peu intelligente doit être de son temps, c'est-à-dire romantique, et romantique non pas seulement en théorie, mais en pratique, comme il lest lui-même : large feutre à la Rubens, cape espagnole, gilet-pourpoint, dont le col montant fait disparaître toute trace de linge, chevelure abondante, etc. De toute son àme la pauvre enfant voudrait plaire à celui que ses parents ne seraient d'ailleurs nullement fâchés d'avoir pour gendre ; et c'est un cousin, plus Agé qu'elle, et fort au courant de « ce qui se fait à Paris, » qu'elle prend pour confident de ses inquiétudes et de ses craintes. Conseils pour la toilette, avec accompagnement de dessins ; conseils pour la coiffure, toujours avec des dessins ; conseils pour ses lectures : elle sollicite, elle implore sans cesse. Elle serait si heureuse de penser et de sentir à l'unisson de son cher peintre ! si ravie surtout qu'il trouvât en elle (( le reflet de ce qu'il aime tant !... » Elle est brune, par bonheur ; elle a même dans les veines un peu de sang créole : comment faire pour augmenter encore celte pâleur chaude que « dans sa bonté lui a donnée la Providence » ? Elle veillera, elle jeûnera, elle
I. Lettre de M""" Dubois, juin i83G. — On sait que Madame Bovary résumait pour Léon Dupuis l'idéal romantique, /e/«»!t^ paie de Barcelone, etc., et qu'elle buvait aussi quelquefois du vinaigre.
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se fera maigrir... Ce peintre aura été un barbare, s'il n'a pas savouré, comme il méritait de l'être, le bonheur d'avoir une femme si avide de conformer sa beauté aux principes de son esthétique.
Le régime a des inconvénients, sans doute, et qui même peuvent devenir particulièrement graves. >Iais aussi les magnifiques compensations ! Ceci fera oublier cela. Est-il par exemple rien de distingué comme d'avoir l'air <( poitrinaire n ? Le malheur est quà force d'en avoir l'air, on peut finir par le devenir réellement. Certes, la conséquence est aussi fâcheuse qu'il se puisse : on ne s'y dérobera pas cependant, et quand on s'avisera du danger, ce sera quelquefois trop tard.
(( ... Ne iTi'en veuillez pas de vous écrire une lettre si courte, et vous le sentez bien, si triste. Je reviens de chez cette pauvre M™" T***, qui a perdu sa fille hier. Elle est morte à dix-neuf ans d'une maladie de langueur. A force de se priver de nourriture et de n'absorber ([ue des choses acides pour se faire maigrir, la pauvre enfant s'était abîmée (sic) le teint et l'estomac. On lui avait fait croire et elle avait lu dans de certains livres abominables et qu'on devrait bien faire jeter au feu, qu'il était de bon goût d'être mince et d'avoir la figure pale. Croiriez-vous qu'elle lisait une partie de la nuit (car sa mère ne la surveillait guère et elle n'a su la chose que trop tard), uniquement pour avoir les yeux cernés ;* Comme si ce n'était pas le plus grand des péchés d'attenter à l'œuvre de Dieu et de se ruiner la santé par vanité pure 1 Inspirez à votre Madeleine des sentiments plus modestes et surtout plus chrétiens '... d
On est tenté de croire qu'il n'y a là qu'affirmations et