‹ Le romantisme et la modeChapitre 77 sur 99 · L AIR ROMANTIQUE I · texte numérisé non relu

L AIR ROMANTIQUE I

insinuations daustère et chagrine puritaine. Ouvrez alors ïHistoire de la mode, de Cliallamel, à la page 168, et les Souvenirs d'un luKjolâlre, du même auteur, à la page 346 : vous y verrez que la navrante histoire de M"*- T*** a été l'histoiie de beaucoup de jeunes personnes et que la mode romantique a été génératrice d'assez nombreuses tuberculoses.

Ce n'est pourtant là, malgré les menaces de tuberculose, que du romantisme au premier degré, pour ainsi dire, et il y a une autre initiation, plus raffinée et réservée à d'assez rares élues. Etre pâle, c'est bien ; mais que c'est donc mieux encore si cette pâleur est ardente et passionnée ; si l'on devine sous ce bitume et ce bistre un tempérament de feu ; s'il y a dans le regard une fixité étrange et comme des lueurs infernales ; si de toute la personne enfin se dégage un charme subtil d'inquiétante perversité 1

On connaît ce passage de Théophile Gautier, dans Celleci et Celle-là ou la Jeune-France passionnée : « Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop fioides pour fournir un motif de passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Bvron contre les pâles tilles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.

« Il décréta que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les paupières orientales, le nez

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hébraïque, la bouche mince et fière, et les cheveux assortis à la couleur de la peau^. »

C'est à ])eu près l'idéal du Bénédict de \alenline. Il ne veut donner son cœur qu'à une femme ci brune, pâle, ardente, espagnole, mobile. »

L'exotisme « fait tlorès », comme dit un Jeune-France, et Barbey dVVurevilly — a])r('s combien d'autres! — de le constater à son tour, d liilrc Espagnole, à cette époquelà, c'était quel([uc chose I ('/était une valeur sur la place. Les romans d'alors, le théâtre de Clara Ga/ul. les poésies d'Alfred de .Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolorès Serrai, faisaient excessiAcment priser les femmes oranges aux joues de grenade ; — cl qui se vantail d'être Espagnole, ne l'était j)as toujours, mais on s'en vantait. » -

Élie Mariaker enfin déclare qu'il a en horreur les visages frais et arrondis, parce que « la mer s'étire et se ride quand il y a un orage. » (!!)

Or, quand ils font naturellement défaut. — et c'est assez la règle en effet. — il y a des moyens de se donner ces airs de « femme troublante, » de d créature fatale et damnée ». Et la princesse de Belgiojoso le savait bien.

I. Il y a toujours de l'exotisme dans l'idéal romantique à ce sujet.

Dante aimail Béatrix. Hyron la Giiiccioli. ^loi (si j'eusse été maitre en cette fantaisie), .le me suis dit souvent que je l'aurais choisie A \aple. un peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l'ombre du sillon ; Une lè>re à la turque, et sous un coi de cyfrne Ln sein vierge et doré comme une jeune vigne. Telle que par instant Giorgione en devina, Ou que dans cette histoire était la Uosina.

(Musset, Mardoche, XIII.)

Cf. encore La l-'illc aux yeux d'or (Balzac, OEnvres, VIII, p. 37^). :>.. La \ engeance d'une femme, dans les Diabolùjues, p. 4i5, éd. Leniorre.

Madame DORVAL

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(( ... La princesse de Belgiojoso était la muse romantique. On sait qu'il n'y avait point alors de romantique qui n'affîchàt la pâleur spectrale ; on laissait à la vieille école les roses démodées des joues, disant que ces gens-là n'avaient jamais eu de passions ; mais tous ceux que hantaient les visions de Shakespeare, de Hugo, de Dumas, j ne se hasardaient dans le monde que sous je ne sais quelle réverbération bleuâtre et verdatre. On disait que la princesse de Belgiojoso surmenait son intelligence jiar un poison à la mode, le « datura slrumonium. » On n'en était pas encore à la mort-aux.-rats '. ■>

Daturine, slramonine, belladone, atropine, tous ces produits, comme on sait, dilatent la pupille, donnent au regard une fixité étrange, de la ])rofondeur, de l'éclat : la consommation alors dut en être effrayante. Car la princesse eut des imitatrices, beaucoup d'imitatrices, et ce furent naturellement toules celles ({ui selon l'expression d'A. Houssaye (Confessions, II, p. 92), « s'abreuvaient dans la coupe de Balzac, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset, d'Alexandre Dumas, de George Sand, » c'est-à-dire dans la coupe du plus pur romantisme. « De i83o à i84o, on vit errer par Paris, dans les salons, les théâtres, dans les promenades, les femmes romanesques ou romantiques

I. A. Houssaye, Les Confessions, II, p. 2. — Cl". Barbiera, La Princesse Belgiojoso, Milan, 1902 ; et voici ce qu'on lit dans la Chronique de la duchesse de Dino (II, p. 29) sur cette inquiétante et énigmatiquo personne : « Paris, 2^ mars 183G. — La princesse Belgiojoso a une figure extraordinaire plutôt que belle ; sa pâleur est extrême, ses yeux trop écartés, sa tète trop carrée, sa bouche grande, et ses dents ternes; mais elle a un beau nez, et une taille qiii serait jolie si elle était plus pleine, des cheveux très noirs, des costumes à elTet, de l'esprit, une mauvaise tète, des fantaisies artistes, du décousu, et un assez habile mélange de naturel, qui trompe sur la prétention, et de prétention qui corrige ce que le fond de la nature me paraît avoir de vulgaire, et ce que les flatteurs appellent sauvage. Voilà ce que me semble être cette personne, que je n'ai fait que rencontrer. »

frappées de la desesperanza ; on les reeonnaissait à l'air vaporeux, aux yeux humides et chercheurs, à la chevelure abandonnée. La passion les avait toutes pâlies, passion de la poésie, de l'idéal ou de lamour. »

Passion aussi, tout simplement, de paraître k livides et spectrales, » aurait pu ajouter le spirituel écrivain, passion d'être à la mode. Pour arriver à ce beau résultat, il n'est machination, ruse, intrigue, qu'on ne mette en œuvre, comme plus tard, quand il s'agira de se procurer de l'arsenic à l'intention d'un mari gênant.

Une Parisienne villégiature aux environs d'Orléans, et voici ce qu'elle attend d'une amie (ju'une maladie grave de sa fdlette a retenue à Paris: « Youdriez-vous me rendre un grand service ? Soyez donc assez aimable pour m'avoir de la stramoine, » elle veut dire, sans doute, de la stramonine. (( et de l'extrait de belladone. Les ineptes boutiquiers dici refusent de m'en livrer... » C'est incontestablement que (I les ineptes boutiquiers » connaissaient déjà trop bien leur cliente, et quils Irouvaient exagérée la consommation par elle de certains de leurs produits.

Il faut étudier de près les premières œuvres de Gavarni, si l'on veut bien connaître ce monde un peu étrange et inquiétant. On y verra, comme dit toujours A. Houssayc en romantique langage, u la femme dans sa blancheur de marbre, brûlée par la flamme intérieure, sons le reflet de la mort qui passe. » {Confesslo/is, I, p. .^oo). Comme on les devine perverses, sous leur faux air d'ingénues, toutes ces élégantes et fines créatures ! Les petits êtres charmants et dangereux ! On peut tout en attendre et il en faut tout craindie. Elles attirent et elles inquiètent. 11 y a en elles de l'inconnu, du mystérieux ; et il n'est pas jusqu'à ces mantilles qui ne prennent sur leur poitrine des allures de fatalité. M™" Lafargc avait cette physionomie et cette

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allure. Dans son interprétation de <' létcrnel féminin, )> Gavaini dépasse incontestablement sonépo([ue ; mais(ju'il en a donc bien exprimé les tendances et rcsi)rit ! et quelle psychologie, fine et pénétrante, de la femme romantique dans les lithographies de la première manière !

Il se trouve naturellement de petites bourgeoises pour imiter les « grandes dames ». Les « Muses » donnent le ton, et le docile troupeau des moutonnières créatures de se mettre à l'unisson tout de suite. Une lettre de l'irascible Lyonnais, au langage coloré et brutal, nous en fournit une preuve.

(( J'ai rompu avec Mélanie, » la femme d'un commerçant à qui il rendait des soins. « L'éclatante splendeur de sa bêtise avait fini par m'écœurer. C'est bien décidément la dinde la plus dindonnante qui ait jamais dindonné dans cette ville dindonnièie... Et savez vous qui elle m'a donné presque aussitôt pour successeur ? Un marchand d'électuaire, de Ihériaque et d'orviétan, un vendeur de drogues, un pharmacien 1... Elle pourra du moins boire à pleine bouche aux flacons de stramonine et de belladone !... M'a-t-elle assez tympanisé pour avoir de ces petites horreurs Il qui font les yeux grands, » comme elle disait ! Les siens ne l'étaient jamais assez ; ils lui auraient mangé toute la figure qu'elle les aurait encore trouvés trop petits... Comme s'il suffisait, corpo di Baccho ! d'avoir les yeux grands pour être romantique ! Les vaches aussi ont les yeux grands, i)ar le sang et la mort ! et je ne connais i)as de vaches romantiques !... »>

Plaisante exagération d'amoureux éconduit ou qui souffre d'avoir rompu, mais constatation précieuse que la pire des modes romantiques était assez exactement suivie à peu près partout.

Par ce qu'il pense des jeunes filles qui ne mangent pas

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pour éviter de grossir, on peut supposer que notre « flâneur parisien » n'aura aucune tendresse pour ce genre de femmes à la mode. Et, en effet, elles ne sont pas de son goût.

(1 i8 mai (i835). — Pendant quelque temps j'ai cru avoir la jaunisse ; un moment même, j'en ai été bel et bien convaincu. Alors, je me suis renseigné auprès de mon médecin : c'est tant pis, mais il paraît bien que j'ai la vue normale et que tout ce jaune et tout ce vert que je vois sur les figures do mes contemporaines sont bien réellement sur leurs figures et non dans mes yeux. Il devenait nécessaire de chercher une autre explication.

« J'ai cru alors à une invasion de Chinoises, de Japonaises, d'Extrème-Orienlales, enfin de femmes de couleur. On est fort curieux d'exotisme aujourd'hui, et peut-être quelque armateur éclairé, amateur de romantisme, pour satisfaire les désirs de ses contemporains, avait-il débarqué toute une cargaison d'exotiques personnes, dont on aurait dirigé ici la meilleure part. La seconde explication valait la première, et je me suis encore trompé !

(' Je me suis trompé. Ces guenons et ces perruches sont françaises, nées de parents français, tout ce qu'il y a de plus français enfin. Comme c'est étrange !...

« Le citron est agréable, mais je serais vexé de trouver du citron partout...

(' Je ne déteste pas le vert quand je le vois s'étaler sur une belle prairie, dans une belle forêt, et j'adore le bleu quand il luit à la coupole du ciel ou mieux encore quand il éclaire de beaux yeux de femme. Mais si ces deux couleurs se mêlent de se répandre sur la figure, alors c'est une autre antienne. J'aimerais autant passer ma vie dans un amphithéâtre de médecine ou chez les Papous que dans la société ou en compagnie de certaines personnes...

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