‹ Le romantisme et la modeChapitre 8 sur 99 · LA TOILETTE IKMIMNE II · texte numérisé non relu

LA TOILETTE IKMIMNE II

Car. il est à peine besoin de le faire remarqiiei", cette fureur d'à peu près archéologiques durait... le temps de la préparaliou d'un bal. c En fin de compte, tant de livres sortis, d'estampes dispersées, de trésors égarés aux quatre coins de Paris ne servirent de rien ; on en revint tout naturellement à lïmagerie de Lanté et de Gâtine *. » Et il faudra attendre quelque douze ans pour trouver, aux bals des Tuileries, un peu plus d'exactitude rigoureuse dans la copie des costumes d'autrefois -. La seule chose importante pour nous au surplus est que le romantisme se soit insinué des livres dans la vie. en passant par les divertissements de société, et qu'il ail ainsi commencé d'exercer son influence. Or cette influence, nous la verrons bientôt grandir et se développer (( furieusement ».

En attendant, et pour nous en tenir toujours aux distractions de société, de Paris la contagion gagne la province. On y donne aussi des bals masqués, en assez grand nombre, et les costumes moyen âge y paradent à peu près sans rivaux. C'est au point que la fête n'est guère f[u'un prétexte à exhibitions historiques, comme il appert de celte « relation en vieil françois », adressée en 1882 par un étudiant à un de ses amis parisiens.

I. D'après Henri Bouchot. Le Luxe français, chap. iv, [es Fêles île Madame. — Cf. aussi sur ce même bal les Mémoires de M™ " de Boignc. III, p. 242 sqq.

■3. Ou trouvera la rclalioii du bal costumé dont il s'agit, et u qui fera époque dans les annales des Tuileries ». au troisième volume de la Chronique de la duchesse de Dino, p. o\ sqq. 1 1" mars iS^i ». La duchesse d'Orléans y était en Marie de Bourgogne, costume de « velours noir, richement brodé d'or et garni d'hermine ; grand bonnet pointu, orné par devant d'une barbe de velours. » Deux dames l'escortaient, « également en costume du temps de Louis XI. » Il y avait aussi « des dames du temps de la Ligue, de la Fronde... » Quant à M""" de Chabannes, « en dame de la cour de Charles I\ », « son costume, dessiné, disait-elle, par Paul Delaroche. était parfaitement exact et rigoureux, et la rendait parfaitement laide. »

« De nostre bonne ville do Bourges, le 1 7" de février.

« Ov çà estes lousiours sans double a cuyder supercoquciilieusemeiit, Messire Jehan, que fors lalmeet inclyte Lutccc, ny ait rien ea-bas que mirifique et horrifique ladrerie es choses gallantes. et que soyons tous ignares a planté, vilains et marauds, et moult peu idoines a nous esbaudir et joyeulsement rigoller. suivant justes préceptes de doctrine bienséante a esprits libères. Adoncques oyez, nostre féal cousin, ce que par ces présentes il nous plaist vous mander.

« Si eussiez esté en nostre amœne cité ce quinzième de février quatre heures aprez le bonsoir de messire Phœbus ApoUo, auriez veu moult gentes dames et gentils damoiseaux bien atorncz. léunis en la dive hostellerie du Chaperon d'or, se pourmener et baller ; et eussiez voire creu que messire Satanas (que veuille notre gentil Seigneur tousiours confondre 1) avoit malignement fait issir hors des sépulchres auxquels ils gisent piteusement, tous gentils seigneurs et accortes dames des temps jadis, a fin d'ociroyer à eulx pleine liesse une dernière fois. Et auriez seurement gousté joies seraphiques et paradisiaques, voyant grandes et honnestes dames recevoir hommages et vasselage de hauts et puissans seigneurs, voire de roys bien-amez. en louis gallans et véritables atours. Se demenoient ensemble la dame de Beauté, cesl a sçavoir Agnes Sorel. avecques Madame Marguerite de Bourgogne, et Madame Isabeau de Bavière : et se pourmcnoient à costé Madame Marie Stuart, et Madame Elisabeth, laquelle voulut rester pucelle sur le trosne de Angleterre, et Madame Marguerite de Navarre, et encore Madame Catherine de Medicis, lesquelles toutes devi-

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soient joyeulsement. tout ainsi qu'en un Decameron, avecques le gentil Cliarles le septième, Henri le troisième, François le premier. Philippe Auguslus, Marot Clément le poète si courtois, et aultres Seigneuries que seroit trop long vous dénombrer. Et estoient suivis et servis par varlets, sargens d'armes, pages flouets et souefves damoiselles d'honneur, et beuvaient grandes lampées de vin joyeulx de Rheims es coupes cristallines et ciselées, et menoient grand tumulte ce pendant que hors Ihostellerie s'esmerveilloienl ribaudes et vilains K »

Mêmes fêles à Lyon, à Bordeaux, à Poitiers, à Grenoble. On donne ù Beauvais un quadrille où paraissent « Jeanne Hachelle, une vivandière de (Charles le Téméraire, un porte-étendard bourguignon et un archer écossais ». A Orléans et à Heims, on organise, dans des réunions privées, des scènes où sont représentés divers épisodes de la vie de Jeanne d'Arc. Sans doute, un goùl quelque peu scrupuleux et averti aurait assez souvent l'occasion de faire des réserves. Il y a parfois dans ces évocations historiques plus d'aideur et de zèle que de souci de la vérité ou même des vraisemblances morales les plus élémentaires. (I Sur un trône de velours bleu, constellé de tleurs de lys blanches n. on voit siéger Charles MI, ayant à sa droite Jeanne d'Vrc. et à sa gauche Agnès Sorel, que réunissent ainsi, dune manière fraternelle et bien touchante, « l'amour du roi et l'amour de la pairie... » ^lais c'est ainsi que se fortifie et se répand le goût des choses du moyen âge : les yeux s'y accoutument ; les lignes et les couleurs en deviennent familières, et quand auront paru

1. Il est étonnant que la « relation en vieil François » ne parle ni de bilboquet, ni de sarbacane. Les « gentils damoiseaux » auraientils oublié ces accessoires — presque essentiels !' ou y a-t-il simple inadvertance du correspondant '}

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lleiui m cl sa cour, IJcrnani, Charles VU chez ses grands vassaux, la Tour de Nesle, personne ne sera surpris de voir dans la rue, sur les épaules de ses contemporains, quel(|ues-uns des costumes qu'il a admires la veille au théâtre.

(( Quelle est cette dame? » se demande Challamel, dans son Histoire de la mode, p. i68. u Est-ce la châtelaine de Coucy ? Sa jupe est traînante. Un énorme collier de perles ; des manches pendantes, telles que les portait Marguerite de Bourgogne ; une aumônière fixée à sa ceinture et des bijoux sculptés lui donnent lapparence d'une femme du xiv*" siècle. Il n'en est rien pourtant C'est une riche commerçante, qui a vu les drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. »

<( Est-ce que cette autre dame n'appartient pas à la la cour de Charles \I .^ Non, détrompez-vous. Seulement elle a voulu que sa modiste et sa couturière l'habillassent (( dans le genre » de M"" Georges, si brillante dans le rôle d'Isabeau de Bavière, personnage principv*.l de la pièce intitulée Perrinei Leclerc. »

Car c'est le théâtre qui, dans cette affaire, a été le grand propagateur '. On l'a dit. et on a eu raison de le dire, les pièces de Victor Hugo ont eu sur la mode (( une influence aussi formelle alors, qu'aujourd'hui le préraphaélisme niais sur les robes et les coiffures. De certains à-peu-près imaginés par Hugo, dessinés par lui, donnés aux acteurs

1. 11 serait inexact de n'entendre iri que le théâtre littéraire, et rOpéra a l'ait au moins autant pour la mode que le Tiiéàtre français. La plupart dos grandes nouveautés lyriques et chorégraphiques ont eu leur répercussion sur tel ou tel détail de la toilette féminine. L'usage des mousselines blanches par exemple a été fortement encouragé par le romantisme vaporcnix de Maria Taglioni, qui ne portait que celle sorte d'éloiTe, et c'est à la célèbre danseuse que doit une boime part de son prestige « l'air d'idéale séraiîhicité » dont il est question dans ce chapitre.

dans llernaid. les créateurs du })remier moment tirèrent dès lors une harmonie moyenâgeuse, des coupes, des profils très inattendus. On exagéra vite dans les oiricincs illettrées, oij se perpétraient les modèles ^ » Il n'y en eut pas moins un (( costume romantique», varié à l'infini naturellement, en transformation perpétuelle, et donc presque impossible à définir, mais où il est toujours facile de constater la présence d'un ou de plusieurs éléments du (( genre moyen âge n : jupes traînantes, manches boulTantes ou à crevés, étofl'es bariolées de dessins héraldiques, etc., etc. «Mes jolies contemporaines sont bien ferrées sur l'histoire de France ». disait à ce propos « l'ironiste parisien ». — Elles ne l'étaient ccrtainemenl guère plus que M'"' B***, « la divine ignorante », dont nous allons entendre dans un instant les invraisemblables propos, et elles se souciaient du romantisme comme de leur première jupe courte. Mais ([uoi ! c'était la mode. Il fallait bien la suivre.

De Reims, au mois de mars i832, une nièce a consulté sur des questions de toilette un oncle qui a u l'avantage, qu'il n'apprécie peut-être pas assez, de ne jamais quitter la capitale » : et très aimablement, et très abondammeni, l'oncle, un mois après, la renseigne... Il est allé, tout exprès pour elle, faire un tour dans les grands magasins de couture et chez les modistes en renom : il a ouvert les yeux tout grands dans les rues et à la promenade ; il a même et surtout consulté à son tour des amies d'un goût sûr et éprouvé : son espiègle de petite nièce a bien raison, c( il n'y a aucun ridicule aujourd'hui à s'habiller comme s'habillaient les châtelaines ». C'est très curieux, mais c'est ainsi. Il ne l'aurait peut-être jamais remarqué, mais

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