I. Voyez plus haut, p
o.. Louis ("luibal, i83i. C'est le même dont nous avons cité les vers, dans Le Romaiitisnie et les mœurs, P- 79 :
Le sort en est jeté, je \eu\ être un artiste...
Ce futur <( artiste » paraît avoir eu une dose terrible de naïvol(''. il est encore question, incidemment, de ces nuances de teint dans d'autres lettres écrites par déjeunes fous en i8i{ô et i83G. Nous n'avons pas vérifié dans les journaux d'alors si de*
L AIU ROMAMIOLE 9.9,-
Phis simplement eneore. et comme le jeune Albert Verdiei- (i835). — un nom prédestiné, celui-là aussi, — a\ez dans vos connaissances quelqu'un des acteurs qui jouent (' les Africains et les Mores ». Demandez-lui comment il se c brunit la physionomie d, et promenez hardiment dans la rue (( la figure qu'il arbore sur les planches ». — On remarquera la liardiesse de la métaphore. — Sans doute, le moyen nest pas à la portée du premier venu. Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir des relations « si brillantes, si artistes ». Mais aussi le précieux, lincomparable avantage, c quand on les a » 1 et comme on est assuré d'une u éclatante » — et facile — « supériorité ! »
Il est vrai que la toilette exige quelques précautions ultérieures. Tout comme certaines denrées délicates, ces <( applications» craignent la chaleur et l'humidité. Qu'un exercice immodéré par exemple ne vous mette pas en sueur quand vous aurez sur le visage le précieux enduit, ou alors les conséquences en seront désastreuses pour votre amour-propre, et vous apprêterez à rire autour de vous.
« Je vous écrivais il y a trois jours, mais j'ai tant ri hier qu'il faut que je vous fasse rire un peu à votre tour : c'est ce que j'appelle la charité pour ses amis. Tant pis pour ceux qui fournissent à cette charité l'occasion de s'exercer !...
(( Mous avions organisé une promenade au petit bois
« enduits » ont été fabriqués, et quelle en était la composition. Mais aucune bizarrerie n'est faite pour surprendre à cette époque d'enthousiasme et de folie. — On sait que les ongles de Barbey d'Aurevilly étaient « bordés de deuil », parce qu'il avait l'habitude de passer ses doigts « dans sa crinière léonine, imbibée de savantes mixtures pour conserver sa belle couleur noire ». Ernest Seillière, Barbey d'Aurevilly, p. 220.
que VOUS connaissez. Il vous souvient que du côté du château la montée en est un peu rude. Cette petite folle de L*** ne propose-t-elle pas d y aller à pied.»* Et vous savez que lorsqu'elle s'avise de vouloir quelque chose, il ne faut pas songer à lui résister... Le temps était splcndide. On accepte.
« B*** nous avait demandé de lui laisser amener un jeune homme de ses amis, dont il nous avait dit le plus grand bien. C'était un romantique, un original, il connaissait les meilleurs écrivains de l'époque, c'est-à-dire qu'il les avait vus quelquefois, il avait du caractère, il avait de l'esprit, c'était une physionomie enfin, une véritable physionomie. Nous avait-il assez rebattu les oreilles, pendant toute une soirée, de la physionomie de son jeune homme, ce pauvre B*** ? Il avait raison, c'était bien une physionomie, une véritable physionomie.
« Imaginez-A ous une figure couleur de bronze, pas de ce bronze luisant, chaud, éclatant, moelleux au regard comme une tasse fumante de chocolat, mais de ce bronze vert de gris, comme on en voit aux statues des promenades publiques... Tout d'abord je l'ai cru malade, incommodé : je lui ai même demandé s'il ne voulait pas un cordial avant de partir. Vous avez bien reconnu là mon bon cœur habituel et mon étourderie i' Mais aussi on ne se présente pas avec des figures de la sorte... »
On part. Le temps qui était splendide devient chaud. La sueur perle sur les fronts, et notre romantique commence à donner des signes d'inquiétude. Pour comble de malheur, cette espiègle de L*** qui a probablement tout deviné, on le dirait du moins aux éclairs de gaité malicieuse qui passent dans ses yeux, cette espiègle de L*** s'est attachée à lui et ne le quitte plus. Elle le presse, elle le harcèle, elle le torture de questions. Comment sont
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£aits ces grands poètes quelle aime tant, sans oser le dire tout haut, par crainte de déplaire à son mari ■* Quel génie que ce M. Victor Hugo î et quelle chose divine que cette pièce d'IIernani ! Hélas ! elle ne l'a vue qu'une fois. Et elle voudrait la savoir par cœur ! Mais il doit en savoir, lui, des passages, des scènes entières. Oh! qu'il les lui déclame : elle sera tout oreilles, elle sera ravie!... Le moyen de résister à de si charmantes supplications ?
Notre romantique commence. Il s'anime hientôt; l'enthousiasme le gagne, et l'enthousiasme lui fait aussi presser le pas. Cependant le soleil se fait plus chaud, et la montée plus dure. Marche et déclamation combinées essoufflent le Jeune-France : il ruisselle, et le lyrisme de son auteur lui faisant oublier toute prudence, il s'éponge. Horreur! son mouchoir est vert, complètement vert! M'"" de L*** s'affole ou fait semblant. Elle crie. On se précipite. De longs filets verdâtres coulent le long des joues du malheureux acteur improvisé. Il est hideux à voir. On dirait un lépreux, du visage duquel suintent des choses purulentes... La petite espiègle, occasion du désastre, a le bon esprit et le bon goût de se trouver mal; et tandis qu'on s'empresse autour d'elle, notre romantique, détrempé, déteint, s'enfuit et court encore^
Autre précaution excellente : soyez toujours sûr de vos compagnons, si vous voulez vous donner la figure à la mode. Un naïf Jeune-France accepte une partie de plaisir, et il y va, « la figure sombre comme la nuit ». De malicieux amis débouchent une bouteille de Champagne sur sa tête: et notre Othello, barbouillé de mousse et de suie
I. Septembre i836. Nous avons rapporté l'aventure parce qu'elle est amusante; mais des accidents de cette nature, à n'en pas douter, ont dû être fort rares.
23o LE ROMANTISME ET L.V MODE
liquide, soulève de tous côtés des rires inextinguibles, qu'avivent naturellement sa fureur et son dépit.
Assurez-vous enfin que vous n'êtes exposé à aucune maladie de peau. Toutes ces mixtures, si vous ne les fabriquez pas vous-même, ne sont pas inoffensives pour tout le monde, nous l'avons dit '. Il y a des eczémas dont Lara, Manfred ou Antony sont responsables. Mais sans doute les victimes se seront-elles consolées des désagréments d'une affection cutanée par la noblesse et le caractère esthétique de son origine.
Peut-être encore seriez-vous particulièrement llatté d'avoir un front vaste, la largeur du front passant en général pour lemblème du génie, et un front « capace », comme disait O'Neddy, ne pouvant receler que de grandes pensées, « des pensées effrayantes de profondeur, immenses comme le monde, incommensurables comme les abîmes des cieux. » Rien de plus simple à la vérité et le Daniel Jovard des Jeune-France vous donnera la recette en un instant.
« Jusqu'à ce jour, dit son historien Théophile Gautier, Daniel Jovard avait eu un front : mais, à peu près comme M. Jourdain parlait en prose, sans s'en douter ; il n'y avait pas fait la moindre attention. Ce front n'était ni très haut, ni très bas; c'était tout naïvement un honnête homme de front (jui ne |)ensait pas à autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors -. Pour cela, il se rasa
I. Tout lo inonde sait aujourd'liui que rien n'est plus dangereux (jne les teintures à base de plonilî, et qu'elles peu\ent produire des maladies graves et des désordres mentaux lerriljles.
a. Le lecteur fera bien de regarder dans Le Riinuinlisme et L'èdileur Henduel, de M. Ad. Jullien, pp. ii)7 et s^t). deux caricatures de lîcnjaniin Uoubaud : « M. ^ [ictor] ll[ugol. Ja plus forte tète romantique » ; et « Victor Hugo et ses principaiix partisans ». Le front du grand
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un pouce OU deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se dégarnit tout à fait les tempes ; au moyen de quoi il se procura un liant de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger ^. »
C'est ce que font couramment quelques jeunes gens du quartier latin. Ces « émules de Victor Hugo et de Byron », comme ils s'appellent modestement entre eux, ont formé une espèce de société, la société des « latifronts » ou fronts larges. Le nombre des membres s'en éleva même, paraît-il, en i834, jusqu'à dix-huit. Ils ont un coifleur spécial et ils obtiennent l'effet cherché par le ])rocédé que décrit Théophile Gautier. L'un de ces « déplumés » ou « dégarnis », comme on les appelait par ironie, a même daigné nous confier que celte coiffure avait aussi u l'avantage de donner à la crinière une apparence plus léonine. » L'air léonin et l'air de génie valaient bien le sacrifice de quelques mèches.
Pour le reste, cheveux noirs, d'un noir de jais, de corbeau, sourcils arqués, mèche fatale, faites choix d'un bon coiffeur, tout simplement "-. Il y en a partout. Vous n'avez
poète y a des proportions colossales. Voir encore, ib., p. 271, le dessin satirique de Grandvillc : « Thé artistique assaisonné de grands hommes. »
1. Cf. Challaniel. Souvenirs d'an luigoldtre, p. i40. — « Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithographie d'un de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à la personne des gens célèbres, comme si leur visage était une propriété publique. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez byronienne, otTrail à l'admiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de Napoléon a fait tuer de n)arécliaux en herbe. » Balzac, Modeste Mignon, I, p. 4o2. Cf. encore Les Comédiens sans le savoir (XI, p. 292; et l/i»., pp. 3o8-c{io), la scène de Marius coiffant Gazonal. Il y a probablement de la charge, mais ta charge est bien amusante.
2. On n'a pas oublié l'origine que l'ingénieuse dame Trollopc
Vt3'i LE IlOMAM'ISME ET LA MODE
d'ailleurs qu'à prendre la peine de foiiner vous-même ^olre (I arlisle capillaire». Mais, tout bien considéré, le coiffeur romantique est chose commune et il n'est pas rare d'en trouver d'une habileté merveilleuse. On en cite notamment deux, dans le quartier de lOdéon, à qui vous apporteriez la tête la plus glabre et la plus classique et qui, en un tour demain, vous la rendraient d'un romantique irréprochable, du dernier romantique enfin. Il faut nous résigner à ignorer leurs noms, ces subtils artisans n'étant jamais appelés par leurs ordinaires clients que Victor et Théophile, en souvenir sans doute de Hugo et de Gautier i.
Quant au sourire sardoniqueetà l'air maudit, un miroir et un peu de bonne volonté, il n'en faut pas davantage pour les acquérir et même avec assez de rapidité. On parle de Jeune-France, privilégiés, il faut croire, à qui quinze jours d'exercices ont suffi pour se donner <( des airs que Bocage lui-même aurait pu copier ». — u Votre naïveté m'inquiète et vos angoisses me font sourire. Croyez-en mon expérience, deux ou trois semaines d'exercices quotidiens vous procureront l'air que vous désirez tant acquérir, à moins que vous n'ayez les muscles de la figure singulièrement réfractaires... » - — Une assez bonne méthode aussi est la fréquence et la violence des migraines ; mais on n'a pas encore trouvé de moyen sûr de se donner des maux de tête à volonté, ou peut-être la production en est-elle particulièrement pénible.
assignai! aux iiiôioviiigicnncs et noires clievolurcs des I^nrisiens de son temps.
1. Frédéric, Hippolyte, Plaisir, l.eblond, .Vlliin et fiuillaume sont les artistes capillaires les plus coinius. (If. liouchot. Le Luxe français, p. i8'4. — Il y eut aussi le fameux Edouard. (( Elle était ;VI""^de Dino) fort en beauté. coifTée bien simplement, mais (miPui coilTée par le grand Edouard. » Chronique de .U""' de Dino, 11, p. 33.