‹ Le romantisme et la modeChapitre 90 sur 99 · THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THEOPHILE GAUTIER

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Si votre nom est trop bourgeois — les parents sont en effet d'une imprévoyance quelquefois bien fâcheuse — donnez-lui un peu de bizarrerie et de truculence. On peut à la rigueur s'appeler Théophile Dondey, le prénom de Théophile étant déjà sulïisamment consacré par le grand Gautier ; mais Philothée ffNeddy a autrement de « galbe » et de (' tournure » '. Est-il rien de bourgeois comme Vuguste Maquet ? Auguslus Mac-Kent, à la bonne heure! Faites-vous appeler Aloysius Block, lord Pilgrim, Fritz, Jehan, Petrus, Loys ou Karl. Anglicisez, « gothicisez ». Gothicisez de préférence. « moyenàgisez ». C'est mieux porté et plus évocateur.

Voyez par exemple comme avec ce procédé les moindres choses prennentdu relief et gagnent en pittoresque. « ...Le sanglier débuche. Bête magnifique, solitaire superbe. Antonio vise et fait feu. Manqué. Antonio est en danger. Rapide comme le vent, Karl se précipite, Jehan le suit et Petrus, et Loys, tous hardis compagnons. Coups de feu. Le sanglier s'abat. Jehan plante son coutelas dans le flanc de la bête : les valets Hiéronyme et Jacobus, sonnés à la trompe, surveillent la curée -... » Navez-vous pas l'impression d'assister à la chasse d'un haut baron du moyen âge.*

Voilà pour l'extérieur et la physionomie ; voici pour le langage.

1. Le plus curieux, c'est qu'il s'appelait en réalité Auguste-Marie Dondey. « Il parait que ce nom de Théophile, qu'il a porté toute sa \ie, n'est pas dans son acte de naissance. » Ernest Havet, Notice sur Philothée O'Neddy. La mode romantique faisait une concurrence, quelquefois victorieuse, à l'état-civil. — « II semble que la recherche d'un pseudonyme baroque ait été une action enviable et glorieuse ». Maxime Du Camp. Théophile Gautier, p. 38.

2. Petrus Belrun à Elias Ongimar, 12 septembre i834. Nos deux amateurs de gotliique s'appelaient en réalité Pierre Brunel et Elie Garimon. Sauf dans le récit de leurs exploits cynégétiques. l'imagination ne parait pas avoir été leur qualité dominante.

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C'est par le langage, en effet, que se dislingue le Jeune- France, essentiellement. Entre lui et le classique rien de commun, sur ce point paiticulier. Le bourgeois parle naturellement la langue de tout le monde, cest-à-dire une langue banale, terne, sans éclat ni originalité d'aucune sorte ; le romantique — à ce qu'il croit du moins — ne parle que la sienne : et elle est variée, colorée, pittoresque, truculente à plaisir, — quoique rien ne soit devenu rapidement banal comme le poncif romantique.

Voulez-vous être au goût du jour ? Il est de la dernière importance de bien posséder le vocabulaire à la mode. Ayez surtout à votre service une abondante provision d'épitlîètos. L'épithète ! cest ce qui distingue dabord les disciples de la jeune école '. Faites une ample consommation de (( phospliorescent, flamboyant, stupéfiant, annihilant, pyramidal, transcendantal, babylonien, fou- <lroyant, entraînant, irrésistible, monstrueux, shakespearien, ninivite, pharaonique, volcanique et satanique - ». C'en est sans doute assez pour ne pas être pris au dépourvu dans les circonstances les plus diflérentes. Il suffit d'ailleurs d'un peu de finesse et d'habitude pour savoir aus-

1. Cf. les réflexions ironiques d'A. de .Musset sur le lôle de l'cpi- Ihète dans la littérature romantique (Lettres de Diipuis et Colonnet).

2. Ad. Boschot, La Jeunesse d'un romantique, p. îi-o. — A moins <iue ce ne soit « psychologicpie, — œcuménique, — polytechnique, — ])alhologique, — figue, — plique. — blique, — curieux, — divin ! — d'honneur!... — étourdissant 1 — vissant! — déj^avant !... — gisant, — poétique, sculptural!... — Byron, — Scott, — crott, — bon, — lai, — fal, — Zchokkc!... » (Balzac, Les Litanies romantiques. Œuvres complètes, \XI, jj. 498.;

LAIU ROMVMIOLE l'^^y

sitôt dans quel compartiment de la provision vous devex puiser. Une jeune femme par exemple aura beau avoir le type hébraïque et le teint oriental, n'allez pas la (jualificr de pharaoïdgue, comme le fit un jour certain romantique ingénu ; vous auriez ainsi l'air de lui donner l'âge des pyramides, et ce ne serait ni galant ni même poli. Mais si sa conversation est spirituelle, n'hésitez pas à dire qu'elle est étourdissante, et déclarez qu'elle a du gidtje, si vous voulez rendre un ingénieux hommage à sa beauté.

Un poète vous soumet ses dernières productions : ayez toujours une certaine quantité d'épithètes laudatives ai>propriées. « Que si par hasard le rude moyen âge, ses tours et ses vautours, et ses manoirs noirs, et ses tourelles grêles et ses porches qu'éclairent des torches, emplit votre oreille de ses récits chevaleresques : C'est l'ogive. — C'est la rosace. — C'est le pilier. — C'est la pierre dentelée, qui deviennent les adjectifs admiratifs des coloristes de la poésie ' ». Et ainsi de suite.

S'agit-il de poésie exotique, de poésie où l'on évoque l'Espagne, Grenade, ses promenades et ses sérénades, u et l'Alhambra et les délices des bois d'orangers.^ Il convient qu'on s'écrie : — Oh ! que c'est moresque! — Oh 1 que c'est Afrique ! — Et Espagne en même temps ! — H y a des minarets dans ce vers! — C'est tout Grenade! — C'est tout l'Orient ! »

Rien ne pose son homme, rien ne sent son connaisseur comme l'emploi de ce jargon, surtout si les termes en sont inintelligibles pour autrui. Cela vous donne tout de suite

1. La Mode, iS3o, V, p. i84, '.Des salons littéraires et des mois élngieux. L'article, de lialzac, se trouve au vol. XXII des Œuvres comjdèles, pp. 189-196. — On pourra lire un autre article du même journal (lit. iSlio, p. 281): Des mots à la mode dans le quartier latin; et. Paris et les Parisiens en IS35, de M'"" Trollope (I, pp. 17-21.)

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un petit air, bien flatteur, dinitié, et cela fait enrager les profanes '.

u Qui donc a dit que la langue française était un modèle de clarté? » remarque notre « ironiste parisien », à la date dn 3 décembre i834. « C'est une opinion fort contestable et quil faudra réformer au plus tôt... Jamais par exemple on n'a fait une pareille consommation d'adjectifs, et quels adjectifs 1 II faudrait un Rabelais pour égaler cette faconde et un Saumaise pour l'expliquer... Je vais demander à mes jeunes amis, pour mon usage personnel, une liste de leurs termes les plus usités pour ne rien perdre des délicatesses et, comme ils disent, du pittoresque et des truculences de leur conversation...

(( Le procédé d'ailleurs est fort commode, et ce n'est pas le moindre de ses mérites que de vous dispenser de donner les raisons de vos jugements.

— Que pensez- vous de cette pièce !*

— C'est gotbiquc.

— Fort bien. Mais encore ?

— C'est gothique, vous dis-je.

— Sans doute, et je crois vous entendre. Mais...

— C'est gothique, et gothique flamboyant.

(I N'insistez pas, vous ne tireriez pas autre chose de notre romantique. C'est son c tarte à la crème ». Gothique, encore gothique, toujours gothique... Ces petits messieurs ressemblent aux pédants de Molière beaucoup plus qu'ils ne pensent, n Votre prudence est endormie... prudence endormie... »

Faut-il ajouter qu'un Jeune-France ne fait jamais de

I. DistiiKjué. artualilé, cassant, providentiel, éfo«/"rfissrtn/ (qui « est le point culminant du langage »). il y a de la jxuhie, il y a du drame, c'est nature. ét<iient les mois à la mode en i8;îo. {Çï. Balzar, Des mots à la Mode. Œuvres complètes, XXII, pp. 1G7-174.)

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