‹ Le romantisme et les moeursChapitre 1 sur 122 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il ne faudrait point que le titre de ce livre fît illusion. Ce n'est pas une histoire de l'influence romantique sur la société française : elle aurait exigé plusieurs volumes. On n'a pu que donner un aperçu du sujet, en présentant sous un certain ordre quelques faits, et quelques documents dont on se trouvait disposer et qui sont pour la plupart inédits.

La plus stricte impartialité, il est sans doute superflu d'en avertir, a été notre préoccupation de tous les instants. Qu'il soit arrivé au romantisme d'exercer sur les mœurs une action bienfaisante, nous sommes si éloigné d'y contredire qu'au contraire nous l'avons indiqué avec toute la netteté possible, chaque fois que s'en est présentée l'occasion. Malheureusement l'occasion a été rare et c'est à l'analyse d'influences d'une tout autre sorte que notre étude a dû presque nécessairement se restreindre. La raison en est simple : nous n'avons guère trouvé que des influences de cette dernière espèce dans les documents qu'il nous a été donné d'examiner. Sans doute encore, il en est de la vertu comme des honnêtes femmes : elle ne fait point parler d'elle et elle n'en parle pas elle-même volontiers. Toujours est-il que ce livre pourrait bien avoir

Il PREFACE

pris, malgré nous, l'air d'une nosographie. C'est dire qu'il a des lacunes. De mieux informés ou de plus heureux se donneront le plaisir de les combler. Nous demandons seulement qu'on nous tienne compte de la franchise de cet aveu initial.

Notre documentation ayant été ainsi restreinte de par les circonstances, il suit que nous n'avions pas le droit de présenter au lecteur, même sous forme d'inductions, des conclusions générales. C'est aux romantiques eux-mêmes que nous avons été heureux de laisser ce soin. On verra qu'ils ont tous fini par désavouer formellement les théories dont ils avaient été d'abord les tenants les plus enthousiastes et les propagateurs les plus ardents.

Nous serions reconnaissant au lecteur de ne pas chercher dans notre étude autre chose qu'elle-même. Il n'y a ici ni désir d'apologie, — c'est une naïveté de le dire seulement, — ni dénigrement systématique, — ce qu'il est peut-être fâcheux qu'on soit obligé d'affirmer. On déclare donc n'avoir eu souci que de vérité ou, plus modestement, de ce que l'on croit êlre la vérité. Etudier des faits sans autre préoccupation que d'arriver à les bien connaître, avec le seul désir de trouver les rapports qui les unissent, et en essayant de rattacher quelques-uns d'entre eux à leurs causes probables : tel a été notre but. notre but unique, et notre souhait le plus vif serait de l'avoir quelquefois atteint.

l'KKKACE III

Une prière encore que nous formulons instamment, c'est qu'on veuille bien toujours se souvenir qu'il ne s'agit ici ni de littérature, ni d'esthétique, mais de psychologie et d'histoire. Le romantisme a été une renaissance des lettres éclatante, nous lui devons quelques beaux chefs-d'œuvre, il nous a dotés d'une poésie lyrique incomparable : c'est entendu ; mais ce n'est pas de ses mérites littéraires qu'il s'agit pour l'instant, et nous demandons qu'on n'aille pas nous faire penser du talent des écrivains ce que nous dirons de l'influence des œuvres. On peut être fermement convaincu de l'action néfaste d'un artiste, tout en admirant son génie. Ce n'est peut-être pas bien logique; en tout cas c'est très naturel, et la vie est pleine de ces espèces de contradictions.

Nos documents s'étendant de 1832 à 1847 ou à peu près, cette étude devait avoir les mêmes limites. Elles sont arbitraires, incontestablement. Doctrine générale en effet ou simple affaire de tempérament individuel,

— la question est pour le moment sans importance,

— le romantisme, à donner au mot sa signification la plus étendue, commence au point précis où l'imagination et la sensibilité, l'imagination surtout, usurpent le rôle qui devrait toujours être réservé normalement à l'intelligence et à la raison, et où l'on s'en remet à la faculté la plus capricieuse du soin de connaître de toutes choses et finalement de vous conduire. — Mais alors, le romantisme est presque aussi vieux que le monde ?

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