I. ANÏ'OMSMK
déchéance, le malheureux fut considéré comme sacré ; a défaut de tous autres sentiments, on ne devait avoir pour lui que pitié, indulgence, charité ; et c'est ainsi qu'il se répandit partout un sentimentalisme fâcheux, point exempt de niaiserie.
Les femmes en profitèrent d'abord, certaines femmes. Il fut désormais inutile à Marie-Madeleine de se retirer au désert pour mériter le pardon de ses doux péchés, et elle n'eut pas besoin, pour les effacer, d'en faire pénitence ; ils lui furent au contraire une recommandation. On l'aima, non point quoi qu'elle fût, mais parce qu'elle était, déchue ; on s'apitoya sur son sort; toutes les mains se tendirent vers elle, secourables et pleines de bénédictions.
.Je t'aime d'être faible et d'être misérable, Et d'avoir autrefois connu bien des douleurs ; Ton auréole est faite avec les malheurs, Viens recevoir du ciel la palme vénérable1.
L'apothéose était inattendue ; Marie-Madeleine l'accepta, semble-t-il, avec sérénité. Sans trop en sourire, elle vit crouler autour d'elle une avalanche de protestations déclamatoires, inspirées des Confessions de Jean-Jacques2 ou de
1. Joseph N***, étudiant en droit, 23 ans, 1836. C'est celui dont il a été question plus haut, p. 260.
2. Une des plus extraordinaires est certainement celle qu'on lit dans les Mémoires d'un suicidé (116-124). Jean-Marc s'est égaré dans n une de ces maisons impures que protège la police, que recherche la débauche et que remplissent la paresse et la misère ». Laurence est folâtre, ou le paraît; elle a dix-sept ans ; pour lui, il est lugubre et il pleure; ces larmes touchent sa compagne d'occasion, elle le console, elle devient maternelle. Pris de pitié à son tour, il lui donne sa chaîne de montre; et la bonté compatissante de Laurence réalise ce prodige de réconcilier Jean-Marc avec les femmes. « La Providence sait toujours tirer une conséquence morale des faits môme les plus immoraux ; tâchons d'être assez grand pour faire comme elle. » Ajhpii, serait-on tenté d'ajouter.
Rolla ; et sa situation sociale en éprouva des changements profonds. Les bourgeois eux-mêmes n'eurent plus pour elle l'horreur d'autrefois, et quand elle donna à leur colère l'occasion de se manifester, cette colère mollissait assez vite et une involontaire pitié en adoucissait les explosions. « J'ai grondé Marcel, parce que c'était mon devoir... Ne croyez pas que je sois inflexible, que j'aie des entrailles d'airain. J'ai lu, je sais que ces créatures ne sont pas toutes méprisables et viles ; Marion Dclormc m'a appris qu'elles ont un cœur et qu'à l'instar des plus honnêtes femmes, elles peuvent souffrir... Elles sont souvent plus à plaindre qu'à blâmer '. » On peut penser ce qu'on voudra de la condition nouvelle qui fut désormais celle des Marion Delorme : il doit nous suftîre d'avoir montré que le romantisme ne fut pas étranger à ce qu'on pourrait appeler leur avènement social — si rapide et si complet, qu'il suscita tout de suite les plus énergiques protestations. On connaît celles d'Emile Augier.
Fort heureusement pour eux, les romantiques ne laissèrent pas toujours leur commisération s'égarer sur les « créatures déchues », les paresseux, les déclassés, les outlaws de toute espèce, — encore que toutes ces catégories aient eu, à ce qu'il semble, leurs préférences secrètes, peut-être par amour du paradoxe et de l'antithèse violente, tout simplement. Ils n'ont pas toujours songé à tirer des haillons des effets à la Rembrandt, et ils se sont volontiers penchés sur des misères dénuées de pittoresque et sans grandeur. Les disciples ne pouvaient pas ne pas subir cette heureuse influence : et c'est ainsi qu'un peu plus d'humanité s'est insinuée dans le corps social. Nous sommes tiers.
1. Cf. les fines et ironiques réflexions de Doudan (III, p. 253, I dire .i M"" de Staël, 28 janvier 1850) sur la Claudio de George Sand.