‹ Le romantisme et les moeursChapitre 102 sur 122 · tienne 13***, 20 ans, 1846. C'est le même qui écrivait · texte numérisé non relu

tienne 13***, 20 ans, 1846. C'est le même qui écrivait

La liqueur épuisée, on brisera le vase. Cf. plus haut, p. 189.

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in- voulons pas parler de la réhabilitation de la courtisane que Marion Delorme a commencée, que la Dame aux camélias continuera et contre laquelle la rude Aventurière d'Emile Augier sera à peu près impuissante ; mais il semble bien qu'on se soit familiarisé avec de certaines choses qui n'inspiraient autrefois que de l'horreur ; s'il faut en croire les magistrats, le vice et le crime mêmes, pourvu qu'ils se présentent « avec l'auréole de la grandeur », suscitent d'assez vives sympathies; et, toujours d'après la même source, c'est la littérature romantique qui a été le principal instrument de cette transformation.

Dans un discours de rentrée, que la Gazette des Tribunaux reproduisait à la date du 4 novembre 1838, le procureur général près la Cour de Paris analysait le malaise dont il lui paraissait que souffrait la société contemporaine, et il concluait :

« C'est ainsi que se forme un fatal alliage d'égoïsme effréné et d'orgueil impuissant, de mélancolie sombre et d'activé énergie qui aboutit au désespoir ou à la révolte, au suicide ou au crime. Et s il arrive que l'art dégradé, empruntant à de pareilles idées ses inspirations, les personnifie avec éclat aux yeux de la foule, les Tribunaux de répression verront s'asseoir devant eux les héros du mélodrame et du roman, avec les mêmes attitudes, les mêmes sentiments et le même langage, grandis à leurs propres yeux par les passions qui les ont faits coupables, et opposant aux lois qui les condamnent, et aux jugements qui les frappent, le sourire méprisant d'une supériorité méconnue. Quelquefois même les juges subiront aussi cette fascination que produit le spectacle des émotions sincères et des passions ardentes ; les désordres et les entraînements qui amènent et expliquent le crime en deviendront la justification complète ; nous avons presque dit la glorification, et,

par une étrange contradiction, dans une société où la philanthropie dispute au pouvoir social le droit de punir de mort les plus grands forfaits, on concédera par l'impunité ce droit terrible du glaive à une passion immorale offensée selon son Code et homicide de par l'arrêt qu'elle prononce. »

L'année suivante, dans un autre discours de rentrée prononcé devant la même cour, l'avocat général Delapalme faisait entendre les mêmes plaintes, appuyées cette fois de considérants plus énergiques et plus développés.

« N'envisageant plus les choses dans leur sens moral, mais par la sensation, on a montré que l'horrible pouvait avoir ses beautés, et si le bas et le vil ne se sont pas relevés de leur abjection, le vice et le crime, plus heureux, ont presque trouvé leur excuse lorsqu'ils ont pu emprunter a la passion quelque chose de ses éga remens. Sous les peintures qui l'ont embelli, le vice a perdu sa laideur, et, avec la parure qu'on lui adonnée, il a pu s'asseoir près de la vertu presque sans la faire rougir : désormais, il a eu sa place dans le monde, il a eu ses droits qu'on lui a laissé

prendre Protégé par cette faveur, le crime lui-même,

il faut bien le dire, a trouvé moyen de se faire comprendre quelquefois dans ce pardon général, et si ce n'est aux yeux des hommes graves, au moins pour quelques imaginations fascinées et troublées, il a semblé qu'il fût aussi entouré de quelque illusion ; il s'est trouvé des esprits qui ont vu une sorte de mystère sauvage dans ses profondeurs et dans ses abîmes; il a eu comme sa sublimité et ses grandeurs ténébreuses, et peu s'en est fallu qu'on ne le considérât, lui aussi, comme quelque grande et puissante passion, prenant son rang parmi les autres passions humaines, et trouvant son explication dans son audace même et dans sa force '. »

1. Gazelle des Tribunaux, 4 novembre 1839. — Même langage avait

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Le magistrat croyait de son devoir d'insister, et il continuait :

« N'est-il pas vrai que dans ce temps plus qu'à aucune époque peut-être, on a vu transporter dans la défense des accusés ce sentiment trompeur qui excuse et qui explique le crime par la passion, et qui veut voir l'innocence partout où se trouve quelque grand emportement de lame?... De là, séparant dans cette fausse route, on a voulu faire oublier le crime en l'entourant quelquefois d'une véritable fantasmagorie théâtrale et l'on a fait d'un procès un drame ou un roman. Transportant au milieu de vous je ne sais quelles impressions prises sur la scène ou dans les livres, il a semblé qu'il suffisait que l'avocat entourât l'accusé de cette sorte de prestige dont l'écrivain qui laisse errer sa plume au hasard et qui n'a d'autre tâche que celle d'amuser orne le héros de son poème ' . »

été déjà tenu dans un autre discours de rentrée, à la Cour d'Amiens.

i Qu'on traduise à la barre de nos Cours d'assises des criminels de la trempe de ceux qu'on simule sur le théâtre : tel est le respect de la justice pour l'honnêteté publique, qu'elle s'imposerait le huisclos et qu'elle croirait faire offense à son propre sanctuaire, en tolérant dans le secret de son audience, des maximes, des anathèmes pareils à ceux qui, dans les salles de spectacle, émeuvent d'une inqualifiable jouissance qui va jusqu'à la convulsion... » Gazette des Tribunaux, 12 novembre 1836.

1. « Nous entendions tout à l'heure les conteurs à la mode, en 1840, répondre aux critiques : << Nous nous inspirons des mystères de la vie réelle, et elle en contient de bien plus extraordinaires, de bien plus effrayants, de bien plus monstrueux que nos récits. » .Maintenant, c'est l'inverse ; un jeune radical de quatorze à quinze ans,

bourré de feuilletons à cinq centimes rêve un voyage d'agrément

;'i la Nouvelle; il se figure aisément de quel prestige va l'entourer, parmi les dilettantes de l'assassinat, un crime original, embelli par son adolescence, lui donnant droit au titre d'enfant prodige ou de scélérat précoce, et prouvant aux connaisseurs que le couteau n'attend pas le nombre des années dans les gaines dignes de lui. Quelle sera sa victime '.' sur quel sujet s'exercera-t-il?

Enfin, avec les ménagements nécessaires dont la justice elle-même ne saurait se dispenser, mais avec une netteté suffisante et qui même ne manque pas de courage, l'avocat général précisait ses accusations contre la littérature contemporaine, c'est-à-dire romantique, et c'est elle qu'il rendait responsable en grande partie de ce nouvel état d'âme, comme nous dirions aujourd'hui.

« Et pour terminer ce tableau de notre malaise moral, n'est-ce pas là le rôle que souvent font aux crimes nos livres et quelquefois notre théâtre ? Si nous allons le contempler sur cette scène où le peuple vient prendre ses leçons, et dont il rapporte ses impressions, si ce n'est sa doctrine, le criminel, étrangement métamorphosé, ne semble-t-il pas quelquefois n'être qu'un homme auquel la nature a donné une âme plus forte et d'une trempe plus vigoureuse ? C'est une sorte de génie, génie du mal, si l'on veut...

« Voilà ce que trop souvent on présente aux yeux de la foule ; c'est à cette source qu'elle va boire, et il n'y a rien de repoussant dans le crime que l'on n'ait fait accepter à l'imagination trompée, en mettant auprès, comme le miel sur les bords du vase aux sucs amers, l'intérêt du drame ou

(i Peu lui importe, puisque la chose ne doil avoir lieu que pour sou plaisir. Il descend dans la rue, il cherche, il trouve, il emmène dans sou garni un pauvre petit hamhin de six à sept ans; il le déshabille afin de le frapper plus à son aise et de ne pas égarer ou émousser sou couteau dans les vêtements; il le saigne, il le tue. Puis, au magistrat qui l'interroge, il répond avec un sang-froid imperturbable : J'avais vu la scène dans un des romans que j'ai lus : j'ai tenu à la reproduire exactement. •< Ce n'est pas un assassin, c'est un virtuose. » Pontmartiû, Souvenirs d'un vieux critique, II, la Littérature et le crime. — On sait aussi le retentissement qu'eut alors l'affaire Peytel et comment Balzac et Gavarni coururent à la Cour d'assises de l'Ain avec un mémoire détaillé pour prouver l'innocence de l'inculpé.

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du roman, les peintures qui plaisent à l'esprit, L'illusion des larmes ou de l'attendrissement.

« Le crime a trouvé son apologie et son poète, et un homme est venu qui, dune plume toute sanglante, a tracé des odes à l'assassinat et des dithyrambes à l'échafaud1. »

Coïncidence curieuse, mais nullement surprenante, la Cour d'Amiens entendait au même moment le même langage, et le procureur général Plougoulm constatait que « le crime devenait une carrière qui avait ses héros » ; que ces héros suscitaient trop aisément l'admiration de la foule: et que, si quelque protestation s'élevait contre une aussi fâcheuse manie, c'était évidemment celle d'un arriéré et d'un naïf, incapable de comprendre les « fortes natures » des criminels et de goûter cette sauvage et tragique poésie 2.

Sans doute, il n'est pas à 1 avantage d'une école littéraire qu'on puisse 1 accuser d'avoir fait naitre et propagé d< s

1. Gazette des Tribunaux, 8novembre 1839. — « Il n'y a plusd'éncrgie que dans les êtres séparés de la société », écrit Balzac dans la Préface de Splendeurs et misères des courtisanes ; et l'on sail avec quelle complaisance il a dessiné les héros des « vies d'opposition . et en général tous les « réfractaires ». Cf. encore ce qu'il dit de la poésie du crime dans la préface des Paysans [Œuvres, XIV, 233).

2. Cf. de Salvandy, la Révolution de IS30, p. 430, et surtout ces lignes de Sainte-Beuve. « Sous la Bestauration, cette littérature était encore contenue par des doctrines et des espèces de principes : sous le régime des dix-huit années, elle n'a plus rien eu qui la contint, et le désir du gain, joint au besoin de faire du bruit, a produit beaucoup d'œmres qui ont contribué à la dissolution des pouvoirs publics et des idées. » Note secrète de Sainte-Beuve, adressée au Cabinet de l'Empereur, 31 mars 1856 Papiers et Correspondance* de la famille impériale, II, 258).

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goûts pareils. Mais il est rare aussi que le mal ne s'accompagne pas de quelque bien, et, malgré les excès où il s'est laissé emporter quelquefois, l'individualisme romantique n'a pas laissé d'avoir parfois une heureuse influence.

C'est ainsi qu'il a fait pénétrer profondément dans l'esprit public le respect de la personne humaine et qu'il a développé, beaucoup plus que toute autre doctrine littéraire, la pitié pour les faibles et les déshérités. « Un amour infini pour la portion souffrante de l'humanité — est-il dit dans la Vie de Joseph Delorme — et une haine implacable contre les puissants de ce monde partageaient son cœur ; l'injustice le suffoquait et faisait bouillir son sang. » Et les frères de Joseph Delorme ont été nombreux. Sincérité véritable ou bel exercice de rhétorique, il n'importe : un souffle d'attendrissement a passé sur les âmes, et elles ont aimé compatir. On n'en est pas encore à proclamer « la majesté des souffrances humaines », et de la compassion qu'elles inspirent on ne fait pas une religion. Mais avec une bonne volonté qu'il faut bien reconnaître et louer, les mœurs publiques mettent en pratique les conseils et les leçons de la littérature. Dans le roman, au théâtre et jusque dans l'histoire, c'est aux petits que désormais sont réservés les beaux rôles *, c'est à eux presque exclusivement que les écrivains cherchent à intéresser le lecteur; et il passequelque chose de cette sympathie dans la réalité.

Il est vrai qu'il arrive à cette sympathie de s'égarer quelquefois ou de se manifester d'assez étrange façon. On ne vit pas impunément en plein romantisme, et ce n'est pas au lyrisme qu'il faut demander le sens délicat des convenances sociales. Quelle que fût l'origine ou la cause de sa

1. Cf. pour le développement de cette idée, notre étude sur le Roman historique à Vépoque romantique, livre IV, chap. i.

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