Voir plus haut le chapitre, le Romantisme et l amour
l'amour ? et le plus indépendant des sentiments, Le plus
divin, ne commet-elle pas tous les jours la folie insigne de le vouloir parquer, asservir dans le mariage ? Guerre donc à la société ! C'est elle, l'ennemie, et c'est elle, « l'infâme » ! Elle seule a tout gâté, tout perverti, tout corrompu. L'égalité naturelle, l'égalité primitive de l'homme et de la femme, c'est sa détestable, sa maudite intrusion qui l'a ruinée, en faisant de l'un un tyran, de l'autre une esclave; ce qui était d'abord la source de tous les bonheurs et de toutes les vertus, est devenu par elle l'origine de toutes les douleurs et de toutes les hontes; en face de l'amour créé par Dieu, elle a osé dresser le mariage, qui est la dérision de l'amour et sa négation. Contre elle donc la révolte n'est pas seulement légitime, c'est encore le plus impérieux des devoirs. Ce que lui doit tout esprit généreux, c'est une haine inextinguible, inexpiable, une guerre sans pitié, sans relâche, sans merci. Et, de fait, depuis J.-J. Rousseau, jamais l'individualisme n'avait dirigé contre l'institution sociale assauts plus furieux. « Société, institutions, haine à vous ! haine à mort ! » Ces explosions sont déjà dans Indiana et dans Valentine ; et, au fond de tous les romans de la première manière, il n'y a guère autre chose '. « Je ne suis pas réconcilié avec la société, — écrit Jacques à Sylvia, — et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares
1. Cf. encore la Comtesse de Rudolsladt et Lucrezia Floriani. — Il y a dans Romanset mariage, de Ferrière, I, 29-37, une discussion en règle des idées de George Sand. — Stendhal pensait aussi qu'il est superflu de faire tant de façons avec une chose aussi naturelle, aussi simple que l'amour, et il proposait aux gens de son époque la méthode pratiquée assez abondamment, assurait-il, en Italie. Dite aW.che mi pince, fait dire une jeune femme à un jeune homme par un tiers. Mi voleté bene ? demande l'heureux élu. Si, caro, répond la femme ; et voilà une union scellée. Et Beyle de s'écrier, avec le regret qu'une si commode pratique ne soit pas d'un usage universel : « Quel idéal ! »
institutions quelle ait ébauchées. Je ne cloute pas qu'il ne soit aboli si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison. » Voilà le thème, toujours implicitement contenu, quelquefois développé à satiété, clans toutes ces œuvres.
C'est comme un parti pris chez notre romancier : invariablement sont adumables et sympathiques tous les révoltés, tous les outlaws ; antipathiques et méprisables, tous ceux qui se déclarent satisfaits d'une situation régulière, légale, officielle. L'amant — « ce roi de tous ses livres », comme disait fort bien Nisard — est invariablement beau, paré de toutes les séductions et de toutes les grâces, il est idéal ; pour le mari, il est toujours grotesque, à moins qu'il ne soit odieux '. Jacques lui-même, le prodige d'intelligence et le colosse de volonté, Jacques subit la loi fatale : quoi qu'il en ait, le mariage lui ôte tout prestige, et le suicide final ne le rétablit pas clans sa première grandeur 2.
Au reste, nos héros se décident-ils à affronter l'union conjugale, c'est avec des dispositions assurément peu familières au commun des mortels. Voici la lettre que Fernande reçoit de son futur époux : « Vous allez jurer de mètre
1. George Sand essaya de se disculper, sans y réussir, dans ses Lettresd'un voyageur. Cf. aussi la Préface d'Indiana, édition 1832.