La réprobation du monde nous attend
dit Gabrielle à Stéphane qui lui propose de l'enlever; et Stéphane de répondre :
Qu'elle vienne et je serai content!
Que ce inonde irascible et devant qui tout tremble, Par son courroux nous lie à tout jamais ensemble ; Je bénirai l'arrêt qui nous met hors la loi, Et ne vous laisse plus d'autre soutien pie moi.
Gabrielle, V, 4.
Et pour les Jeune-France, le mariage n'est rien qu'un •< trafic impur », naturellement. Cf. plus haut, p. 21'.).
GEORGE s \\l> ET LE MARIAGE ."{'.W
fidèle et de m être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre cœur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes : vous ne devez pas me promettra' de m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. » La recommandation est aussi délicate qu'opportune. Décidément, ce Jacques est extraordinaire en tout, et, quand il se mêle d'être naïf, ridicule et absurde, on peut juger qu'il ne l'est pas à demi. Cependant Lélia n'a jamais eu de meilleur interprète, et nul n'a mieux traduit ses plus constantes, ses plus chères pensées '.
Que cette conception particulière de l'amour ait amené l'auteur de Valentine et à1 André à proclamer que la passion supprime les distances sociales et que, par exemple, l'aristocratique Valentine de liaimbault peut s'unir sans mésalliance au paysan Bénédict. comme André de Morand à la fleuriste Geneviève, la suite est trop évidente et il n'y a pas lieu d'insister. Mais la haine du mariage a eu chez elle une autre conséquence singulièrement plus redoutable et dangereuse ; et c'est tout simplement une théorie de l'adul-
1. Il est vrai que tous les personnages n'ont pas la générosité niaise de Jacques. La passion a beau être, à leurs yeux, d'essence divine, irrésistible et fatale, ils croient pouvoir la gouverner en maîtres, et la provoquer ou la retenir au gré de leur fantaisie. Là où il n'y a pas de liberté, il est trop évident qu'on ne saurait non plus exercer de contrainte : pourtant ils n'hésitent pas à s'établir tyrans et despotes de par les seuls droits de leur passion; en d'autres termes, le plus parfait égoïsme règle leur logique. v Ne me dis pas — écrit Jacques à Sylvia — «pie j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord cet être ne serait qu'infortuné en d'autres mains que les miennes ; et puis, ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. » Que n'ajoute-t-il immédiatement, l'intéressant héros de tous les sacrifices, l'homme de toutes les immolations, le saint Vincent de Paul
tère, fort nouvelle — et rigoureusement déduite. — C'est Jacques qui nous l'expose. Nous le savons déjà : « Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre. » Il en résulte nécessairement que « ce qui avilit la femme, c'est le mensonge ; ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son mari ».
Le raisonnement est en bonne forme et la conclusion d'une irréprochable justesse, — une fois les prémisses admises. — Mais le mari, quelle conduite lui faire tenir a l'égard de l'épouse coupable ? « Il y a des hommes qui ésroryent sans façon leur femme infidèle, a la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme une propriété légale. D autres se battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conju-
de la charité conjugale, que n'ajoute-t-il que Fernande ne lui témoignera jamais assez de reconnaissance pour tant de dévouement et d'abnégation ?
Au surplus existerait-il honneur plus enivrant que de partager les douleurs de qui se targue d'être « une exception en fait de souffrance » ?" Fernande souffrira donc avec lui. » En vérité, c'était bien la peine de crier anathème à la société et avec de si violents éclats, pour en arriver aux mêmes abus de pouvoir, pratiqués seulement de façon un peu plus scandaleuse ! Le Ruy Blas berrichon, Bénédict, aura l'égoïsme encore plus forcené. Il a semblé à Valentine, épouvantée, qu'une ombre avait passé devant la fenêtre du pavillon et «pie cette ombre pourrait bien être celle de M. de Lansac; son amant la rassure en ces termes : « Ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras cpie de vous savoir vivante aux bras d'un autre ?... » A la bonne heure, et voilà qui s'appelle parler ! Maisque devient alors l'inaliénable liberté de la passion ? Et l'étrange respect qu'on témoigne à cet «. Amour •> dont on proclamait si haut et si superbement l'origine divine et le caractère sacré !
gai, les plus communes manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de ces hommes-là. » L'homme vraiment intelligent et supérieur, l'homme affranchi de préjugés se contentera de « regretter » l'événement, jusqu'au jour où il laissera, par sa disparition, liberté complète aux nouveaux amants qui, dans leur gratitude, tous les soirs prieront Dieu pour l'ancien mari, d'humeur si accommodante et si débonnaire!
Voilà des idées dangereuses, incontestablement, et qui renferment des germes terribles de destruction : nous en apporterons des preuves d'une assez éloquente tristesse. Il serait injuste cependant de les rejeter sans appel, pour ne pas dire sans examen, à l'exemple des critiques de 183o ; et il était bon, il était salutaire pour la société elle-même que quelques-unes au moins fussent hardiment exprimées et lancées dans la circulation. Nous n'en pouvons malheureusement donner qu'un trop rapide aperçu.
On peut en convenir sans doute a priori : il y a dans la société des institutions intangibles, et il ne faut jamais les entourer que de silence et de respect. C'est l'inébranlable conviction de ceux qui n'ont jamais eu à en souffrir ; et on n'a qu'à les féliciter de leur caractère ou de leur fortune. Ceux-là sont en général rebelles à toutes les nouveautés, quelque justifiées d'ailleurs qu'elles puissent être, et les plus innocentes réformes, n'ayant pas d'adversaires plus prévenus, n'en sauraient avoir de plus intransigeants et de plus opiniâtres. Mais on peut admettre aussi, — et sans se faire accuser pour cela de vouloir « lever contre la société l'étendard de la révolte », — que toutes nos institutions,
même les plus indispensables, sont toujours imparfaites par quelque endroit et donc susceptibles d'améliorations. Réaliser le plus grand nombre possible de ces perfectionnements, voilà la plus noble tache que puissent s'imposer tous ceux qui savent penser, tous ceux qui savent écrire, auteurs dramatiques dans leurs pièces et romanciers dans leurs romans. Ira-t-on dire que l'art doit rester étranger et supérieur à toutes ces questions? On l'a dit et on l'a cru, mais on a eu tort. De quoi veut-on que vivent les œuvres, sinon d'observation et de réalité, c'est-à-dire d'humanité ? L'artiste devra donc avoir des idées, le plus d'idées possible, toutes les idées de son temps, et il en fera comme la substance et la moelle de ses ouvrages. Bien loin de se garder scrupuleusement des thèses, il devra les rechercher, les provoquer au besoin, — sans jamais oublier de les traiter en obéissant aux règles spéciales de son art. Molière n'a pas fait autre chose, et Beaumarchais dans ses meilleurs jours, et Alexandre Dumas fils ; et nos jeunes auteurs dramatiques ont bien raison de suivre leurs exemples. C'est cette qualité qui donne aux romans de M. Bourget et aux comédies de M. Brieux une puissance singulière, et c'est d'elle enfin qulndiana, Valentïne et Jacques tirent encore pour nous le meilleur de leur intérêt.
Que plusieurs de ces « thèses » soient délicates, d'un maniement difficile, et qu'on ne puisse apporter à les soutenir trop de précautions : il faut bien en demeurer d'accord; que certaines idées, excellentes par elles-mêmes et dont les applications ne sauraient être que salutaires pour la masse, troublent profondément quelques âmes mal préparées à les recevoir et soient pour elles une occasion prochaine de chute : c'est encore une vérité indiscutable. Mais la raison est-elle suffisante pour en interdire à tout jamais la critique ? Quel progrès l'humanité a-t-elle réalisé qui ne fût toujours
accompagné de quelque mal? Et, dans l'ordre social en particulier, comment toucher aux vieilles bâtisses sans amener fatalement des ruines? Ce sont là misères inévitables. auxquelles il faut se résigner. Tout ce qu'on peut raisonnablement exiger de l'écrivain qui entreprend une réforme de ce genre, c'est de ne jamais oublier qu'il travaille sur de la matière humaine et sensible : c'est qu'il ne cause point d'inutiles souffrances par des opérations inconsidérées : et enfin, et surtout, c'est qu'il ne fasse point briller aux yeux des patients de trop éblouissants mirages : car les déceptions trop vives sont aussi trop douloureuses, et c'est infailliblement s'exposer à se faire maudire que de promettre dés l'abord, de garantir un rétablissement complet, Une santé parfaite, et de ne maintenir tout au plus le malade que dans une longue et pénible convalescence.
Ce seia encore une imprudence grave que d'aviver une plaie, sans être sur de pouvoir y appliquer aussitôt le baume qui soulage, à défaut du remède qui guérit ; et il y aura par exemple un peu plus que de la « naïveté » à commencer par faire aux maris la guerre la plus implacable et à répondre ensuite, quand on vous demandera ce que vous mettrez à leur place : « Mais... c'est le mariage ! » Car alors la « naïveté » pourrait bien s'appeler du nom plus juste de moquerie.
Puisque c'est un droit pour l'écrivain de critiquer, sous certaines réserves, les institutions sociales et d'en montrer ce qu'elles peuvent avoir d'insuffisant ou au contraire d'excessif, il s'ensuit que l'œuvre de George Sand, loin d'être exclusivement mauvaise, doit avoir exercé sur les mœurs une influence bienfaisante. C'est au mariage qu'elle en a voulu, au mariage tel qu'on le pratiquait assez souvent autour d'elle; c'est contre lui qu'elle a dirigé ses plus vives et ses plus furieuses attaques, et il est évident qu'elle n a
guère ménagé ses coups. Mais, la part faite aux colères, aux ivresses de la lutte et à l'animosité personnelle trop ardente, les cris de détresse, les imprécations, les désespoirs de toutes ces infortunées créatures, qui se débattent contre une tyrannie et un despotisme inexorables, ne sontils dignes d'aucune pitié, d'aucune consolation ? Qui de nous voudrait ressembler au colonel Delmare ou qui souhaiterait à sa fille un mari comme M. de Lansac ? Si cependant de malheureuses femmes sont liées à des maris indignes par des liens qu'on affirme éternels, faudra-t-il ne leur témoigner jamais qu'une compassion stérile et sera-t-il humainement bien juste de ne leur prêcher que la résignation ? Les appellera-t-on des révoltées ou des impudiques parce qu'elles réclament leur part de bonheur ? Ou, à supposer que l'individualisme ne s'emporte pas chez elles à cet excès d'audace, leur désir n'est-il pas légitime et leur droit absolu de desserrer, s'il leur répugne peut-être de les rompre, les chaînes qui les meurtrissent ?
Car enfin, il y a eu. et il y a encore aujourd'hui, de par le monde, des Indianas et des Valentines. Leur malheur vient-il de circonstances que nulle volonté ne saurait prévoir, cela est très fâcheux, et on ne peut s'en prendre qu'à leur misérable destin ; — victimes innocentes d'un monstrueux hasard, c'est pourtant un droit pour elles que de réclamer contre une injustice imméritée. — Mais si c'est l'orgueil, la vanité, l'ambition, la légèreté, ou peut-être les vils et sordides calculs d'une famille qui les ont ainsi jetées a l'abîme, comment ne protesteraient-elles pas, de toute l'énergie de leur misère, contre un odieux supplice de tous les instants ? Et qui donc pourrait s'indigner de leurs efforts désespérés pour s'y soustraire? N'est-ce pas bien plutôt un devoir strict pour chacun de leur tendre une main secourable. et, pour peu que le ciel vous ait accordé de génie,
l'obligation ne s'impose-t-elle pas rigoureusement d'essayer
« la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui rappliquent » ?... Et voici que le divorce apparaît comme Tunique remède à une situation sans issue. — Mais le divorce lui-même est un mal ! — C'est possible ; en tout cas. c'est un mal nécessaire, et dont les conséquences seront toujours moins graves que celles de l'autre mal qui lui a donné naissance. — Mais c'est la porte ouverte à tous les abus, et comme une prime à l'indépendance et à tous les fâcheux instincts d'égoïsme et d'insubordination ! — Gela est affaire aux législateurs et aux juges. Observateur et romancier, victime moi-même de votre loi d'airain, je constate l'excès, j'enregistre la souffrance, et je demande qu'on adoucisse l'une en diminuant l'autre. George Sand l'a demandé avec éclat. Elle faisait œuvre de charité sociale: il faut l'en féliciter et s'en montrer reconnaissant.
Voilà bien, et il n'est que juste de le dire, voilà la partie excellente de son œuvre. Avec plus d'intrépidité que tout autre, avec plus d'éloquence surtout et d'émotion, — la démonstration par exemples étant toujours autrement etîicace et vivante que les plus beaux raisonnements du monde et les plus solides dissertations, — elle a engagé le combat contre les empiétements indiscrets de la société sur les droits de l'individu, et mis en garde contre des abus de pouvoir qui deviennent rapidement intolérables. A l'une et à l'autre, elle a rappelé que leurs droits se bornaient mutuellement, et que, s'il y avait des crimes de l'individu contre la société que la société avait raison de punir sans faiblesse, il y avait aussi des crimes de la société contre l'individu dont l'individu pouvait, devait même exiger l'énergique répression.
Équilibre de pouvoirs malaisé, délimitation de frontières
terriblement délicate entre voisins toujours si jaloux de leurs privilèges respectifs : il n'en est pas moins vrai que la paix individuelle et la tranquillité sociale sont au prix de cette bonne entente et de cette harmonie. Nous devons obéir aux lois, puisque nous nous les sommes données, mais elles doivent à leur tour respecter notre personnalité, puisque c'est pour nous protéger individuellement que nous les avons faites. Ni tyrannie, ni esclavage d'aucune part. Or, comme il est bien difficile à l'individu de faire courir des risques à la société, et que c'est au contraire à la société que peut venir la tentation d'usurper sur les libertés de l'individu, c'est contre la société que l'individu doit être prémuni, et c'est à ses invasions qu'il doit résister avec acharnement.
Obéissance et résignation, autant de formes de lâcheté. La lutte est inégale, prodigieusement inégale : raison de plus pour nous y porter de toutes nos forces. Qui sait d'ailleurs si notre exemple ne sera pas contagieux, si notre héroïsme n'engendrera pas d'autres héroïsmes, et si, dans cet engagement terrible, c est toujours nous qui serons invariablement écrasés? Assez de cris de détresse ont répondu aux nôtres pour que nous puissions espérer de rapides renforts. Dussions-nous, au surplus, succomber dans la bataille, notre courage ne sera pas infécond: nos défaites d'aujourd'hui assurent les victoires de demain, car c'est la cause de la liberté dont nous sommes les défenseurs, et c'est à la liberté que, tôt ou tard, doit rester le dernier mot.
Jusqu'ici, toutes ces revendications de l'individualisme n'ont rien que de très acceptable, et il est même bon que, par intervalles du moins, elles se fassent entendre. Mais Fauteur à'Incliana et de Valentine devait aller plus loin encore et pousser une pointe plus audacieuse sur le terrain ennemi.
Il est fort difficile et probablement impossible à la société de tenir compte de la passion — autrement que pour se garantir de ses éclats. — Or la passion existe, et il n'est pas de prohibition qui ait la force de l'anéantir. Sans doute, les grandes passions sont rares, plus rares peutêtre que les grands génies ; et c'est fort heureux, en vérité. Il est bien sûr, d'autre part, que les créatures exceptionnelles se font toujours à elles-mêmes leurs lois, et que nos misérables petits codes ne sont pas à la taille des Rodrigue et des Ghimène. des Roméo et des Juliette, des Yseult et des Tristan... Mais la passion ne saurait-elle habiter que dans le cœur des héros de la légende ? Ne fait-elle pas explosion tout autour de nous, presque chaque jour ? Et serait-il indispensable d'avoir été juré aux assises pour être bien convaincu qu'il y a des crimes passionnels ? Puisque la passion se rencontre dans la vie ordinaire, ses droits, toujours comme les droits de l'individu, méritent donc d'être sauvegardés. C'est l'intérêt de la société qu'ils le soient. Elle évitera ainsi bien des catastrophes, tout en épargnant aux individus bien des souffrances.
Car vouloir arrêter des forces naturelles est pure folie ; on ne les contient pas avec plus de facilité qu'on ne contient des torrents impétueux, et les eaux bouillonnantes ont vite fait de briser l'obstacle toujours trop fragile. Mieux vaut en régulariser le cours, établir des digues, des écluses, des barrages, en un mot diriger l'œuvre de la nature au lieu de la contrarier brutalement.
Les romans de la première manière ne donnent pas d'autres avis. Encore une fois, le plaidoyer n'est pas toujours inutile. De temps à autre, il n'est qu'opportun de rappeler aux législateurs que ce ne sont ni des automates, ni des machines que régissent les lois ; que le cœur peut avoir ses raisons que le Code ne connaît point ; et qu'il y a tout Le romantisme et les mœurs 26
i02 LE ROMANTISME ET LES MŒURS
au moins témérité, par des prohibitions trop positives et des fins de non-recevoir absolues, à multiplier les chances de conflits entre d'irréconciliables adversaires.
Tout n'est donc pas pernicieux dans cette influence, et il n'y faut pas tout condamner, comme certains moralistes chagrins d'autrefois, défenseurs bien malavisés de la morale publique et maladroits champions de l'institution sociale. Si quelques préjugés ont vécu, si quelques-unes de nos lois, sans y gagner plus de « poésie » peut-être, ont assurément plus de souplesse et de « douceur », comme elle aimait à dire, si enfin certaines choses trouvent aujourd'hui nos âmes plus indulgentes : autant d'améliorations et de progrès auxquels la bonne Lélia n'est pas étrangère, et il convient de s'en souvenir.
C'est, malheureusement, une vérité d'expérience : les individus pâtissent assez souvent des réformes qui doivent profiter à la généralité ; et il arrive aux idées, même les plus raisonnables, de provoquer des troubles graves dans des intelligences incapables de les bien comprendre ou intéressées à les mal interpréter. Or il semble bien que c'ait été assez souvent la fortune des idées de George Sand ; et il n'y a rien là qui puisse surprendre. Critiques et artistes ont admiré l'abondance, le lyrisme de Valentine et dlndiana : le commun des mortels — ce qui veut dire presque tout le monde — a rêvé de « toutes ces poésies de la jeunesse et de l'amour » , félicités mystérieuses que le romancier promettait aux serviteurs effrénés de la passion, et qu'il faisait miroiter devant des cœurs avides de les posséder enfin '. Comme ils devaient être enivrants, ces appels
1. Deux témoignages — entre combien d'autres ! — expliqueront fort nettement les raisons de ce succès aussi prodigieux que soudain. Le premier est d'A. de Pontmartin, Nouveaux Samedis, xvi.
« Parce qu'un trône antique venait de s'écrouler sous les pavés
GEORGE S\M) ET LE MARIAGE i03
au bonheur! Ht que de femmes, fondées ou non à se croire incomprises, ont dû prêter une oreille éperdue aux incessantes suggestions de leurs personnages favoris!... Vous souffrez, et, tous les jours plus douloureusement, l'implacable réalité meurtrit vos âmes ; le remède est tout près de vous : osez étendre la main pour le saisir. La passion vous sollicite, mais la peur de l'opinion vous retient : qu'est-ce donc que l'opinion, sinon l'expression la plus superficielle de cette chose parfaitement méprisable qu'est la société? Des liens qui vous furent chers autrefois, vous les détestez aujourd'hui : c'est Dieu lui-même qui vous invite à un amour nouveau, suivez son inspiration. Le sentiment du devoir vous relient seul sur le penchant où vous entraîne
de l'émeute, on se figurait que tout était à défaire et à refaire; la religion, la philosophie, la politique, la poésie, l'art, la morale, le théâtre, la famille, les lois, le Code tout entier du bien et du mal. Il v avait des prophètes en chambre et des dieux au quatrième étage. 0 était romantique, saint-simonien, phalanstérien, icarien, fouriérisk pour être encore plus sûr que l'on était révolutionnaire. Le mariage révoltait comme une atteinte aux libres penchants des jeunes cuirs, et peu s'en fallait qu'on ne le traitât d'immoral. L'adultère n (Trayait pas, mais on le voulait grandiose, sans mensonge et sans potage, avec embranchement sur les cimes de l'Oberland ou les sables du Lido. La passion ne semblait sans excuse que lorsqu'elle cessait d'être sans limites... C'est ainsi que (les héros et les héroïnes de Mme Sand) rencontrèrent, dès leur naissance, un public prêt, non seulement à les admettre comme vraisemblables, mais à les reconnaître, à les revendiquer comme siens, à saluer en eux des camarades d'enfance, des compagons de jeunesse, associés à ses émotions, à ses joies, à ses douleurs, à ses folies, à ses fautes, au contraste de l'immensité de ses songes avec les petitesses de sa vie. o Cf. encore (Dernières causeries du samedi) Mme Sand et M. Paul de Musset.
L'antre témoignage est de J.-J. Weiss. le Théâtre et les mœurs, 202.
« Indiana ! Valentine! Lélia ! quels noms venons-nous de prononcer! et quels souvenirs avons-nous évoqués! Chose singulière el bien digne de fixer l'attention du philosophe qui observe les vicissitudes de nos sentiments et de nos idées! ce qui nous perdait il y a
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votre cœur ; mais le premier des devoirs n'est-il pas d'assurer l'exercice de toutes vos énergies, et n'est-ce pas mutiler en vous l'ouvrage du Créateur que d'en retrancher les passions? Qui que vous soyez, vous avez toutes le droit, inaliénable et sacré, d'être heureuses, et, si le monde vous refuse ce droit, eh bien ! résistez au monde. Entre vous et la société, c'est une guerre à mort; mais n'oubliez jamais que seules vous êtes les ouvrières de votre destinée1... — Quels conseils pour de certaines âmes ! Lecteurs et lectrices ne se firent guère faute d'écouter un moraliste si extraordinaire, aux prescriptions si alléchantes, et c'est par centaines qu'on put compter les frères et sœurs de Bénédict et de Jacques, de Valentine et d'Indiana.
Toutes les âmes qui furent tentées ne succombèrent pas. Mais que de luttes ont dû livrer les meilleures d'entre elles !
trente années, c'était l'excès de passions généreuses qui ne voulaient pas subir le frein vulgaire de la loi; c'étaient les rêves d'une poésie splendide qui ne voulait point s'emprisonner dans les devoirs terre à terre de la vie domestique; c'était une soif insatiable de l'idéal qui nous soufflait la révolte contre toutes les réalités delà vie; c'était un besoin d'être sublime que rien ne satisfaisait, si ce n'est l'orgueil qu'on éprouvait à fouler aux pieds, au nom de quelque sentiment supérieur, les obligations les plus sacrées qu'imposent le monde, la société et la famille. On mettait alors la vertu tout entière dans les beaux sentiments dégagés de préceptes positifs, pourvu qu'on eût conscience d'admirer ce qui était grand et héroïque, sans trop se soucier de pratiquer ce qui était bien, on se trouvait toujours assez honnête, et l'on ne s'apercevait pas que les plus profonds précipices sont voisins des cimes les plus ardues. »
1. Il y avait déjà dans Mme de Staël quelques-unes des idées de George Sand. On voit dans Mirza, Sophie, Adèle et Théodore, Pauline, Zulma., que la règle et le devoir sont peu de chose en face de l'amour. Quand le prêtre vient unir Théodore et Adèle, Théodore affirme que le serment de sa bien-aimée lui suffit, etc. Qu'est-ce d'ailleurs que Delphine et Corinne sinon des romans féministes ? cl que développent-ils, sinon cette idée qu.e le plus grand ennemi du bonheur des femmes, c'est la société?
george: sand et le mariage iOo
et que d'indécises victoires achetées au prix de quels efforts ! La perversion du cœur, l'oubli du devoir ne se manifestent pas nécessairement et toujours par des actes : toutes les infidélités, toutes les fautes n'ont pas abouti à des procès en séparation ou à des demandes en divorce; a plus forte raison, toutes les tragédies intimes ne se sont-elles pas dénouées devant une cour d'assises. Que de plaies morales cependant ont dû sonder les confesseurs, — lorsque confesseur il y a eu ! Que de blessures à panser, d'ulcères a guérir ! Et les intéressantes révélations que seraient pour nous, à coup sûr, les correspondances de l'époque, si nous les avions toutes conservées ! Qu'on essaie, par exemple, de se figurer 1 éloquence et le charme que, dans une petite ville de province, le désœuvrement, l'ennui, l'abus de la rêverie, quelquefois aussi des motifs réels de souffrance ou même de désespoir, devaient prêter à ces terribles docteurs d'individualisme qui s'appellent Indiana, Raymon ou Bénédict ! Quelle redoutable compagnie pendant les longues heures de mélancolique solitude ! Quel travail de lente, mais de sûre désorganisation !
Que le nombre des victimes ait été alors considérable, c'est ce que nous apprennent les écrivains de l'école réaliste. Où donc Flaubert a-t-il trouvé l'original d'Emma Bovary, et de quoi l'a-t-il montrée victime, sinon précisément du fameux idéal chanté par Lélia? La contagion a bien existé, puisqu elle s'est imposée avec cette force à l'observation ' .
I. A côté de l'influence des œuvres, il y a eu aussi l'influence directe et personnelle de la conduite.
« Le bruit qui se faisait autour de son nom, a écrit M. d'Haussonville, au lendemain de sa mort, la liberté de ses allures, l'apparente poésie de cette existence livrée aux hasards d'une fantaisie vagabonde, ont pu, dans le monde des lettres, tenter certaines hardiesses et susciter certaines imitations. » Et des personnes dignes de foi nous mil assuré que tout autour de Nohant la moralité publique
Mais, sans qu'il soit besoin de recourir à la littérature, la réalité va nous fournir elle-même des documents directs, et c'est l'histoire de bien des âmes qu'on va lire à travers l'histoire de Mme Noémi B***1.
Dans une ville de province, vivait en 1837 la plus paisible et la plus unie, au moins en apparence, des familles bourgeoises.
Le mari, industriel assez riche et ingénieur avisé, « de manières fort polies et de sentiments parfaitement nobles ». passait le meilleur de ses journées à son usine, par amour de son métier, et aussi pour assurer toutes les jouissances du bien-être le plus raffiné à « sa petite Noémi » . Peutêtre encore goûtait-il une satisfaction de vanité à procurer
s'était ressentie des irrégularités de la « bonne dame ». — Il y a dans un roman d'Hipp. Auger, La femme du monde et la femme artiste, 2 vol., 1837, des allusions à George Sand, et l'auteur conclut à la condamnation des deux espèces.
1. Depuis que ces lignes ont paru dans la Revue de Paris (1903), il nous est arrivé d'autres documents. Voici le plus significatif. Il émane de la femme d'un grand agriculteur (1838). « Je le sais, une loi d'airain m'enchaîne à lui; on me l'a dit, et de bienveillantes amies me le répètent discrètement. Mais qui l'a faite, cette loi ? La société. El que peut la société contre la passion? Quels droits a-t-elle sur elle '.' Que répondra-t-elle au cœur souffrant qui osera se dresser contre elle et lui dire : « Je veux le bonheur! j'y ai droit, je le mérite, je le veux. Tes lois absurdes m'empêchent de le goûter, hé bien ! tes lois absurdes, je les méprise, et toi qui les as inventées, je te maudis ; et tes monstrueuses prescriptions, je les foulerai aux pieds; et malgré toi, société infâme, malgré toi et tes décrets, je serai heureuse ; je veux l'être et je le serai !... » — Il faut lire l'ouvrage de Wladimir Karénine, George Sand. sa vie et ses œuvres, Paris, Ollendorff, 1899; et un article, sur ce livre, d'Arvède Barine, dans le Journal des Débats du 4 octobre 1899.
à sa femme de faciles triomphes : jamais salon ne fut mieux tenu, — pour le mobilier, s'entend ; — et c'est en vain que les amies de Noémi essayèrent d'égaler la richesse de ses toilettes et de ses parures, « sans cesse renouvelées avec une prodigalité vraiment fastueuse ». La jeune femme semblait donc très heureuse et on la jalousait fort. N'étaitelle pas comblée ? Une beauté dans tout son épanouissement, deux enfants superbes, et un mari dune générosité inépuisable, qui se faisait une gloire d'exaucer ses moindres caprices. De son côté, Noémi témoigna d'abord beaucoup de reconnaissance et d'affection à qui se dévouait ainsi pour elle. Mais ces jouissances de l'orgueil ne la contentèrent bientôt plus ; l'éducation de ses enfants lui laissait encore trop de loisirs ; la rêverie s'installa chez elle à demeure, — avec son inséparable compagnon, l'ennui.
Elle avait toujours beaucoup aimé la lecture, sa mère n'ayant jamais tempéré, encore moins dirigé ce goût, — intérieurement flattée d'avoir une fille instruite, elle dont la vie s'était écoulée tout entière dans la boutique de son époux, afin d'amasser « à leur demoiselle une dot rondelette ». Noémi se remit donc à lire de plus belle, et, comme autrefois, « toutes les nouveautés du jour ». D'un voyage à Paris, son mari lui-même rapporta, dans un paquet de volumes, les premiers romans de George Sand. Ce furent là, dès lors, ses livres de chevet.
Lucien, — le mari, — intelligence positive et tout à fait étrangère « à la poésie du sentiment », bien loin d'en concevoir aucune inquiétude, se moquait, au contraire, de l'intérêt passionné qu'elle prenait « à toutes ces aventures et à tous ces sentiments invraisemblables, purs enfantillages et bagatelles de femme ». Pour comble d'imprudence, il avait recueilli dans son usine, en qualité de comptable et à titre d'ancien camarade de collège, un fruit sec, un
raté prétentieux et aigri, mais d'esprit facile et avec quelques dehors qui, aux yeux d'une femme naïve, pouvaient passer pour brillants. Adolphe, naturellement, eut accès dans la maison. Il s'établit assez vite entre lui et Noémi « un commerce d'âme » ; et ce furent Indiana, Valent ine et Jacques qui en firent les frais principaux.
Pour éblouir plus sûrement la provinciale ingénue, Adolphe n'avait-il pas déclaré tout d'abord avoir plusieurs fois rencontré à Paris, au quartier latin, au restaurant Pinson ou à l'estaminet, George Sand, George Sand ellemême ? « Elle était habillée d'une redingote smse en gros drap et elle fumait des pipes comme un vieux grognard. » Même, n'y pouvant plus tenir, il était allé lui rendre visite chez elle, et il l'avait trouvée, dans sa pauvre mansarde du quai Saint-Michel, « assise à sa table de travail comme une simple ouvrière qui doit gagner son pain de la journée, elle, la femme de génie, l'écrivain immortel, le chantre divin de l'amour » ! — Tous ces détails traînaient dans tous les journaux d alors et le comptable n'avait eu la peine que de les ramasser ; mais ce qu'il fut dès ce moment pour la femme de son patron, il est aisé de s'en rendre compte.
Ainsi tous les deux, sollicités par une admiration commune pour « le génie malheureux et persécuté », commencèrent l'éternel voyage sentimental. Avec George Sand pour pilote, on n'a pas de peine à conjecturer où ils devaient aboutir : ce n'est pas en faisant de Valentine et d' Indiana leur « carte de Tendre » qu'il y avait à craindre d'aller tomber dans le « lac d'indifférence » ou d'oubli... Piètre histoire et fait divers banal que cette aventure, n'étaient les détails, bien particuliers et caractéristiques. Rien de plus vulgaire que les étapes du voyage, mais rien de plus significatif pour nous que les propos ordinaires des
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vovageurs. Avant d'écrire Madame Bovary, Flaubert en a
certainement entendu, ou deviné, des milliers du même genre.
Ce sont, par lettres, — la conversation ne pouvant plus suffire à ces débordements d'enthousiasme, — des échanges perpétuels de confidences sur « le charme, la suavité exquise de ces œuvres divines ». - - « Vous souvient-il, monsieur, de ces pages ravissantes du pavillon ? » (Il s'agit du pavillon que Valentine a fait aménager au fond de son parc, afin de faciliter ses entrevues avec Bénédict.) « Gomme il aurait fait bon y vivre ! et quel coin délicieux du paradis terrestre ! Ah ! quelle reconnaissance ne devrai-je pas toujours avoir pour l'écrivain qui donne à mon âme des émotions si douces et qui fait goûter tant de plaisir à un pauvre cœur que je croyais flétri ! » De part et d'autre, c'est une avalanche sans fin d'exclamations tumultueuses. « Que ces héros sont intéressants!... comme ces personnages sont beaux !... et surtout comme ils comprennent le sentiment!... » En dépit de son caractère taciturne, Ralph luimême, non le Ralph du dénouement, celui de « la chaumière indienne », mais le Ralph ordinaire, simple défenseur d'Indiana contre la brutalité de Delmare ou la frivolité deRaymon, leur paraît sublime.
Un point seul est inquiétant : des créatures si parfaites existent-elles dans la réalité ? Il l'affirme avec énergie, et elle ne demanderait pas mieux que de le croire ; mais elle a des doutes, et l'expérience l'a désabusée : « La réalité, hélas ! c'est un mari qui s'occupe d'affaires toute la journée et qui ne sait que vous apporter, le soir, la fatigue de ses préoccupations vulgaires, qui voudrait même vous intéresser à ses pauvres affaires! » Et, en effet, quelle horreur, bon Dieu! pour une femme tant soit peu distinguée! Cela se peut-il seulement concevoir ! Indiana s'est-elle jamais
mêlée de l'industrie du colonel Delmare, et, quoique Valentine ait l'air, un moment, de trouver plaisir à jouer le rôle de fermière, « comme on sent bien que c'est pour rire et qu'elle aurait été joliment attrapée s'il lui avait fallu prendre pour tout de bon la place de la mère Lhéry » ! — C'est ainsi que du moindre de ces billets, tout froissés et jaunis, s'exhalent des réminiscences et comme un parfum subtil de George Sand. C'est toujours les noms prestigieux de Valentine, d'Indiana, de Fernande, de Sylvie même, qui reviennent dans ceux du comptable ; de Bénédict, de Jacques, d'André ou d'Octave, dans ceux de son amie.
A trop s'engouer de quelqu'un, on arrive toujours à lui ressembler : nos personnages, sans tarder, passent à l'imitation de leurs héros favoris. Ils avaient commencé par s'entretenir des autres, ils écrivent maintenant et parlent pour leur compte personnel. Le romancier leur prête ses formules et fournit au séducteur son plan de séduction. — Nous le verrons plus loin, ce n'est pas la seule fois que l'auteur de Valentine a rendu ce service à des Lovelaces d'ordre inférieur, plus passionnés qu'imaginatifs, et c'est trop souvent chez elle que les séducteurs ont trouvé les principes de leur stratégie amoureuse. — Insinuations, réticences, désespoirs simulés, effusions mélancoliques, imprécations, malédictions, toute la kyrielle enfin des beaux, des grands sentiments, tous les oripeaux d'une rhétorique assez neuve alors, notre Bénédict de caisse a tout mis à contribution, et sa Valentine a fait comme lui. Jamais intoxication littéraire ne fut plus profonde. C'est de la mosaïque de George Sand que leurs lettres, et on dirait <[\ïlndiana, Valentine, Jacques surtout, leur ont servi de Parfait Secrétaire. Ils savent par cœur tous ces livres. Ils en ont des extraits, — comme les bons élèves d'autrefois avaient des «. cahiers d'expressions ». — Et ce ne sont pas
seulement les pensées de leur auteur, ses phrases mêmes les obsèdent : ils écrivent, ils voient, ils raisonnent « George Sand ».
Chose étrange ! Cette perpétuelle intervention d'un tiers dans leurs expansions, qui, à nos yeux, leur donne quelque chose d'artificiel, d' « insincère » presque, ne leur a communiqué à l'un et à l'autre que plus d'ardeur et de fièvre. Loin d'être affaiblis par toutes ces réminiscences, leurs plus beaux élans en reçoivent une force nouvelle. Plus ils ressemblent à leurs modèles, plus ils ont l'illusion d'être eux-mêmes. Le suprême bonheur, pour des fidèles, n'est-il pas de se confondre avec leur dieu ?
L'œuvre de séduction commence à peine, mais Adolphe pressent que la séduction est possible : il faut, suivant le rite, dresser l'idole sur un piédestal et brûler à ses pieds l'encens delà flatterie. « 18 juin, 11 heures du soir. — Je viens de vous quitter, ô ma douce amie ! ô mon bel ange tutélaire !... » (Octave, dans Jacques, écrit à Fernande : « Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô ma belle amie ! ô mon cher ange tutélaire ! que j'ai besoin de vous remercier... » Le comptable ne fait que de légères modifications.) Il poursuit : «... et il faut que je vous remercie du bien que vous m'avez fait, avant d'essayer de prendre un peu de repos. Le repos ! Le connaîtrai-je jamais plus maintenant? 11 m'a fui depuis que je vous ai connue, depuis que vous avez daigné me laisser comprendre que vous n'étiez pas insensible à mes misères, que vous vouliez bien me plaindre, me consoler, descendre jusqu'à moi, et avec le baume de votre affection panser les blessures de mon cœur. Ce soir surtout, si vous saviez quels échos délicieux et profonds votre douce parole faisait résonner dans mon âme ! » Ici, nouvelle citation de Jacques : « Oh! celle-ci est ma sœur, me disais-je en vous écoutant ;
elle pense, comme moi, qu'il faut être aimé ou mourir ; son cœur est un refuge que je veux implorer... » On peut lire la suite dans le roman, lettre XLIII. Viennent alors des souvenirs d'Indiana : «... Et pendant que votre voix céleste murmurait toutes ces choses enivrantes, lui, votre maître, lui, votre propriétaire », — le comptable n'est pas toujours un modèle de délicatesse, — « avec une insouciance insolente, les mains derrière le dos ou vautré dans un fauteuil, ricanait ! Pauvre et misérable nature, sans grandeur, sans idéal, sans poésie ! Et je pensais en vous regardant : Pauvre petite femme, pauvre enfant, si jeune et si belle, pauvre petite tleur née d'hier ! » — ce sont deux traits d'Indiana — - « oh ! je t'enlèverai à ce monstre d'indifférence et d'égoïsme ! Oh ! » - — ce qui suit n'appartient qu'au comptable — « dussé-je y laisser ma peau, je t'arracherai à lui, je t'emporterai comme un avare emporte son trésor; nous partirons, nous irons loin d'ici, bien loin, dans des pays où il nous sera permis d être heureux. Nous fuirons cette société immonde, où l'amour véritable est toujours méconnu, toujours malheureux, vil repaire de vices ; nous irons vers la patrie d'Indiana ; je serai ton Ralph, je te sauverai », etc., etc. S'il n'a pas d'originalité, Adolphe a au moins de la mémoire.
Noémi se montrera tout aussi diligente écolière. Elle répond, le lendemain : « Ne maudissez pas mon mari, plaignez-le et plaignez-moi, mon ami... Votre pitié m'est agréable et douce comme la rosée aux campagnes altérées, comme l'espoir de la liberté au malheureux captif. » — Noémi avait été au meilleur couvent de sa ville et avait dû souvent obtenir la première place dans les compositions de style. — <( Moi aussi, je vous dirai avec Fernande : « Vous avez raison de m'appeler votre sœur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées dans la même
coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froissés et méconnus... » C'est, en effet, textuellement, ce que la femme de Jacques répond à Octave. Gomme Fernande encore, Noémi est douce et indulgente pour son mari : Lucien ne mérite pas les rigueurs excessives que lui prodigue généreusement Adolphe. « Il ne m'a pas encore battue, il ne m'a pas encore imprimé au front le talon de sa botte, comme ce brutal de Delmare au front de mon amie. » Le mot est à souligner en effet : pour" son intempérante admiratrice, Indiana a cessé d'être une créature imaginaire ; elle est aussi vivante, plus vivante même qu'une personne réelle de son entourage immédiat.
Cependant la passion grandit chez eux. Au lyrisme, maintenant, d'entrer en scène ! Il abonde dans la première œuvre de George Sand : c'est celle qu'on exploitera de préférence.
« Si le ciel m'avait donné le bonheur d'être votre époux, ô ma chère Noémi, je vous aurais consacré ma vie, mon àme, tous mes instants. Vous seule auriez été mon occupation constante, mon souci de toutes les heures... » Voilà un début passablement bourgeois et tout à fait dépourvu d'envol ; Indiana vient au secours du prosaïque amoureux : « J'aurais donné tout mon sang pour réparer le vôtre, et, si vous aviez perdu le sommeil avec moi, j'aurais passé la nuit à vous dire de douces paroles, à vous sourire pour vous rendre le courage, tout en pleurant de vous voir souffrir. Quand le sommeil serait venu se glisser sur vos paupières de soie », — le comptable ajoute : « et sur vos yeux de velours », sans doute pour mieux filer la métaphore, — « je les aurais effleurés de mes lèvres pour les clore plus doucement, et, à genoux près de votre lit, j'aurais veillé sur vous. J'aurais forcé l'air à vous caresser légèrement, les songes dorés à vous jeter des fleurs. J'aurais baisé sans
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bruit les tresses de vos cheveux, j'aurais compté avec volupté les palpitations de votre sein d'albâtre » — l'épithète est du plagiaire — « et à votre réveil, Noémi », — le nom est en surcharge au-dessus d'une rature, le diligent copiste, les yeux trop fidèlement rivés à son texte, ayant sans doute écrit d'abord : « Indiana » ! — « vous m'eussiez trouvé là, à vos pieds, vous gardant en maître jaloux, vous servant en esclave, épiant votre premier sourire, m'emparant de votre première pensée, de votre premier regard, de votre premier baiser... » Il faut rendre cette justice à Adolphe, il ne choisissait pas trop mal ses citations, et si Noémi a lu tout ce passage avec les frémissements de volupté qu'on devine, nous, qui sommes moins familiers aujourd'hui avec George Sand, nous le relisons sans déplaisir.
Ici manque une lettre de Noémi. Elle ne contenait, sans doute, rien de décourageant, puisque désormais les instances d'Adolphe deviennent plus pressantes, qu'il emploie d'une façon continue ou à peu près le tutoiement, qu il cherche à entraîner son « ange céleste » dans la faute, et qu'il va jusqu'à la supplier de « planter là » son mari.
On s'attend à voir reparaître alors toutes les idées du romancier que nous avons déjà analysées, et elles défilent, en effet, avec une régularité presque mathématique. Cette fois, George Sand est littéralement mise au pillage. « Le mariage est la plus barbare des coutumes humaines et la plus odieuse des institutions... Les progrès de l'humanité l'aboliront sûrement... Il est beau d'être les pioniers (sic), et jusqu'à un certain point les martyrs de l'humanité... Ni vous, ni moi ne sommes faits pour le mariage... Des esclaves seuls peuvent s'y soumettre ; il avilit ceux qui l'acceptent. Brise donc, ma chère âme, brise ce dernier lien. . . »
GEORGE SAND ET LE MARIAGE l I •">
Et il insiste, il redouble, bien convaincu que c'est là le point essentiel et qu'il travaille dans les œuvres vives de la résistance. Sa provision d'arguments est inépuisable. « Pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre cœur?... » — Nous connaissons le thème. — « Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère. » — C'est encore une maxime de Jacques. — « Puisque c'est de Dieu que vient l'amour, l'amour n'est jamais coupable. » — Dès long-temps Indiana, Valent i ne, Jacques nous ont habitués à cette théorie.
Il y a pourtant, dans un de ces billets, quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, d'invraisemblable. Pour la première fois, — le copiste aurait-il été las de copier? mais il va tout à l'heure recommencer de plus belle ; ou peut-être, ne fût-ce qu'une minute, la passion l'a-t-elle effleuré : ce n'est pas impossible, après tout; — pour la première fois, il regimbe et se fâche, l'ingrat, contre celle qui lui a fourni tant de phrases si jolies, si caressantes ! Il vient encore, machinalement, de nommer George Sand, et il continue : « Je lui en veux de dire si bien ce que pour ma part je sens si profondément ; on jurerait qu'elle a pensé avec ma cervelle, senti avec mon cœur. C'est toute mon histoire qu'elle a écrite. » — Il en voulait à son inspiratrice, mais il savait au moins la reconnaître !
Malgré ces arguments irréfutables, irrésistibles, Noémi ne se rendait pas encore. En vain faisait-il luire à ses yeux la plus éblouissante des perspectives : ils iraient à Paris demander à George Sand elle-même — puisqu'il lui avait autrefois rendu visite ! — de bénir leur amour ; soit terreur, soit indolence, elle refusait de partir, aussi bien que de lui accorder les dernières faveurs. Gomme Bénédict, comme Octave, Adolphe joue alors le désespoir, et, circonstance particulièrement aggravante, presque dans les mêmes
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termes : « Je t'aime, Noémi, je t'aime : et toi, cruelle, toi, impitoyable, tu m'offres toujours ton amitié ! Je suis plus en ébullition qu'une des chaudières de l'usine, et toi tu restes froide, parfaitement maîtresse de toi, au point de me désespérer ! Tu ne vois donc pas que ton amitié me tue et que, du premier jour où je t'ai connue, je bois le poison par tous les pores (sic)'! Puisque tu ne veux pas m' aimer, chasse-moi, bannis-moi de ta présence. Ah ! si ma lettre pouvait t'irriter ! Tout, entends-tu, tout serait préférable pour moi à cette horrible incertitude où tu me laisses languir. Longtemps j'ai été heureux auprès de toi. Ces félicités sont devenues maintenant des tortures. Je n'en puis plus, j'étouffe. Tant de vertu est au-dessus de mes faibles forces... Ah! cruelle Noémi, je deviens fou. Il faut que je parte, il le faut. Adieu, adieu! Ne souris pas, ne méprise pas ma faiblesse ; je ne suis pas un ange, moi. J'ai assez longtemps lutté ; je m'avoue vaincu ; adieu ! » — C'est toujours du Jacques, démarqué seulement et alourdi. Pour donner plus de force à ses prières, notre amoureux livresque, dans une autre lettre, se souviendra fort à propos du pistolet de Bénédict ; il menacera de se tuer : « Le pistolet est là tout armé, à portée de ma main. Un seul mot de toi et j'aurai une balle dans la cervelle... » Epouvantée, hors d'elle-même, cette fois, Noémi répondit.
Elle répondit, sans pouvoir oublier ses chers romans : — supposer qu'elle prit le temps de les consulter serait lui faire une injure gratuite. — « Que fais-tu, Adolphe, que fais-tu ! Où laisses-tu s'égarer ta raison ? Tu souffres, mon ami, tu souffres, je le vois bien, tu as le délire. Ce sont des fantômes qui troublent ton sommeil... Mon ami bienaimé, reviens a toi ; oublie ce vilain rêve, sois fort... Oui, tu as raison, pars, cela vaut mieux... Mon Dieu! qu'est-ce que je t'écris là?... Toujours mon cœur te restera fidèle ;
j'oublierai que tu as eu un moment d'égarement... » Soubresauts de terreur, sanglots de passion, et citations involontaires de la lettre LVI de Fernande à Octave : le mélange ne laisse pas d'être savoureux, et bien étrange.
Comme Octave était resté, Adolphe resta, sur la demande expresse de Noémi, — nous allions écrire de Fernande ; — et il lui envoya, naturellement, pour la remercier, toute la lettre de remerciements d'Octave : « 0 mon ange, ô ma bien-aimée, tu nous sauves tous les deux ! que Dieu te comble de ses faveurs, ô la plus pure, la plus céleste, la plus sainte de toutes ses créatures ! Sans toi que serais- je devenu? J'étais perdu, si tu m'avais abandonné... C'est la volonté de la Providence que nous restions l'un près de l'autre pour nous aimer d'un amour éternel... Bénie sois-tu, ma céleste amie ! Tu n'as pas voulu me réduire au désespoir, à la nécessité de mourir, et c'est Dieu lui-même qui t'a commandé de me sauver... O ma radieuse étoile, je saurai m 'élever jusqu'à toi et planer du même vol au-dessus des passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur... » — Est-ce de l'Octave ou de l'Adolphe que nous lisons? Le doute est permis, tant la copie rappelle l'original. Rien ne serait plus facile que de multiplier les témoignages; ceux-là suffisent à notre dessein.
Lorsqu'on proteste ainsi de la pureté respectueuse de ses intentions, c'est signe infaillible que la chute est proche. Déjà rendez-vous était pris; on devait profiter d'un voyage de Lucien, quand, la veille de son départ et à la minute même où Noémi écrivait à son complice, son fils, alors âgé de cinq ans, tomba dans un bassin et s'y noya. La femme de chambre qui en avait la garde, vraisemblablement encouragée par l'exemple de sa maîtresse, dont elle était la messagère, l'avait laissé seul pour aller trouver un contremaître de l'usine.
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Ce fut un coup terrible pour la pauvre femme, qui avait eu surtout L'imagination séduite, mais dont le cœur n'était pas encore atteint profondément. Elle vit là un avertissement du ciel et défendit sur-le-champ à Adolphe de plus jamais reparaître en sa présence.
Il ne fut pas difficile au comptable de tenir parole. Le lendemain des funérailles de l'enfant, par inadvertance ou maladresse, plongé qu'il était, apparemment, dans ses mélancoliques rêveries, il fut saisi par une courroie de transmission qui lui broya le bras jusqu'à l'épaule. Le tétanos se déclara. Adolphe eut encore le temps de faire porter à Xoémi ses lettres, dont elle avait impérieusement exigé la restitution, sauf une qu'il voulut faire enterrer avec lui, — celle dont nous avons constaté la disparition et qui devait renfermer le premier aveu d'amour. Deux jours après, il était mort.
Brisée par tant d'émotions, Noémi eut une fièvre cérébrale dont elle faillit mourir, elle aussi. Elle guérit enfin : mais elle sortit transfigurée de cette épreuve, et les dernières années de sa vie furent consacrées à expier « ses égarements insensés». Jamais elle ne relut les lettres du u malheureux », comme elle appelle Adolphe dans son Journal. Elle les garda cependant comme une preuve accablante de ses fautes, et, tous les ans, elle s'imposa « la douleur et la honte » de relire les siennes propres. « Seigneur, je veux que mon péché soit toujours devant mes veux pour m'exciter plus vivement au repentir. » Ce sont les premiers mots de son Journal, — répétés çà et là, probablement après chaque lecture des lettres coupables. — Mais elle jugea bientôt l'expiation insuffisante. Un miracle l'avait sauvée : elle résolut d'être le bon conseil et comme la Providence des autres, de toutes celles qui pourraient être tentées. Elle se voua au soulagement de leurs misères
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morales et s'attacha surtout à les prévenir. Ce fut une sœur de charité laïque. De ce jour, George Sand n'eut pas d'adversaire plus implacable, et le Journal de son ennemie est autrement instructif pour nous que sa correspondance. Ses lettres ne nous contaient, après tout, qu'une aventure personnelle assez insignifiante, au lieu que c'est de toute une ville, c'est d'une partie de la société d'alors, que le Journal nous retrace l'histoire. L'auteur d'Indiana et de Jacques y occupe une assez bonne place.
Il faut bien se garder d'accepter sans contrôle tout ce que son intransigeante adversaire confie au papier. Visiblement, l'obsession, la hantise est trop forte. Elle voit partout, elle trouve partout — parce qu elle a commencé par 1 y mettre — la pernicieuse influence. Il y a, dans ces pages, des sévérités : il doit y avoir aussi des injustices. Il n'en est pas moins vrai que nous avons là le plus terrible réquisitoire qu'on ait jamais dressé contre « le chantre divin de l'amour », et toute une série de témoignages singulièrement éclatants de 1 action néfaste que ces <• chanta m beaux » ont exercée.
Une triste expérience avait donné à l'ennemie de George Sand une étonnante perspicacité à découvrir pour les autres les mêmes périls dont elle avait failli être victime. Elle fut servie dans son nouvel apostolat par un flair merveilleux et une espèce de divination. Elle dit joliment quelque part : « Je suis comme la baguette de coudrier entre les mains des chercheurs de sources, les sources de mal m'attirent. » Les âmes un peu troubles avaient peur de son regard. « Anaïs m'a dit aujourd'hui quelle me redoute; il lui semble que je lis dans son cœur. Il faudra surveiller cette enfant ; il n'est pas ordinaire que les regards d'autrui vous gênent quand on a la conscience bien nette. Pourvu que la malheureuse n'ait pas respiré du George Sand !
Mais, si on la craint, on la vénère plus encore. On lui parle comme à un directeur ; elle provoque les mêmes aveux, inspire la même confiance. « Je viendrai me confesser un de ces jours, — lui dit une de ses pénitentes, — et recevoir mon viatique. Je vous avoue entre nous que j'en ai besoin. Ce n'est qu'après avoir bien causé avec vous que je me sens forte. Oh ! alors, je défierais bien tous les Ravinons, tous les Bénédicts, tous les Octaves, tous les Jacques du monde ! Et je me défierais moi-même par-dessus le marché ! » — C'est une preuve que les Raymons et les Bénédicts n'étaient pas sans dang-ér pour des imaginations féminines. — Il arrive même que le mal a pénétré trop avant et que les conseils de notre sœur de charité se heurtent à des volontés rebelles. « Vous êtes impitoyable, et vous prenez plaisir à piétiner sur les plus belles fleurs du sentiment. Etes-vous bien persuadée que Dieu ne nous a mis ;.u cœur un besoin incommensurable d'affection que pour nous défendre de le satisfaire ? Alors la Providence ne serait que méchante. Moi, je me fais une tout autre idée du Dieu de bonté et d'amour. » Et c< l'impitoyable directrice » d'ajouter simplement: « La pauvre Berthe court le plus terrible danger : elle aime trop son mal ; la guérison sera difficile, si elle est encore possible. 0 mon Dieu ! éclairez-la, ouvrez-lui les yeux. Que je n'aie pas la douleur de voir sombrer cette belle âme, si ardente et si généreuse ! »
Dans cette lutte incessante contre le « fléau », son zèle m- se refroidit jamais. Le mariage disperse ses jeunes amies ; de loin, elle les dirige encore. Elle les conjure de toujours se préserver de « la contagion », de ne pas oublier l'« hôpital », — comme elle appelait par plaisanterie son salon, — et de lui « donner des succursales ».
Fit-elle autant de « sœurs de charité » qu'elle l'aurait
GEORGE SAMi ET LE MARIAGE
voulu? Le mal ne contamina-t-il pas quelquefois celles-là mêmes qui devaient en garantir les autres? On peut le conjecturer. Le Journaltrahii çà et là de violents abattements. (i Camille est perdue, je l'avais toujours craint. Elle aimait trop les lectures frivoles. Je suis sûre qu'elle a Tndiana dans sa chambre... » Ailleurs: < Berthe » — serait-ce la réfractaire de tantôt ? — <• Berthe nem'écrit plus: mauvais signe. Son mari n'a pas l'air heureux ; il me parle de nerfs, d'agacements de sa femme : elle a l'air de n'être bien nulle part, de moins aimer ses petits, d'être toujours plus enthousiaste de 1' « infâme ». — C'est le nom que le Journal donne souvent à George Sand. — « Voilà l'explication de tout, elle a toujours trop aimé 1' « infâme ». Allons ! Encore une victime. Ah ! que cette femme aura fait de mal ! » — Tenez compte de l'exagération, de la manie même, si vous voulez : la contagion n'en a pas moins été réelle. On ne s'institue pas garde-malade sans malades à soigner, et il n'y a que les épidémies pour susciter de pareils dévouements.
Or 1 épidémie est générale, et tout le monde la constate. A côté des interprétations personnelles, le Journal enregistre les commérages de la ville ; et de ce chef 1 intérêt s'en trouve singulièrement augmenté. « On s'égaie aujourd'hui de la mésaventure d'un pauvre capitaine (comment peut-on rire de ces choses-là? dont la femme vient de partir avec un amant. On dit qu'elle a laissé à son mari, pour consolation, un extrait d'Indiana. Cela est dans l'ordre : mais le mari trouve la consolation médiocre. » Ailleurs : « Il n'est bruit, cette semaine, que d'un futur procès qui promet d'être particulièrement scandaleux. La femme d'un magistrat a été surprise en flagrant délit d adultère, et il parait qu'à toutes les questions que lui posait la justice la coquine répondait par des tirades qui
n'avaient pas le sens commun. On dit que George Sand la gâtée... Elle paraît fort exaltée. Elle prétend qu'être une bonne ménagère, travailler à l'aiguille, avoir des enfants et les élever de son mieux n'est pas suffisant pour une femme : qu'elle a voulu connaître tous les orages et toutes les délices de la passion, toutes les ivresses du sentiment, etc., etc. Elle aura lu cela dans les romans de Vautre », — c'est elle-même qui souligne, — « et elle l'aura cru comme vérité d'Evangile ».
Mais ce qui est encore plus significatif, c'est le résumé de ses conversations avec ceux qui, de par leurs fonctions, sont le mieux en état de découvrir les plaies morales de la société. Elle recherche la compagnie des magistrats, des avocats, bien qu'elle sorte de ces entretiens régulièrement triste, et souvent « désolée ». « J'ai vu M. le Premier. Il n'est content ni de la politique qu'on fait, ni du tour qu'il voit prendre à la morale publique. Il m'a dit en propres termes : « Les romans de madame Sand sont une des principales causes de tous les désordres que nous pouvons apercevoir aujourd'hui ; et encore les plus vilaines choses échappent-elles aux yeux de la justice; il n'y a que les confesseurs qui les connaissent. Quelle terrible responsabilité pour cet écrivain ! »> Il m'a promis de me faire tenir le discours de rentrée où le procureur général près la cour de Paris a autrefois assez bien développé les mêmes idées. »
— Nous aurons justement l'occasion de citer ce discours.
— « Cela m'emplit de joie et de tristesse. Je suis ravie que l'opinion publique se réveille et prenne conscience du danger, mais je suis désolée que cela même suppose tant de créatures humaines menacées et même irrémédiablement perdues. » Elle va trouver l'avocat chargé de défendre la femme coupable de flagrant délit, pour s'assurer si, comme on l'a prétendu, sa cliente est « une fanatique de V infâme »,
et pour Le dissuader, en ce cas, de plaider La cause, ou tout au moins pour L'exhorter à faire retomber « la principale responsabilité de la faute sur l'auteur de tant d'œuvres abominables • !
Le fameux procès Lafarge lui arrache, naturellement, un cri d'horreur. « Les gazettes m'apprennent que Marie Gapelle était vouée au culte de Vinfâme; voilà où ce culte l'a conduite >< !
Il serait fastidieux de faire passer sous les yeux du lecteur toutes les pages où la pauvre Lélia est en cause, — autant dire le Journal tout entier. — Rien n'échappe à sa vigilance : elle est toujours à l'affût et elle éprouve comme unejoie sauvage à charger l'écrivain qu'elle déteste si cordialement. Ce n'est vraiment pas sa faute si toutes les vertus conjugales n'ont pas fleuri dans sa bonne ville, et les maris y ont été des ingrats de n'avoir pas élevé une statue à la femme qui, avec de si jaloux scrupules, veilla sur leur honneur.
Quand on a la haine à ce point vive et tenace, on ne se refuse guère le plaisir d'en informer qui vous l'a inspirée. Dès sa convalescence, elle avait résolu d'écrire à « l'infâme » : ce fut un véritable opuscule. Elle contait à « son mauvais ange toutes ses tristes aventures », invectivait contre elle, lui adressait malédictions sur malédictions, puis, dans de brusques accès de charité chrétienne, lui offrait le plus généreux pardon. Il y a des accents parfaitement déclamatoires, qui rappellent 1 ancienne pensionnaire, appliquée aux « compositions de style » : « Je te rencontrerai donc toujours sur mon chemin, monstre exécrable, vipère cachée sous les fleurs !... » D'autres pages sont plus calmes et d'autant plus pénétrantes : « Si vous saviez, madame, quel mal vous m'avez fait ! Mes doutes, vous les avez aggravés ; mes désespoirs, vous les avez
aigris... C'est du poison que je buvais en croyant m'abreuver d'ambroisie et de miel. Vous prêtez à la voix du démon les accents les plus enchanteurs et les plus suaves. Votre lecture assoupit les scrupules et les endort. Mais quel terrible réveil !... Que de larmes autour de vos œuvres! Que de sanglots ! Que de gémissements! Que de misères! Quel redoutable fardeau pour vous devant le Juge Suprême !... Puisse-t-il vous accorder la grâce de vous repentir!... Puisse-t-il vous pardonner, comme je vous pardonne!... »
La lettre fut certainement envoyée. George Sand dut hausser les épaules à de certains passages; mais nous nous imaginons volontiers que d'autres lui suggérèrent des réflexions mélancoliques; et, comme après la conversation avec l'amie de Mazzini, — dont nous parlerons plus loin, — elle éprouva vraisemblablement quelque irritation.
Serait-il bien téméraire d'affirmer que, de 1835 à 1850 et même au delà, il y eut pas mal de tragédies intimes semblables de tout point à celle que nous venons de raconter ? Nous n'avons qu'un cas isolé: s'il nous était parvenu beaucoup de correspondances féminines de la même époque, ne pourrait-on pas y faire une moisson abondante ? Nous n'entendons qu'un seul écho ; mais quel formidable chœur, si pas une voix ne s'était perdue ! Et, sur toute cette gloire dont le génie fait resplendir Lélia, quelles ombres projetteraient, si nous pouvions les discerner toutes, les humaines douleurs ' !
Dans son discours de rentrée prononcé au mois de novembre 1837. le premier avocat général à la cour de
I. Plusieurs femmes de la plus haute distinction intellectuelle et
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l'aiis. Berville, émettait cet aphorisme : « La justice est l'expression de la société. » Rien, en effet, ne révèle les idées qui tourmentent une époque et les misères dont elle souffre, comme la nature des affaires portées devant ses tribunaux. Ce n'est pas sous Louis XIV qu'on a jamais pu s'inquiéter de la « propagande par le fait », et jusqu'au xix'' siècle les délits de grève ont été relativement rares. Si donc vers 1830 le mariage a été battu en brèche avec la vigueur et la colère que nous savons, si les théories de George Sand se sont propagées dans l'organisme social, et si elles y ont eu leurs résultats nécessaires, inévitables, — relâchement du lien conjugal, d'abord, et, finalement, besoin irrésistible d'indépendance et de liberté, — il faudra que les instances en divorce et les procès en séparation se soient multipliés dans des proportions inouïes jusqu'alors ; et c'est justement ce qui est arrivé '.
Dès 1833, il n'y a pas de question qui préoccupe davantage le monde de la justice. Discours solennels de rentrée, réquisitoires de procureurs généraux, plaidoyers d'avocats, sont unanimes à déplorer des mœurs si regrettables. « Ce serait une histoire curieuse et instructive, — déclare en août 1833 la Gazette des Tribunaux. — dans ce temps où le divorce revendique de nouveau sa place dans notre Code, que celle de la demande en séparation de corps. On verrait combien les demandes furent rares dans le principe. lJuis cette histoire apprendrait quels furent les progrès rapides
morale nous ont dit tenir de leurs mères que. de L83o à i 8 4 o , le nombre déjeunes Glles et déjeunes femmes qu'avait perdues la lecture de George Sand était « à faire frémir ».
1. Dans son discours de rentrée, le procureur général de Caen parlait aussi du trouble qu'apportent dons les consciences « les idées les plus périlleuses, servies souvent par les facultés les plus heureuses de l'imagination et Au talent ».
i2G LE ROMANTISME ET LES MŒURS
de ces tristes procès, combien ils s'accrurent sous la Restauration, dans quelle proportion effrayante ils se sont multipliés depuis trois ans, à tel point qu'on dirait aujourd'hui la société travaillée par la monomanie des séparations de corps. C'est un fait affligeant sans doute, mais c'est un fait : il n'y a pas de chambre au Palais où ne s'agitent chaque semaine des débats de cette nature '. »
La marée monte tous les jours plus menaçante, et les magistrats eux-mêmes s'en inquiètent maintenant. « Si les annales du barreau doivent servir à faire connaître les mœurs, notre époque où se produisent un si grand nombre de demandes en séparation sera sans doute plus tard sévèrement jugée. » Ce sont les propres conclusions de l'avocat général Baveux dans l'affaire de M. et Mme de T***. A plus forte raison, les avocats — quand c'est l'intérêt de leur client — fulminent-ils contre une pratique détestable " qui Livre le mariage à tous les dangers » ; et, dans le procès G***, en avril 1 S 3 7 , Me Teste, -avocat du mari, n'hésitera pas k la flétrir avec une énergie trop dépourvue de simplicité :
« Les voilà, messieurs, dans une effrayante latitude, les effets de ce relâchement introduit dans nos mœurs, et qui s'efforcent, non sans quelque succès, de passer dans nos habitudes judiciaires : la séparation a hérité du divorce. Naguères marchant humblement à sa suite, soumise aux mêmes entraves, moins favorable (sic), parce qu'elle offre plus de périls, admise par tolérance pour des scrupules religieux ; aujourd'hui fière de s'offrir sur le premier plan, impatiente du joug, peu délicate sur les moyens, spéculant sur l'indulgence publique, pénétrant dans les familles avec
I. •< En attendant la loi du divorce après laquelle soupire plus d'un couple conjugal, les séparations de corps se poursuivent activement. Gazette îles Tribunaux, 5 janvier ls:i2.
GEORGE SAMi ET LE MARIAGE Ï27
scandale et faisant dégénérer en un bail passager L'indissoluble contrat sur lequel reposent les associations humaines. »
Avec- autant de force, mais sur un ton plus enjoué, Me Dupin, avocat du sieur B. de M*** lh.. mai 1838), protestera contre une aussi fâcheuse « habitude ».« La séparation ! C'est le cri qu'on fait entendre au premier acte, aux premiers mots d'un mari qui ose avoir une volonté... On vole pour ainsi dire de l'autel de l'hymen dans le cabinet de l'homme d'affaires, et, pour peu qu'on fasse deux pas encore, les contrats de mariage auront des prévisions, des stipulations pour les séparations possibles et même probables. >•
La statistique enfin achèvera de nous édifier. D'après les Comptes généraux de l'administration de la justice en France, il y avait, en 1837, 643 demandes en séparation de corps: l'année suivante, le chiffre s'élève à 807, et il atteint 940 pour l'année 1840. La progression est constante : en
1844, 1001. et 1127 en 1845. « Le nombre de ces affaires s'accroît tous les ans ». conclut le Compte général de cette dernière année. De 1837 à 1845 il a presque doublé. Et — détail caractéristique — ce sont les professions libérales qui forment la grosse majorité, — comme aujourd'hui pour le divorce, d'après M. J. Bertillon. — Bien plus, sur les 1061 demandes en séparation de l'année 1844, 981 sont déposées par les femmes, et, sur les 1127 de l'année qui suit, 85 seulement sont déposées par les maris.
Même marche ascendante pour les adultères. La moyenne annuelle est de 92 pour la période 1826-1830; de 1841 a
1845, elle s'élève à 259, et elle est de 321 pour les années 1846-1830 ».
La statistique est complaisante, il est vrai, et peut-être
1. « Les préventions d'adultère se succèdent ; le temps est dur pour les pauvres maris. • Gazette des Tribunaux, !•"> octobre 183">.
i'28 LE ROMANTISME ET LES MŒURS
trop souple à toutes les fantaisies ; mais, si restreinte que soit la confiance qu'on lui accorde, est-il possible, ici, d'en récuser tout à fait les indications ' ? Et, puisque c'est alors que le mécontentement, le malaise, l'irritation, ont commencé à se manifester parmi les femmes, est-il insignifiant de remarquer qu'à ce moment aussi les premiers romans de George Sand avaient eu le temps de porter leurs fruits ?
C'est du moins ce que constate implicitement Me Michel, dans la plaidoirie qu'il prononça pour George Sand ellemême, quand elle introduisit une demande en séparation devant le tribunal de Bourges.
« Que parlez-vous de la morale de mes ouvrages? Ils sont partout, on se les arrache, on les lit avec avidité. Si vous les blâmez, blâmez aussi le siècle, ou plutôt ne blâmez que lui, car lui seul est coupable, puisque toujours les lecteurs ont fait les auteurs. » Excellent argument d'avocat, qu'il faut développer et qu'on développe en effet.
« Ne sommes-nous pas à une époque de rénovation, de mouvement intellectuel et moral ? Ne voulez-vous pas que la face de ce vieil univers soit changée ? Le passé vous déplait. .. Les idées nouvelles seules ont le privilège de vous plaire ; vous voulez les trouver partout, aussi bien dans les travaux du législateur que dans l'œuvre du moraliste et de l'artiste. »
Il n'est pas bien sur que l'avocat exprimât les préférences secrètes du tribunal; mais c'étaient alors, et pour cause, celles de bien des gens. Désir naturel, évidemment, mais désir dangereux, et dont, dès 1838, un procureur général signalait fort bien les dangers.
I. Cf. dans le Correspondant (1851, XXVII, 610-625; 1852, XXIX, 99-113 et 419-432 «les articles intéressants de P. Fayet, Observations sur la statistique intellectuelle et morale de la France pendant la période de vingt an* 1828-184"7 .
GEOKGE SAND ET LE MARIAGE Ï2l.)
« La passion s'érige en une sorte d'intérel transcendant qui emporte les Ames d'élite clans une sphère supérieure où elles planent avec un dédain superbe, et où ne les atteignent plus les lois vulgaires, faites pour les choses et les hommes vulgaires. Qui donc a jamais pensé que la grandeur et l'héroïsme de l'humanité éclataient surtout dans la victoire que l'homme remporte sur les entraînements de son cœur et sur les écarts de son imagination ? Etre maître de soi, borner ses désirs et ses affections, les soumettre à la loi inllexible du devoir, c'est routine aveugle ou niaise simplicité. Mais sentir avec une indomptable frénésie, imaginer avec une effroyable licence, et tout oser en poursuivant au travers des réalités de la vie le drame qu'on a rêvé, voilà l'idéal de la nature humaine, voilà le symbole des puissances intellectuelles '. »
Et il n'avait pas tort, non plus, cet autre magistrat, l'avocat général Partarieu-Lafosse, quand, l'année suivante, il s'indignait contre « un système qui consisterait à faire fléchir la justice devant ce qu'il appelle la souveraineté de la passion ». Procureurs et avocats généraux ont la constatation fatalement pessimiste : les deux témoignages n'en conservent pas moins leur force ; l'allusion aux théories de
1. La lionne, à la naissance de laquelle contribua George Sand, appliquait volontiers les théories de l'écrivain, et à la lionne succéda la vésuvienne, encore-plus hardie. Elle eut son Chant du départ, dont voici un couplet :
Vésuviennes, marchons, et du joug- qui nous pèse,
Hardiment affranchissons-nous !
Faisons ce qu'on n'osa faire en quatre-vingt-treize. Par un décret tout neuf supprimons nos époux !
Qu'une vengeance sans pareille
Soit la leçon du genre humain !
Frappons, que les coqs de la veille
Soient les chapons du lendemain.
George Sand n'en est pas moins évidente ', et c'est fâcheux pour elle.
L'influence a donc été profonde et le mal considérable. Le diagnostic général étant bien établi, nous pouvons maintenant examiner de plus près quelques malades.
Il y en eut beaucoup.
Et nous ne voulons pas parler des « âmes méconnues », dont quelques-unes furent des filles intellectuelles de George Sand2. Mais que de fois a-t-on prononcé le nom de l'illustre écrivain dans des demandes en séparation ou des instances en divorce ! Visiblement le souvenir de Valentine et de Lélia hante toutes les imaginations.
Une femme abandonne-t-elle son mari en lui déclarant, par lettre, qu'o elle est plus heureuse avec son amant », le chroniqueur de la Gazette des Tribunaux (1836) écrit dans son compte rendu : « Est-ce le chapitre d'un roman sorti de
1. Même quand le nom du romancier n'est pas prononcé, on voil bien qui est en cause'. Ce sont toujours ses livres qu'on démarque : toute la différence est dans la dextérité ou la gaucherie du plagiat. Nous n'en citerons qu'un exemple, d'après la Gazette des Tribunaux
1835) : « Ange céleste ! mon ange ! mon amour ! mon délire !... Tu es pour moi ce que le sein d'une mère est pour la faible enfance ! Je te désire comme dans les déserts brûlants l'Arabe désire la fraîcheur d'une fontaine ou l'ombre douce des palmiers... Je t'ai vue belle et blanche comme les anges du ciel ! Comme eux, tu jetais la lumière et tu me souriais !... Oh ! si tu es un ange, plie tes ailes, reste avec moi ! Donne-moi de l'amour ! donne-m'en beaucoup : j'en ai besoin, comme le printemps a besoin de fleurs ! comme les fleurs ont besoin de tendres rosées !... Adieu ! adieu !... Laisse-moi poser mille baisers de feu sur tes lèvres pures comme celles des vierges ! suaves comme les dahlias ! » — On a le ton habituel : comparaisons à l'infini et niaiseries sentimentales.