CHAPITRE PREMIER
Volontiers le romantique vit-il au delà de l'horizon où le condamne et l'enserre la vie. C'est une âme inquiète, une âme délicate et sensible. Les vulgarités forcées, les mesquineries inévitables du cadre quotidien le froissent et le blessent. Il étouffe de se sentir ainsi comprimé de toutes parts, et il souffre en même temps de trouver si peu de distinction et d'éclat aux choses qui l'environnent. L'ordinaire état d'âme d'un romantique, pourrait-on dire, c'est celui d'Emma Bovary après sa visite à la Vaubyessard '.
De là chez lui le désir perpétuel, le besoin maladif de s'évader hors des lieux où le confinent les nécessités de l'existence, d'être autre part. Désir et besoin trahissent évidemment des sens fins, délicats, le goût de ce qui est pittoresque et artistique. Mais il est sûr aussi qu'il y a là une manifestation de l'esprit romanesque ; et les dangers en sautent aux yeux tout d'abord.
Ce désir d'être autre part peut affecter naturellement les formes les plus diverses. Il en est deux cependant qui semblent avoir plus fortement obsédé les romantiques, et
1. Des influences littéraires ne peuvent pas et ne doivent pas suffire à expliquer ce goût de l'exotisme. La génération de 1830 a entendu le récit des promenades héroïques que la France a faites en Orient, à la suite de Bonaparte ; et elle a dû en garder la secrète nostalgie.
c'est l'amour passionné des pays du soleil, de la lumière, de l'azur, l'Espagne. l'Italie, l'Orient. — l'Orient surtout, — et la nostalgie de la vie du moyen âge '. Qu'il ait été successif ou simultané, qu'il se soit appliqué au moyen âge seul ou au seul « orientalisme », comme disait inexactement un Jeune-France, rien n'a été fréquent entre 1830 et 1845 comme ce goût de l'exotisme dans le temps et dans l'espace, — parce qu'il n'y eut pas, un moment, de thème littéraire plus complaisamment développé.
« Tous les écrivains de l'école (romantique) — dit Zola dans ses Documents littéraires, article Théophile Gautier — sont caractérisés par cette haine de l'âge actuel ; tous protestent et ne pouvant rien changer aux choses s'échappent dans l'histoire des siècles morts ou dans des voyages aux pays étrangers. Il leur faut le tralala de la légende, les pétards de la couleur locale, l'Orient immobile dans sa crasse, qu'ils opposent, avec des admirations d'enfant pour l'enluminure, aux efforts si grands, aux conquêtes prodigieuses de notre siècle de science... Voyez Gautier. Le gigantesque Paris l'écœure, parce qu'il y pleut. <- Je claque d'ennui, écrit-il, j'ai une nostalgie d'Asie
1. « Ce qui nous distingue, c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotisme : le premier vous donne le goût de Vexotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus i^affiné, une corruption plus suprême, c'est le goût de Vexotique à travers les temps. » Théophile Gautier, dans le Journal des Goncourt, 1863. — Sur toutes ces questions, consulter /;/ Théorie de l'art pour l'art en France chez les derniers romantiques et les premiers réalistes, de M. A. Cassagne.
Mineure "... Il avait besoin d'un chameau et de quatre Bédouins sales pour se chatouiller la cervelle '. »
Dès la première heure, c'a été en etfet la manie des romantiques que ce besoin de dépaysement. Pour rêver à Taise, il ne leur faut rien de moins, comme à ce pauvre Petrus Borel, qu'« un manoir sombre et carlovingiaque ». Les pays bourgeois, ce qui veut dire leur propre pays, leur causent autant de répulsion et d'horreur que les bourgeois eux-mêmes.
Est-ce éternellement que le sort me condamne A dépérir ainsi dans ce climat profane? Oh ! ne pourrai-je donc, libéré de mes fers, Pèlerin vagabond sur de nouvelles rives, Promener quelque jour mes passions actives A travers l'Océan, à travers les déserts?
Du fond de sa Normandie, où il s'ennuie également, le grand ami de Flaubert, A. Le Poittevin, exhaie les mêmes désirs, se grise des mêmes rêves.
Bien souvent, quand je veux respirer plus à Taise, Loin des noires vapeurs qu'exhale la fournaise
De la civilisation ; Quand mon cœur, fatigué du vain fracas des hommes. Sent qu'il aurait besoin, loin des lieux où nous sommes.
Du sol d'une autre région ;
l. On ne sait peut-être pas assez que le Jean Sbogar, de Nodier, a fortement contribué à développer cette mode de l'exotisme — que la publication des Voyages pittoresques dans l'ancienne France, de Nodier encore, n'a pu que fortifier. Et il n'y eut guère que Musset pour en railler d'assez bonne heure l'affectation :
Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti
Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée...,
Avec l'horizon rouge et le ciel assorti... Xamouna. XXI Y.
Cf. cependant les Stances citées p. 13.
Alors je redemande à l'Orient magique Des âges primitifs le souvenir antique.
Parfum qu'on ne respire plus; Alors, enseveli dans une sainte extase, .le m'égare, oubliant le présent qui m'écrase.
Au milieu des temps révolus '.
Entre artistes, l'exotisme est le thème ordinaire, le thème favori de bruyantes palabres. Les amis du peintre Jehan Du Seigneur sont réunis dans son atelier.
Il y avait dans l'air comme une odeur magique De moyen âge, — arôme ardent et névralgique Qui se collait à l'âme, imprégnait le cerveau. Et faisait serpenter des frissons sur la peau2.
Le plus exalté de la bande, — c'est Petrus Horel en personne, — fait un panégyrique en règle des temps si regrettés, et les « camarades » écoutent son discours,
Les poitrines, d'extase et d'orgueil oppressées 3.
Au surplus les deux premiers recueils poétiques de Victor Hugo, Odes et Ballades, les Orientales, sont assez représentatifs du double goût contemporain — pour ne rien dire des Contes d Espagne et d'Italie d'A. de Musset, et des romans historiques qui pullulèrent alors 4.
1. Œuvres inédites, VOrient, dans l'ouvrage de M. René Descharmes, Alfred Le Poittevin, Paris, 1909.
2. Philothée O'Neddy Rodomonlaae) voudrait enlever une belle châtelaine et la porter « aux mers de l'Orient » ; et le rêve de Jérôme Paturot, en faisant ses adieux à la vie, est de se réveiller dans des pays exotiques.
Revivre oriental, Dieu ! l'excellente aubaine ! Louis Reyhaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, lre partie, chap. xv.