Philothée O'Neddy, Feu et flamme. Pandsemonium
4. Voir notre étude, le Roman historique à V époque romantique. — On sait la vogue prodigieuse du genre « troubadour ». Malgré tout
De la littérature, cette passion — car c'en fut une — passa rapidement dans la réalité. « Si j'ai rêvé une existence, — s'écrie le pauvre Petrus Borel, dans sa Notice sur Champavert, — c'est chamelier au désert, c'est muletier andalou, c'est Otahitien ! » Fromentin, Baudelaire, Louis Ménard, Maxime du Camp, Louis de Cormenin, Renan lui-même, tout ce qu'il y a d'intelligent dans la jeunesse, tout ce qui comptera plus ou moins glorieusement un jour dans les lettres françaises, ils laissent tous leur imagination vagabonder bien loin des murs du collège, et ils se grisent d'exotisme. « J'ignore quels sont les rêves des collégiens », écrit Flaubert, le plus atteint d'entre eux. il est vrai. « Mais les nôtres étaient superbes d'extravagance, expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. >•
son esprit, Musset fut effleuré du ridicule. Ce fut bien superficiel. bien passager ; mais enfin il a écrit ces Stnnces (1828) :
Que j'aime à voir dans la vallée
Désolée, Se lever comme un mausolée Les quatre ailes d'un noir môutier !
Que j'aime à voir, près de l'austère
Monastère, Au seuil du baron feudataire, La croix blanclie et le bénitier !
Que j'aime à voir, dans les vesprées
Empourprées, Jaillir en veines diaprées Les rosaces d'or des couvents !
Oh ! que j'aime, aux voûtes gothiques
Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants !
On peut voir une assez jolie parodie de cette mode littéraire dans la Muse du déparlement (Balzac, OEuvres complètes, VI).
I ï LE ROMANTISME ET LES MŒURS
On se promet en effet de « vivre plus tard en mohican » ; on est « troubadour, oriental, artiste1 ». Et on le reste encore, une fois les portes du collège franchies.
Le Poitte vin visite le Salon de peinture de 1844 ; il y voit des paysages exotiques, et d'écrire aussitôt à son ami Flaubert : « Il y a au Louvre de magnifiques paysages de Marilhat : Le Nil, l'Egypte, une Caravane dans le désert. Là j'irai, voyageur... Je ne pense qu'à eela et si à trente ans je ne mets pas le pied à l'étrier. c'est que je serai bien changé ou bien malade. » Il lui écrit encore, un an plus tard : « Je ne pense ]jIus qu'à m'en aller un pieu loin, en Egypte ou en Grèce, me consoler, avec ce qui fut, de ce qui est . Quelles ruines que celles de Thèbes et de Phila-!... 2 »
Oriental, le pauvre grand Flaubert le resta longtemps aussi, le resta toute sa vie. — comme il garda toujours au plus profond de son âme le regret d'être né si tard. Il écrit à Le Poittevin. le 13 mai 18io, comme en réplique à la dernière lettre que nous venons de citer : « Ah ! cher vieux ! quand irons-nous nous coucher à plat ventre sur le sable d'Alexandrie, ou dormir à l'ombre des platanes de lHellespont? » Seul, le monde antique serait capable d'assouvir le désir furieux de pittoresque qu'il a dans les moelles. Il gémit : « Les masses ont perdu leur poésie depuis le Christianisme. Ne me parlez pas des temps modernes en fait de grandiose. Il n'y a plus de quoi satisfaire l'imagination d'un feuilletoniste de dernier ordre. » Et l'on sait les rugissements d'admiration que lui arracha la vue de cet Orient, dont il devait traîner jusqu'à ses derniers jours la torturante nostalgie ''.