DEUXIÈME PARTIE L'HYPERTROPHIE DE LA SENSIBILITÉ
Si l'hypertrophie de l'imagination est un des caractères essentiels du romantisme, l'hypertrophie de la sensibilité — qui en dérive d'ailleurs — en est un autre, tout aussi important. L individualisme n'a même pas de manifestation plus abondante, parce qu'il n'en a pas évidemment de plus agréable . Il est doux d'imaginer sans contrainte, plus doux encore de mettre l'imagination au service de la sensibilité et de sentir au gré de sa fantaisie, sans autres limites ou à peu près que les limites naturellement imposées à votre faculté personnelle de sentir, surtout sans jamais permettre à la raison d'exercer un contrôle, qui serait par trop gênant, sur ces débauches et ces orgies sentimentales. La pratique, sans nul doute, est séduisante ; elle est encore plus dangereuse .
Des circonstances historiques particulières expliquent admirablement d ailleurs que les besoins de la sensibilité aient été alors si vifs. Sur les ruines de l'ancienne société, une société nouvelle s'est élevée, qui a grandi au milieu des émotions les plus fortes et les plus poignantes qui puissent étreindre un cœur d'homme. Allez donc demander à un Français qui a vu la Révolution et « qui fut de la retraite de Moscou ' » de se complaire aux finesses, aux délicatesses qui avaient enchanté son père ou son aïeul !
1. Stendhal, Racine et Shakespeare, lre partie, chap. m, p. 58.
Aussi ne lui suffisent-elles plus. Ces « demi-soldes », tout enfiévrés de souvenirs héroïques, encore frémissants de leur dernière bataille, ont, en fait d'émotions, un appétit terrible et des exigences furieuses, que la littérature est bien obligée de satisfaire. « On n'entraîne pas les fils de grenadiers par des effets de saynète ' », pas plus qu'on ne les émeut par les procédés qui font palpiter un cœur de petite-maîtresse ou de marquise. Ce fut une consommation inouïe des exagérations les plus folles. Le romantisme était condamné dès l'abord à faire excessif parce que les réalités de la Révolution et de l'Empire avaient eu elles-mêmes quelque chose d'excessif. Si elle n'est pas forcément l'expression de la société, la littérature ne peut pas non plus s'obstiner bien longtemps à en être le contraire; et c'est ainsi qu'elle dut contribuer à entretenir la sensibilité française dans l'état d'exaltation constante où nous avons déjà vu qu'elle avait entretenu aussi l'imagination.
Et comme pour implanter encore mieux dans tous les esprits les idées ou plutôt les illusions les plus dangereuses, voilà que deux doctrines philosophiques essaient de légitimer en théorie ce que la littérature et la vie pratiquent d'instinct. Saint-Simon proclame l'origine divine de l'amour — et George Sand de vulgariser aussitôt la chose avec le retentissement que l'on sait. Après Saint-Simon, Fourier. « Si Dieu existe, s'il est bon, s'il est juste, s'il ne nous trompe pas, quatre propositions dont Fourier ne doute point, il nous a donné des passions fortes pour les suivre, une raison faible, pour qu'elle n'agisse que faiblement et en auxiliaire; il a mis dans la satisfaction de nos passions le but à poursuivre, l'objet de nos efforts et le secret de notre bonheur2. » « Se maîtriser est donc une folie, s'abstenir