‹ Le romantisme et les moeursChapitre 41 sur 122 · Louis D · texte numérisé non relu

Louis D

(domine toi j'ai souffert le malheur, la tristesse, Mais jamais devant moi n'a resplendi l'amour: l'as un sourire ami n'a lui dans ma détresse ; Je quitte avec transport cet horrible séjour... '.

Jamais plus funeste manie n'exerça plus effrayants ravages. Cela prend les proportions d'une véritable épidémie. Tous les matins, un monceau de suppliques s'abat sur les bureaux du ministère : « Des secours ou je me tue ! » Ce sont des hommes de lettres qui se croient du génie et qui n'arrivent pas à en convaincre leurs contemporains. Impossible au ministère, naturellement, de donner suite à toutes ces demandes, que d'ailleurs il ne prend même pas la peine de conserver : du moins, les recherches que nous avons fait faire aux archives sont-elles demeurées sans résultat. Et c'est dommage : on se figure volontiers que le caractère presque officiel de ces documents devait leur conférer une espèce de solennité tragique. Il est vrai que, leur beau geste une fois accompli, la plupart des solliciteurs s'en tiennent là et ne poussent pas plus loin leur sinistre menace. Mais, malgré tout, elles restent encore trop nombreuses, les victimes du Chattertonisme. Pour comble de malheur, la mode s'en mêle, et c'est une marque de goût que d'accompagner d'un coup de pistolet — qu'on tire sur soi — le refus d'un directeur, ou d'un éditeur « ignorant et imbécile ». La douceur d'une éphémère notoriété ne vaut-elle pas une balle au cœur ou dans la tête? Nous verrons plus loin et en détail les effets de cette increvable manie.de ce sinsrulier snobisme, quand nous parlerons du mal du siècle. Il v eut quelque chose d'analogue dans cette contagion « chattertonesque ». En voici quelques preuves :

C'est d'abord une lettre, datée du mois d'octobre 1839.

t. Pierre L"\ 1836.

Le romantisme et les mœurs. s

« Mon cher ami. — Vous avez toujours connu mes plus intimes pensées dans toutes les circonstances heureuses ou malheureuses, malheureuses plus généralement, de ma pauvre vie ; il était dès lors naturel que je vinsse vous confier les derniers sentiments qui agitent mon cœur ulcéré... J'ai cru avoir du talent, un peu parce que vous me l'avez dit, beaucoup parce que je le sentais, et qu'il y a des sentiments si pleins, si sincères quils ne peuvent pas tromper... » Souligné dans le texte : de tout point le passage en était digne.

« Mon roman, qui en valait bien d'autres, je n'ai jamais eu assez d'argent pour le faire imprimer. « Trop connu ! » m'ont répondu les vils commerçants à qui j'ai eu la candeur, dont je rougis maintenant, de l'adresser. Trop connu ! Gomme s'il y avait ici-bas deux âmes absolument semblables ! Comme s'il était si difficile, avec un peu de talent, de mettre un accent nouveau et des nuances nouvelles dans des choses déjà dites depuis longtemps !... Et mes vers ! mes pauvres vers, éclos au milieu des ravissements et de l'extase, écrits avec tant de foi et d'amour, mes vers où j'avais mis toute mon âme, où chantaient mes plus folles et mes plus ardentes espérances, originaux certainement puisqu'ils étaient bien moi, — c'est nous qui soulignons ces mots significatifs, — qui les connaîtra jamais que vous et deux ou trois amis?... Alors, qu'ils périssent, plutôt que de tomber sous les yeux de philistins stupides!... Ou plutôt non, qu'ils vivent : on les lira peutêtre quand on saura que leur auteur est mort, comme Chatterton, et quà son exemple, il na pas pu supporter plus longtemps de vivre dans une société abjecte où seuls les profanes triomphent et où le vrai talent reste toujours méconnu. » Pas une syllabe de cette dernière phrase, qui ne soit admirablement expressive de l'état d'àme que nous essayons d'analyser. Ce qui suit ne l'est pas moins.

« Adieu, mon cher, je peux bien dire mon unique ami, puisque vous seul m'avez un peu compris. Dans trois heures mon cœur aura cessé de souffrir, mon cerveau de penser. Le temps de relire Chatterton, de bien m'en imprégner, comme d'un suprême viatique, et je me brûlerai la cervelle... La soirée est douce, le ciel tranquille et pur; une grâce sereine enveloppe toutes choses ; sur le coteau voisin flottent déjà des voiles jaunes de mélancolie...

« Cultivez ma mémoire ; et si un jour, sur le bruit de ma mort, quelqu'un vous demande mes vers, qui sont l'unique chose que j'aie à vous léguer avec le souvenir d'une amitié qui fut inaltérable et toujours rafraîchissante, confiez-les lui. Je r autorise à prendre copie de ce qu'il voudra, et je ne défends pas, si on le peut, qu on en donne des extraits dans les journaux. 11 me semble que, dans ma tombe, mes os en tressailleront [sic) d'allégresse. A cet ami inconnu, s'il se rencontre jamais, confiez aussi cette dernière volonté, que j'exprime dans ces vers :

Qu'il dise en me lisant : « Puisqu'il fut malheureux, Et qu'il n'eut que douleur sur cette rude terre, J'exaucerai du moins le plus cher de ses vœux Et je le vengerai de l'horrible misère.

D'un souvenir pieux je veux lui faire don, Et pour qu'à sa pauvre âme, au delà de la tombe, Un peu de joie arrive et du bonheur y tombe, Je veux lire ses vers en prononçant son nom 1. »

La vanité de l'homme de lettres sera ainsi satisfaite, et même après la mort c'est évidemment là l'essentiel.

1. Charles T***, 1830. Il laissait un roman, Un cœur triste, dont nous n'avons trouvé aucune trace, quelques poésies, qu'il se proposait de publier sous le titre de Frissons d'hiver, et deux ou troisscénarios, dont il n'est rien resté non plus.

llu' LE ROMANTISME ET LES MŒURS

Nous demanderons l'autre témoignage au Journal de notre « flâneur ».

« 12 novembre [1836]. — Nous avions trop de comique depuis quelque temps ; cela risquait de devenir monotone ; il fallait un peu de tragique pour en aviver la saveur. Nous en avons à souhait ; il faudrait même une âme bien féroce pour ne pas trouver que nous en avons déjà avec excès.

« Le mal vient de Chatterton. Depuis que ce petit sot a jugé bon de s'empoisonner aux applaudissements frénétiques d'un public plus sot encore, il y a des jeunes gens assez fous pour s'imaginer que c'est là un beau modèle, et que le meilleur moyen d'affirmer le génie qu'avec un entêtement et un mauvais goût notoires le monde s'obstine à vous refuser, c'est encore de se faire périr. C'est assez drôle comme logique, mais cela paraît d'un usage assez courant aujourd'hui. Nos mœurs deviennent très douces...

« J'ai le regret d'avoir connu deux ou trois de ces jeunes fous. A force de plaisanteries, j'ai fini par en guérir un. mais les deux autres étaient incurables, ils ont succombé.

a A vrai dire, l'un ne méritait guère qu'on lui portât de l'intérêt... Mais il est bien dommage pour l'autre qu'il se soit laissé gâter aux déplorables maximes qui sont à la mode aujourd'hui et qui peuvent facilement devenir dangereuses, si le bon sens général n'y met bon ordre.

« Il avait du talent, un talent fin qui manquait d'ampleur, des sentiments délicats, le don d'exprimer avec émotion la tendresse mélancolique.

« Quelques-unes de ses pièces :

Que t'importent, mon cœur, les pensers des méchants?...

J'avais rêvé qu'un jour sur un char de lumière...

Le poëte est semblable à ces étoiles d'or

Qu'on voit luire au travers des nuages rapides...

sont charmantes dans leur exiguïté, et pas trop éloignées d'être des chefs-d'œuvre. On a raison de songer à les sauver de l'oubli. »

Le Journal n'en cite aucune intégralement : il a dû être question de les publier. Il se peut même qu'elles l'aient été ; nous n'en avons trouvé aucune trace.

<( ...Mais le pauvre jeune homme a été victime de ses qualités mêmes d'abord, et surtout de cette rage qu'ils ont tous aujourd'hui, dès qu'ils ont rimé deux sonnets et trois élégies, de prétendre s'imposer à l'admiration des foules, et de se fâcher net, si cette admiration est trop longue à venir. Il était consumé du désir furieux de la gloire, qui devrait s'appeler la plupart du temps, en bon français, la vanité...

« La dernière fois que je reçus sa visite, je le trouvai découragé, abattu, presque désespéré. Dans ses mauvais moments, Byron devait avoir de ces airs. Ses propos étaient amers, désolés. « A quoi bon ? répétait-il machinalement. A quoi bon?... Existence obscure... existence de maudit... Etre toujours blessé, froissé... A quoi bon lutter davantage?», etc. Cette lamentation sourde, ininterrompue, avait fini par me donner froid à l'àme. Je n'ai pas su trouver les mots qui l'auraient consolé. »

Huit jours après on le retirait de la Seine.

Dans sa pauvre mansarde, nue. délabrée, sur une table de bois blanc, bien en évidence, deux feuilles de papier, une de remerciements à ceux qui l'avaient quelquefois aidé, une autre d'adieu mélancolique et sans aigreur à cette terre où il avait été si misérable.

Lorsque l'oiseau de mer, battu par la tempête ', Sous la fureur du vent sent ses ailes plier,

1. Ce vers ressemble singulièrement à un vers d'A. Le Poitteviu

Une dernière fois il relève la tète

Vers le grand ciel profond qu'il semble supplier.

Tout est vide et désert. On ne voit point d'étoile ;

La terre a disparu. Plus de rayon d'espoir.

Sur la mer orageuse il n'est aucune voile...

11 sent, le pauvre oiseau, que c'est son dernier soir!

Puisqu ainsi dans mon cœur est morte l'espérance, D'un monde indifférent ne songeons qu'à sortir ; Puisque toujours, partout, tu connus la souffrance, Levons l'ancre mon âme, il est temps de partir.

Emportons avec nous nos vieux rêves de gloire; Allons, mon âme, allons, pas de pleurs superflus. Si nous n'avons jamais savouré la victoire, C'en est fait maintenant, nous ne combattrons plus.

De toute cette mélancolique histoire, il se dégage une émotion si profonde, si humaine, que le narrateur luimême n'a pas pu s'en défendre, et qu'on ne voit plus sur ses lèvres son habituel sourire d'ironie. Il n'a pas eu honte de se laisser attendrir — et de le laisser apercevoir.

« Paix à ta cendre, pauvre enfant, à qui la vie fut en ell'et si dure; puisse le ciel te pardonner et qu'il accorde à tes mânes charmants et l'éternel oubli et l'éternel repos ! <>

C'est le souhait que finalement il convient de formuler à l'adresse de ces pauvres victimes qui, tout compte fait, expièrent moins des fautes personnelles que la fâcheuse

dans une pièce dédiée à Gustave Flaubert (Œuvres inédites, p. 58), et que nous avons citée plus haut, p. 80 :

Un pauvre oiseau de mer, chassé par la tempête...

Le pauvre inconnu aurait-il été en relation avec Le Poittevin ? Aurait-il reçu ses conseils ? Peut-être. Plus probablement n'y a-t-il là qu'une coïncidence : elle est au moins curieuse.

erreur de toute une génération. Enfiévrées qu'elles étaient des ambitions les plus folles, saturées de rêves de gloire, persuadées enfin que la nature ne les avait pas pétries du même limon que le commun des mortels et que donc on leur devait des égards proportionnés à leur supériorité, on comprend que leur rencontre avec la réalité ait été douloureuse et que quelques-uns en aient été blessés et meurtris pour toujours. Les plus faibles ou les plus éprouvés furent brisés au premier choc et mirent fin deux-mêmes à des tourments, pénibles certes, mais que des illusions terriblement naïves rendaient tout de suite intolérables en effet. D'autres résistèrent mieux, sans cependant renoncer jamais à un idéal qu'ils étaient incapables d'atteindre, occupés toute leur vie à végéter, fournissant d'incessantes recrues la bohème littéraire, dont le romantisme se trouve ainsi avoir été l'abondant pourvoyeur. Leur éducation à tous avait été faussée dès l'origine ; on avait empoisonné leur esprit des plus dangereux sophismes ; et le plus funeste de tous, et le plus romantique, était que l'art est supérieur à la vie elle-même et que celle-ci n'existe que comme matière de celui-là. Avec une superbe et cruelle indifférence la vie leur faisait expier leur orgueilleuse erreur.

Autant de dangers qui avaient été entrevus, devinés par un de ces hommes d'un bon sens admirable, que la jeune école traitait dédaigneusement d'« infâmes classiques », et qu'elle honora en particulier d'un transcendantal mépris. Boileau — car c'est de lui qu'il s'agit — avait déjà mis en garde les jeunes auteurs contre les inconvénients de la manie littéraire.

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi... C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore et converser et vivre.

Mais un romantique se serait cru déshonoré à lire seulement les conseils d'une « vieille perruque ». A plus forte raison se serait-il bien gardé de les mettre en pratique. Les conseils étaient judicieux cependant, et les romantiques tout les premiers, et plus que personne, en auraient pu faire leur profit.

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