‹ Le romantisme et les moeursChapitre 44 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Enthousiasme, ardeur des sentiments, passion persévérante * » , rien n'est plus familier au véritable romantique. C'est une sensibilité qui frémit et vibre sans cesse. Son état habituel est l'exaltation constante, — ce qui doit être bien fatigant et ce qui épuise vite. Foin du bon sens et de la raison, qualités d'épiciers, qualités de bourgeois, et vive le lyrisme ! Il faut sentir encore après avoir senti : ce pourrait être la devise de la jeune école. Du moins mitelle toute son application à la réaliser.

« Il est difficile de ne pas voir ce que cherche le xixe siècle : une soif d'émotions fortes est son vrai carac-

I. Ghallamel, Souvenirs d'un hugolatre, 3. — Doudan écrivait (15 juillet 1841, Mélanges et lettres, I, 409): « C'est la rage de ce temps-ci et des dernières cinquante années de sentir au delà de sa force. » — Dans Gabrielle (v, 5), Julien essaie de faire entrevoir à Stéphane tous les ennuis des amours adultères; et Stéphane de répliquer :

L'avenir dont le monde nous flatte A la tranquillité d'une eau dormante et plate. Mieux vaut la pleine mer avec ses ouragans, Ses superbes fureurs, ses flots extravagants Qui vous font retomber du ciel jusqu'aux abîmes Pour vous lancer du gouffre à des hauteurs sublimes ! Les bonheurs négatifs sont faits pour les poltrons : Nous serons malheureux... mais du moins nous vivrons.

LA SENSIBILITÉ ROMANTIQUE 12.v>

1ère » ' ; c'est Stendhal qui le déclare ; et Théophile Gautier l'affirme à son tour . « Le caractère qu'on retrouve dans tous les débuts de ce temps-lk est le débordement du lyrisme et la recherche de la passion... Haïr et repousser autant que possible ce qu'Horace appelait le profane vulgaire, et ce que les rapins moustachus et chevelus nomment épiciers, philistins ou bourgeois; célébrer l'amour avec une ardeur à brûler le papier, le poser comme seul but et seul moyen de bonheur : telles sont les données du programme que chacun essaie de réaliser selon ses forces, l'idéal et les postulations secrètes de la jeunesse romantique'2. »

« Qu'est-ce qu'un romantique? » se demande le Corsaire Et il répond : « C'est le foyer de la sensibilité incendiaire, le rendez-vous de toutes les mélancolies, l'aquilon du sentiment et le grand chimiste du cœur humain3. » De l'humoristique définition supprimez le dernier trait, évidemment excessif : le reste est exact, et ce reste est l'essentiel.

Avec l'emphase et l'âpre té rocailleuse qui lui sont habituelles, Philothée O'Neddy ne parlera pas autrement des romantiques de la première heure.

Le développement capace de ces fronts,

Les rudes cavités de ces yeux de démons,

Ces lèvres où l'orgueil frémit, ces épidémies

Qu'un sang de lion revêt de tons riches et fermes.

Tout chez eux puissamment concourt à proclamer

Qu'ils portent dans leur sein...

Des cœurs ne dépensant leur exaltation

Que pour deux vérités : l'art et la passion '• .

1. Histoire de la peinture en Italie, II, chap. clxxxiv, p. 429.

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