‹ Le romantisme et les moeursChapitre 93 sur 122 · LIVRE DEUXIEME LE ROMANTISME ET LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME LE ROMANTISME ET LA SOCIÉTÉ

Conseiller médiocre ou directeur imprudent pour l'individu considéré en lui-même, le romantisme sera-t-il un meilleur guide quand il s'agira de l'individu dans ses rapports avec la société ? Question difficile et bien délicate par endroits. Il faudrait pouvoir prendre au sérieux les idées sociales des romantiques, — quand ils en ont eu; — et c'est justement ce qui n'est pas toujours possible. « Sire, — disait Alexandre Dumas à Louis-Philippe, en 1831, — il va longtemps que j'ai écrit que, chez moi, l'homme littéraire n'était que la préface de l'homme politique'. » Des naïvetés de cette enverg'ure déconcertent ; et l'on sait qu'il y en a quelques-unes de la sorte dans Victor Hugo. L'école de 1830 a mis beaucoup de rhétorique dans sa morale : que faudra-t-il dire alors de sa sociologie ?

Tout bien examiné, peut-être aurait-il mieux valu la passer sous silence, et c'est ce que nous aurions fait volontiers, si de ce côté aussi l'influence romantique n'avait été sensible. Il sera néanmoins toujours bon de se souvenir que ce sont là rêveries d'imaginations généreuses, mais exaltées et imprudentes, et que tous ces artistes sont encore dupes de leur littérature et de leur individualisme, quand ils croient ne penser qu'au bonheur de l'humanité.

1. Pour Canalis, « la poésie était la préface de l'homme d'État ». Balzac, Modeste Mignon [Œuvres, I, 517).

Le romantisme et les mœurs. -2'i

Autre considération encore : leurs imprudences et leurs erreurs ont été celles de toute une génération. Jamais l'àme française n'a été agitée comme alors, et inquiète. C'est de toutes parts une fermentation, une ébullition véritablement effrayantes. Tout se heurte et se froisse, depuis les conceptions d'apparences scientifiques jusqu'aux plus extravagantes utopies. La bataille est furieuse entre les idées les plus contradictoires venues des points les plus opposés de l'horizon intellectuel. Et l'état d'esprit général facilite singulièrement cette confusion et ce trouble. Des essais successifs et incomplètement fructueux de liberté ont laissé dans tous les cœurs une impatience fiévreuse de toute contrainte, le goût des nouveautés les plus hardies et comme un appétit de révolte. En philosophie, en politique, en religion même, presque chaque jour voit éclore des systèmes qui se donnent tous pour définitifs — ainsi qu'il convient. Chacun vante la panacée qu'il a découverte, et les inventeurs sont légion. On ne voit pas, à vrai dire, que les romantiques aient rien inventé ; mais en revêtant de poésie et d'éloquence quelques-unes des idées qui flottaient alors dans l'air, ils les ont rendues plus séduisantes ; leur force de développement et de pénétration s'en est accrue, et donc aussi leur influence. Un Antony, une Valentine auront toujours sur les masses une prise autrement forte que les constructions les plus ingénieuses et les mieux liées d'un Saint-Simon ou d'un Fourier. Mais ce sont bien produits de la même époque, fleurs poussées sur le même terreau. Qu'on se rappelle seulement les reproches qui furent adressés aux premiers romans de George Sand et de quelle école on affecta de la trouver disciple l.

Il n'est donc que juste, ici encore, de plaider en faveur

1. Cf. la préface de la seconde édition d'Indiana, et l'article de

des romantiques les circonstances atténuantes. Ils ont été de splendides réflecteurs ou de magnifiques échos. A ne considérer les choses que du point de vue esthétique, ce a 'est pas d'une extrême importance. Peut-être n'en est-il pas tout à fait ainsi par ailleurs : mais ne fut-il pas toujours indiscret d'exiger d'un « artiste » qu'il eût un peu le sens des humbles réalités ?

Sainte-Beuve sur LéJi;r, dans ses Portraits contemporains, I, p. 495, éd. 1870.

• Voici que depuis trois ans environ, — l'article est de 1833, — depuis que le Saint-Simonisme a fait entendre ses cris d'émancipation et ses appels multipliés, voici que l'esprit d'indépendance a remué les femmes comme le reste, et qu'une multitude d'entre elles prenant la parole, dans des journaux, dans des livres de contes, dans de longs romans, sont en train de confesser leurs peines, de réclamer une part de destinée plus égale, et de plaider contre la société. Est-ce là un pur caprice sans importance, une mode passagère qui ne tient à aucune cause sérieuse et qui ne vise à aucun effet ? Estce un dernier écho perdu de la tentative saint-simonienne "? Cette tentative, qui a été si impuissante pour rien édifier, a eu le mérite de mettre à nu plusieurs plaies de l'ordre social ; on a mieux senti en particulier ce qu'avaient d'irrégulier et de livré au hasard la condition de la femme, son éducation d'abord, et plus tard dans le mariage son honneur et son bonheur. Les peintures que faisaient à ce sujet les prédicateurs saint-simoniens étaient sans doute excessives... ; mais sur certains points, le trait n'était que juste, el bien des cœurs jusque-là muets et contenus y répondirent avec tressaillement. Aujourd'hui donc, de toutes parts, les femmes écrivent...

« Parmi les femmes qui se sont ainsi lancées, la plainte à la bouche, dans cette mêlée, la plus éloquente, la plus hardie, la première de bien loin en talent, a été sans aucun doute l'auteur d'Indinna... » Et Sainte-Beuve regrette que son article sur ce roman n'en ait pas fait « assez ressortir peut-être l'inspiration philosophique ».

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