Petits Mémoires du XIXe siècle
tôt, pâle, mais résolu, Berthaud porta le canon à sa bouche. Il posa ensuite la main sur la gâchette et tira. Rien ne partit. Le pistolet était... en chocolat ! »
Le lecteur se demande depuis un moment quel rapport il peut bien y avoir entre le romantisme et ces suicides. Et il faut avouer que, faute de détails circonstanciés sur chaque cas, il est assez malaisé d'en découvrir. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, le romantisme ayant contribué certainement à mettre le suicide à la mode, il y a donc toujours un peu de son influence dans toutes ces tristes choses. On a vu cependant que d'après une contemporaine, l'école « décousue » ou romantique aurait sa part de responsabilité. Mais le témoignage de M"11' Trollope est loin d'être décisif. Celui d'Eugène Sue a plus d'autorité ; et l'auteur de Thérèse Dunoyer nous apprend que « l'une des deux victimes du genre de suicide équivoque » qu'il a exposé dans ce roman, avait été « pendant ses premières années une femme digne de tous les éloges, mais qu'elle avait été perdue par la lecture des romans contemporains de l'école de René ». Frédéric Soulié est encore plus explicite ; il dit dans le Conseiller d'Etat (I, 305) que « cette manie de suicide » qui sévissait alors avait « pris naissance dans la dramaturgie des pièces et des romans » à la mode. Les deux affirmations ne sont pas négligeables ; et comme elles viennent de deux romanciers assez au courant des choses de leur époque, on peut même trouver qu'elles ont leur prix.
Faut-il voir l'action profonde du romantisme dans la fantaisie macabre que nous allons rapporter ? N'y a-t-il pas là plus simplement folie de jeunesse, désir du scandale, rage Le romantisme et les mœurs. 22
d « ahurir le bourgeois » ? Le lecteur en décidera. Nous transcrirons, sans commentaires, la communication qu'un aimable vieillard nous adressait, il y a déjà quelques années, en faisant tout simplement remarquer que même les plus étranges fantaisies peuvent être significatives, qu'il ne viendrait sans doute à l'idée d'aucun groupe de jeunes gens d'aujourd'hui de fonder une société dans le genre de celle dont on va lire les surprenants statuts, et enfin qu'il est heureux que cette espèce de Jeune-France soit toujours demeurée fort rare '.
«... Quoiqu'ils datent de plus de cinquante ans, mes souvenirs sont précis et je vous les garantis exacts.
<( Nous étions donc, vers 1846, une petite bande de jeunes gens fraîchement débarqués de nos provinces, passionnés pour les œuvres romantiques que nous avions dévorées au collège, et tout disposés à imiter non pas seulement dans nos élucubrations, mais jusque dans notre conduite, les personnages dont le roman, le théâtre et la poésie nous dépeignaient les sentiments et nous contaient les exploits. Mélancoliques, byroniens, révoltés, aucune étiquette ne manquait à la troupe. Toute la lyre ! comme aurait dit Victor Hugo.
« Cependant la note dominante parmi nous, sans que je me sois jamais bien rendu compte pourquoi, finit par être la mélancolie, la tristesse. Oh! nos raisons n'avaient rien de bien profond ni de fort métaphysique. A l'un son père avait refusé l'argent nécessaire pour refaire le voyage d'Amérique sur les traces de Chateaubriand; un autre était dé-
1. Mais n'y a-t-il pas eu à Alexandrie la secte des « co-mourants » à laquelle Antoine et Cléopâtre fuient affiliés? El, de nos jours même, n'a-t-il pas existé un suicide-club, formé presque exclusivement de littérateurs et d'artistes, et dont le but n'était pas très différent de celui dont on va lire l'histoire ?
sespéré parce qu'une jolie femme avait préféré le coupé d'un rival aux beaux vers qu'il lui adressait ; un troisième avait eu une pièce refusée net au Théâtre français; à un quatrième les immondes bourgeois étaient insupportables. Graves sujets de chagrin, n'est-il pas vrai? et qu'il v avait donc là de quoi se faire sauter tout de suite la cervelle !... Tout frémissants encore de la contemplation des beaux rêves romantiques, nous n'éprouvions que dégoûts profonds, mépris incommensurables pour la vulgarité de la vie ordinaire, son terre à terre écœurant, et pour ce que je crois qu'on a appelé récemment sa platitude nauséeuse.
« Et la vérité est qu à force de nous répéter les uns aux autres que tout était médiocre, nul, à faire pleurer, — on dirait aujourd'hui, à faire vomir, — nous avions tout bonnement fini par le croire. Trop de conversations sur le dégoût que doit inspirer nécessairement la vie nous avaient rendus tout à fait dégoûtés. Oui, je n'ai trouvé la vie mauvaise que de dix-huit à vingt-cinq ans. Quelle ironie ! et quelle perte de temps ! Que la jeunesse est bête quelquefois !...
« Mais c'étaient nos lectures qui nous avaient singulièrement aidés à le devenir. Tout ce qui dans un roman ou dans un poème partait d'une généreuse inspiration, aurait pu ranimer nos volontés défaillantes, nos pauvres et ridicules cœurs toujours immanquablement navrés, tout cela était aussitôt jugé et proclamé par nous faux, du dernier bourgeois, idiot, crevant, bon pour les boutiquiers d'en face. On n'en voulait pas. J'ai assez longtemps résisté à Hugo par souvenir de ces premières impressions... Au contraire, les lamentations, les cris de désespoir et de révolte retentissaient dans nos âmes en longs et délicieux échos. Ah ! que le premier âge est fertile en sottises !
« Ons'ennuyait ferme, et Sa Ténébreuse Majesté, le Spleen,
régnait sur nous en souverain absolu. Croirez-vous que, dans telle de nos réunions, on ne disait pas vingt phrases, de neuf heures à minuit? Des cigarettes (papel por cigaritos, caramba!), quelques liqueurs fortes (il fallait bien nourrir nos engourdissements), fumées ou bues dans un silence de monastère ! Une réunion de chartreux doit être bavarde par comparaison... De temps à autre, un soupir partait d'un coin de table, long, traînant, lugubre, ou strident, convulsif, un vrai soupir de damné, comme nous disions ; ou bien un violent coup de poing faisait cliqueter verres et bouteilles, coup de poing de désespoir, de révolte, d'amère et noire désespérance... Enfin, nous étions folâtres.
« Et comme conversation, voici un échantillon des propos échangés, à des demi-heures d'intervalle : « Frères, il faut mourir! — L'homme, né de la femme, est une créature éphémère, pleine de misères et de maux. » Car nous étions très ferrés sur la Bible. Homo nalus de muliere, brevivivens tempore, etc. — « Qu'est-ce que la vie ? Moins qu'un rêve. » — Et ceci, que je vous recommande comme parfait spécimen de sottise prétentieuse : « Qu'y a-t-il de plus amer que l'absinthe ? La femme ! De plus amer que la femme ? La vie ! De plus amer que la vie ? Rien ! » Toutes ces belles choses se disaient avec des voix creuses, caverneuses, sépulcrales, qui voulaient paraître désespérées. Et cela sortait de bouches roses au milieu de figures poupines et joufflues... C'était assurément d'un comique irrésistible ; mais nous étions terriblement sérieux.
« C'est alors que l'idée nous vint d'ériger notre société en club. L'anglais était fort à la mode depuis Byron ; et puis, « société » ça sentait trop la fanfare, l'orphéon; « club » sonnait autrement. Mais quel nom donner à ce club? La discussion fut vive, pour des désespérés. Plusieurs appellations furent mises en avant : Club de la Délivrance, Club des Dé-
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goûtés, des Trépassés, Obermann-Club, Byron- Club... J'en ai honte, je lis triompher ma motion : Suicide-Club ! Ça, c'était une trouvaille, n'est-ce pas? C'était effarant, pyramidal, asphvxiant ! Qu'allaient dire les bourgeois, quand le nom du nouveau Cercle se répandrait? Quel succès de scandale et de terreur ! Tons les bonnets de coton allaient sentir le frisson de la petite mort !... Que j'aie vécu de pareilles choses, cela me parait impossible aujourd'hui ; et j'éprouve quelque embarras k me souvenir que j aie pu descendre à ce degré de grotesque. Rien n'est plus vrai pourtant, et je vous jure qu'aucun de nous n'avait la conscience d être ridicule.
i< On élabora les statuts. Les voici intégralement. Il n y avait pas encore parmi nous de docteur en droit ; il y paraît d'ailleurs.
« I. — 11 est fondé un Club, dont le nom, voté par acclamation de la part de tous les fondateurs, est Suicide-Club.
« II. — Les fondateurs s'engagent k faire connaître le nouveau Club et à assurer la i-égularité de son recrutement, au fur et k mesure des vides qui s'y produiront.
« III. — Nul ne pourra être autorisé à faire partie du Club, s'il n'est âgé de dix-huit ans au moins et de trente ans au plus.
« IV. — Le but de la société est de combattre les idées bourgeoises sur le suicide et de montrer par la pratique qu'il n'est rien de plus noble et de plus digne de l'homme.
« V. — Sera immédiatement exclu tout membre qui aura manifesté le désir de mettre (in k ses jours par chagrin d'amour, perte d'argent, maladie réputée incurable, et tous autres motifs analogues.
<( VI. — Seul peut autoriser le suicide, le dégoût de l'existence considérée comme mauvaise et indigne d être vécue.
« VII. — Quand un membre du Suicide-Club aura résolu de se donner la mort, il sera tenu d'en aviser aussitôt le président, qui en avertira les autres membres.
« VIII. — Le suicide devra avoir lieu devant le club ou une commission de trois membres au moins.
« IX. — On laisse le choix des moyens. Cependant certains modes sont exclus, tels que la pendaison, la noyade, l'empoisonnement par certaines drogues qui défigurent trop. Le pistolet est expressément recommandé. On peut aussi s'ouvrir -les veines, avec ou sans bain chaud.
« X. — L'éloge funèbre du suicidé sera immédiatement prononcé par le président en exercice, et son nom inscrit sur un registre spécial dont la garde sera confiée au président.
«XL — Il sera constitué, au siège des réunions, une bibliothèque où seront seuls admis les ouvrages anciens ou modernes qui ont recommandé le suicide ou n'en ont point parlé avec haine et mépris. Une place d'honneur sera réservée aux écrivains modernes, Goethe, Byron, Chateaubriand, George Sand, et à tous ceux dont les œuvres ont propagé sur le suicide la bonne et saine doctrine.
« XII. — Les séances auront lieu un jour par semaine, sans convocation du président, le vendredi, seul jour considéré par les bourgeois comme néfaste.
« XIII. — Elles s'ouvriront par une lecture des écrivains ci-dessus désignés, suivie d'une méditation sur le passage qu'on aura lu.
« XIV. — Le local des réunions sera tendu d'un drap noir parsemé de larmes d'argent, et sur le bureau, également recouvert de drap noir, il y aura en permanence une tête de mort entre deux bouquets de fleurs artificielles, symbole des joies fallacieuses de la vie.
« XV. — Les membres du Club sont invités à se faire, sous
forme de conférences, des exhortations mutuelles, et on accueillera avec reconnaissance les lectures originales sur le dégoût de la vie et le suicide, de préférence pourtant les lectures en vers.
c< XVI. — Les membres du Suicide-Club porteront toujours sur eux leurs insignes : une tète de mort en breloque et un scapulaire où figurera une tête de mort au-dessus de deux tibias entre-croisés. Il n'est pas exigé que le scapulaire soit en évidence.
« XVII. — Les hommes mariés peuvent faire partie du Suicide-Club, mais tout membre célibataire qui manifestera l'intention de contracter mariage, de par ce seul fait, sera considéré comme démissionnaire.
« Aujourd hui cela me paraît monstrueux, énorme, inouï, lime faut faire effort pour me représenter l'état d'àme, comme on dit, que supposent toutes ces sottises. Cela a été cependant. Le club a existé ; j'ai porté la breloque et le scapulaire ; il y a eu des séances, avec lectures, méditations, pièces de vers des membres du club. Voilà les niaiseries où se délectait notre jeunesse. Nous étions fous à lier. Toutes ces déclamations romantiques nous avaient mis la cervelle à l'envers. . .
« Une autre sottise aussi était de tenir chacun notre journal. Parbleu! On voulait avoir sa petite personnalité. Les autres lavaient bien; pourquoi pas nous, alors? Cur non ? Et l'on s'analysait, on s'auscultait, on se disséquait, on s'anatomisait. De tout cela bien entendu, on donnait lecture aux séances ; et c'est à qui renchérirait sur son voisin. En avons-nous larmoyé, soupiré ou rugi des inepties ! C'est dommage que je n'aie pas gardé mon Journal, carj 'en tenais un, comme tout le monde. Du délayage des œuvres à la mode : de YObermann un peu, du Byron, un peu plus, surtout de Y Antony, de VAntony à haute dose.
« Et c'est ainsi que peu à peu nous nous intoxiquions. Et dire que nous nous jugions très forts ! que nous pensions connaître la vie ! que dis-je ? lui être supérieurs !...
« Le premier symptôme de ce nouvel état, d'abord artificiel, puis à peu près sincère, était un grand mépris de la gaité et de quiconque paraissait l'avoir d'ordinaire. Le sourire, le calme confiant, l'espoir tranquille, toutes les qualités indispensables à qui entre dans la vie, nous paraissaient des monstruosités, des marques d'une faiblesse, d'une pauvreté d'esprit incommensurables. Et nous avions ainsi pour les bourgeois les mêmes haines féroces qu'en avaient les artistes, mais pour d autres raisons, aussi ridicules. Pour nous, le bourgeois était quelqu'un qui se trouvait bien dans la vie, s'y installait le plus commodément possible, s'y étalait, s'y vautrait... Tout compte fait, nous étions malheureux. Jeunesse gâchée, pli cérébral déplorable, pas un souffle d'air salubre et vivifiant dans une atmosphère pleine de miasmes, délétère, putride : c'était complet !
« Notre idée du Suicide-Club nous ayant tous séduits, rien n'avait été jugé plus spirituel que de la répandre. C'était d'ailleurs, il vous en souvient, conforme aux statuts. Nous rêvâmes donc, sans succès, d'avoir des succursales, oui, des succursales. Quand je vous dis que c'est insensé, à mourir de honte !...
« Le mal se propageait ; et il est étonnant qu'il n'ait pas fait plus de ravages. Ceux qu'il a faits, il est vrai, sont déjà suffisants. Jusqu'ici rien de puéril, de ridicule. Mais après la comédie, le drame; et voici qui devient sérieux jusqu'à en être effrayant.
« Tout est sain aux sains, on l'a dit ; c'est possible, sans que ce soit pourtant bien sûr ; mais ce qui ne souffre pas de doute, c'est que tout est malsain à ceux qui sont déjà malades. La plupart de nous se guérirent de leur folie, par
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la raison bien simple qu'il arrive toujours un moment où la raison et la nature reprennent leurs droits. Nous sommes devenus, qui industriel, qui commerçant, qui médecin, qui magistrat, tous assez honnêtes, à ce que je crois, souriant de bon cœur au souvenir de leurs manies passées, avec un peu de honte cependant d'en avoir été si longtemps victimes. Mais il y avait parmi nous deux ou trois âmes plus sensibles. plus délicates, plus maladives, si Ion veut, et qui une fois contaminées n'arrivèrent pas à se guérir. L'un est mort fou à vingt-huit ans; l'autre, poitrinaire, à vingt-cinq; le troisième s'est suicidé. C'est de celui-ci que je vous conterai rapidement l'histoire. Je ne sais rien de plus lamentable.
« J'ai pratiqué peu d'intelligences aussi vives et aussi pénétrantes. D'un coup d'œil il allait au fond des choses. Deux ou trois principes énoncés lui faisaient aussitôt deviner une théorie ou un système. Agilité, vigueur, souplesse, toutes les qualités les plus précieuses de l'esprit, il les possédait à un degré rare. Et quelle sensibilité ! Toujours vibrante, presque féminine. Nous l'avions surnommé la Sensitive. Je crois bien que la littérature a perdu avec lui un poète, un poète de race.
(( C'était une créature d'élite. Il était fait pour vivre heureux, comprendre, aimer, être aimé. Du jour où il connut la littérature romantique, c'est-à-dire dès l'âge de seize ans, il fut perdu... Il sera toujours un des remords de ma vie.
« Comme il lisait les vers en perfection, c'était lui d'ordinaire qui faisait la lecture à nos séances. La lecture n'était rien, c'est le commentaire qu'il aurait fallu entendre. On aurait dit qu'il plaidait sa propre cause, et qu'il se cherchait des raisons, des forces pour mieux accomplir ce que déjà il méditait... Ce qui chez nous ne venait que de la tête, chez lui, on le sentait, cela partait du cœur; là où, malgré toute notre bonne volonté, nous ne suivions qu'une mode, il met-
tait, lui, toute son âme et tout son cœur. Et il y parut bien un jour, mais c'était trop tard...
« Il était riche. Sa famille avait l'habitude d'aller passer, l'été, quelques mois en Suisse. Nous fûmes tous frappés de la façon dont il nous serra la main, cette année-là, en nous disant adieu. Nous ne devions plus le revoir.
« Quinze jours après son départ, je recevais de Lucerne une lettre, adressée à la fois au président et à 1 ami. Cette lettre, je l'ai gardée, et je ne l'ouvre jamais qu'avec une espèce de terreur. La voici, mot pour mot :
« Mon cher président et ami,
<< Je ne me donnerai pas le ridicule de vous dire, suivant le rite usité, paraît-il, en pareil cas, que j'aurai cessé de vivre, lorsque vous arriveront ces mots ; et cependant rien n'est plus réel. Demain, au lever du soleil, je me tuerai. C'est une résolution bien méditée, bien réfléchie : elle s'exécutera. Au soleil levant, parmi les fleurs alpestres, et dans le divin frisson de la première aurore, votre ami goûtera les délices profondes de cette tranquillité dont nous nous sommes si souvent entretenus, et que nous ont abondamment vantée nos écrivains favoris. J'espère que leurs promesses ne seront point mensongères.
« Sans me targuer ici d'une vaine jactance (c'est chose remarquable comme cette prose est rythmée et comme les vers coulent naturellement de la plume de mon malheureux ami), il me semble que je suis aussi complètement que possible dans les conditions exigées par notre cher Club. Je n'ai aucune raison précise d'en finir avec la vie, sinon l'insurmontable dégoût qu'elle m inspire. Le hasard de la naissance m'a donné quelque fortune ; on ne me refuse pas une intelligence peut-être légèrement au-dessus du commun niveau ; il n'aurait tenu qu'à moi d'épouser une adorable enfant :
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aux yeux du vulgaire, autant de conditions suffisantes de bonheur. Mais ma pauvre âme, hélas! ne s'en peut contenter. Rien ne peut plus sourire à mon cœur, « mon cœur lassé de tout, même de l'espérance » ; il va se refermer, sans avoir été jamais ouvert.
« Oui, mon ami, nos poètes ont raison, rien n'est bon que la mort; elle est seule réelle, ayant pour elle l'éternité. Tout le reste ? Apparences trompeuses et plaisirs mensongers. Et comme on le sent bien, du point où j'en suis, et le cœur plein du dessein qui tout à l'heure sera chose accomplie ! Comme tout paraît petit, misérable et mesquin !... Au néant des néants j'aspire avec délices.
« Je lègue à notre cher Club la petite bibliothèque de vous bien connue. A vous particulièrement j'ai réservé Werther, René, Obermann, les Œuvres de Rabbe. et Jacques. Ce sont des exemplaires un peu fatigués, brisés par un trop long et pénible exercice, tout maculés de notes : peut-être voue en seront-ils chers. C'étaient mes bréviaires. Leurs notes contiennent toute mon âme. C'est donc le meilleur de moimême que je vous laisse, puisqu'ils m'ont fait découvrir ce que j'avais en moi.
<( Et maintenant, mon cher ami, mon dernier souvenir, le plus cordial, le meilleur.
« Tibi salutem dat jamjam moriturus...
« P. -S. — Je vous en supplie et j'en supplie mes amis du Club : pour ma famille je suis mort d'accident. »
« Et en effet la famille crut toujours à un accident.
« Inutile de vous dire que je donnai immédiatement ma démission de président, et que le Suicide-Club ne dura guère. Il n'avait malheureusement que trop duré.
« J'ai gardé les exemplaires légués : ils sont criblés d'observations, d'annotations : « Juste, exact, profond, admi-
rable... Gomme c'est vrai !... Il a raison... Le suicide est la vérité... »
« Un régime sain aurait pu guérir le pauvre malade. Au régime romantique, il ne pouvait que succomber, et il succomba *. »
De cette longuecommunication, nous laisserons au lecteur le soin de dégager la moralité qu'elle comporte ; et nous terminerons par une simple remarque qui sera comme la conclusion générale de cette trop longue étude sur l'hypertrophie romantique de l'imagination et de la sensibilité.
L'observation ne date pas d'hier, puisqu'elle remonte au moins à Aristote : l'homme est naturellement enclin à savourer ses émotions ; il les soigne, il lescultive.il lesprolonge avec délices ; volontiers transforme-t-il en une fin le plaisir qui ne fut jamais qu'un moyen dans les vues de la nature; c'est un de nos instincts les plus profonds que la recherche de la jouissance pour la jouissance. C'est aussi l'un
1. Qu'on nous permette ici un souvenir personnel : nous avons connu une victime de l'intoxication baudelairienne.
C'était un jeune homme d'une intelligence remarquable. De très bonne heure épris des Fleurs du mal, il affectait d'aller par les rues, son bien-aimé volume toujours à la main, et, pour forcer l'attention, sur une couverture blanche le titre éclatait en grosses capitales rouges bordées de noir. On crut d'abord à une exaltation factice, à un travers de jeunesse, dont l'âge aurait bien vite raison. L'âge ne fit que développer le tout, et quand on voulut porter remède au mal, le mal était incurable.
Notre jeune baudelairien répétait volontiers qu'il irait se suicider en Italie, dans la saison des Heurs. Il partit aux environs de Pâques (1886), se pendit dans une auberge près de Florence, et la lettre qu'il écrivit à ses amis pour les prier de réclamer son corps, était signée, comme celle du membre du Suicide-Club, de ses initiales précédées du mot latin, Muriturus.
De tels faits, en dépit ou plutôt en raison même de leur isolement, font comprendre que les ravages de l'intoxication romantique aient pu être un moment terribles.
des plus dangereux ; et l'intelligence et la volonté n'ont pas de plus beau rôle, ni de plus difficile d'ailleurs, que de refréner cette redoutable concupiscence. La valeur morale d'un homme se mesure à la force de résistance qu'il oppose à ce pernicieux instinct, tout comme la valeur morale d'une doctrine se mesure aux secours qu'elle nous prête contre lui. En faisant du culte de la sensibilité, et de la sensibilité soustraite au contrôle de l'intelligence et de la raison, un de ses dogmes essentiels, le romantisme ne pouvait que développer cette concupiscence naturelle, bien loin de la réduire. Ce n'est donc pas, au point de vue moral, une doctrine recommandable, et il sera toujours prudent de s'en défier.
Et en effet horreur de la vie commune, penchant invincible au romanesque, recherche de la sensation intense, et quand la sensation intense ne suffit plus, quête maladive de la sensation perverse ; l'amour compliqué de fatalité, proclamé d'origine divine, source de vertu et finalement fauteur des pires désordres sous le beau prétexte d'individualisme et de liberté; ruine progressive de la volonté, neurasthénie générale, dégoût de la vie et appétit de la mort : voilà ce qui se rencontre trop souvent en réalité derrière le voile étincelant de tout ce lyrisme, dont on se laissa si volontiers éblouir '.
1. Ces dangers d'ailleurs, même les plus fervents adeptes du romantisme littéraire ne les ont jamais niés, quand ils étaient de bonne foi. Nous avons eu le plaisir de connaître un disciple — attardé, mais enthousiaste — de l'école de 1830, et M. Emmanuel des Essarts, car c'est de lui qu'il s'agit, n'a pas hésité à reconnaître qu'on pouvait, contre « certains excès du romantisme », faire valoir « les atteintes à la santé de l'intelligence, à la bonne humeur de l'esprit, la rupture de l'harmonie entre les facultés, l'éclipsé fatale de la belle sérénité qui est la qualité divine de l'art et de la vie, les pièges du doute et du découragement recelés sous les fleurs captieuses du rêve ». Et ce qu'il écrivait dans ses Portraits de maîtres (p. 17), M. des Essarts nous l'a répété quelquefois, malgré la peine que lui coûtait toujours cet aveu.
En dernière analyse, ie double tort, grave, du romantisme envisagé comme doctrine morale, fut l'ignorance et le mépris complets de la réalité, et la préoccupation constante, exclusive, du bonheur. C'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le malheur des naïfs qui s'en remettaient presque complètement à lui du soin de leur conduite. « Il a toujours été tenu pour la plus haute sagesse chez un homme, - d'après Carlyle, — non pas simplement de se soumettre à la nécessité (la nécessité le forcera bien à se soumettre), mais de savoir et de bien croire que la chose sévère ordonnée par la nécessité était la plus sage et la meilleure. » Voilà pour le mépris de la réalité ; et voici pour l'égoïsme foncier de la doctrine. « La vie est heureuse — observe M. Emile Faguet — à la simple condition qu'on en ait éliminé la recherche du bonheur » ; et M. Marcellin Berthelot de déclarer que (( la vie humaine n'a pas pour fin la recherche du bonheur », — « l'insupportable recherche du bonheur », disait plus sévèrement encore le doux, le fin et indulgent Joubert.
Il se pourrait que le romantisme ne fût pas une très bonne école pour la formation et la direction personnelles de l'individu.