CHAPITRE PREMIER
LA CHIMÈRE DU CŒUR: OBERMANN (i)
En 1788, à Paris, dans une maison de bourgeoisie sévère, assombrie de jansénisme, un jeune homme de dixhuit ans, trop sérieux, destiné par son père à l'Eglise, se nourrissait secrètement des Rêveries et d’Emile. Insoumis de pensée, mais à jamais timide par l'effet d'une éducation trop étroite sur une organisation nerveuse facile à briser, il se grisait d'aspirations et d'utopies silencieuses et se composait à outrance un monde irréel. Toutes ses énergies de sentiment se polarisaient sur cette chimère intérieure. Nous allons voir celle-ci les dévorer. L'irréalisme des idées et des
(1) Sur la biographie de Senancour, voir principalement : Jules Levallois: Senancour avec des documents inédits Paris, Honoré Champion, 1897. Allvar Saladin Tornudd. Etienne Pivert de Senancour. Helsingfors, 1898. Voir aussi Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe Littéraire (i4e leçon) et Portraits contemporains, I.
désirs avait pu faire îa gloire de Jean-Jacques, dont la magnifique inconscience soutenait à merveille un enthousiasme factice. Inoculé à Famé scrupuleuse de Senancour, il la minera du doute et du désespoir d’elle-même.
Ecrite sous la forme de rêverie ou de méditation philosophique, l’œuvre de Senancour n’est qu’une longue analyse du moi, indéfiniment reprise et creusée ; on ne pent dire : une autobiographie , tant son existence est vide d’incidents. Sans état, à peu près indifférent aux affaires publiques, étranger, ce qui est à peine croyable, aux événements littéraires les plus retentissants de l’époque (il dit n’avoir connu le Génie du Christianisme qu’en 1816), Senancour a systématiquement cherché la retraite et n’a voulu tenir compte que de la vie intérieure. Il a eu vingt ans au début de la Révolution, elle l’a ruiné, et il ne l’a pas vue. L’expérience n’existait pas pour lui et n’entrait pour rien dans la formation purement subjective de sa pensée, qu’il se flattait de tenir au-dessus du temps dans je ne sais quelle région de « permanence » (c’est son mot favori), d’éternité.
Tant de dédain pour la réalité s’expie. Un fait minime : les avortements de sa destinée individuelle, a exercé sur la philosophie de Senancour une influence qui n’appartient légitimement qu’au spectacle de la nature et de la société. Mais ces avortements nous apparaissent eux-mêmes comme le résultat si nécessaire d’une aberration initiale de l’esprit, qu’on ne saurait suivre Senancour, quand, avec îa discrète amertume d’un raté de génie qui se respecte, il s’en
prend à la gêne de sa condition de n’avoir pas réalisé son grand œuvre et rendu son nom cher aux hommes. Il est vrai qu’il a vu s’émietter un grand héritage duquel il espérait l’indépendance si précieuse au penseur et à Fécrivain; qu’à vingt ans, il s’est laissé mettre sur les bras une compagne, trois fois inopportune par la mesquinerie de son esprit, par son manque de bien, et par la quantité exagérée de vie morale que les Senancour attendent des gens. Son existence, sans avoir jamais été misérable, fut constamment précaire, rétrécie. Mais la jeunesse de Chateaubriand, la vieillesse de Lamartine (il ne faut pas citer de moindres noms à côté du sien) ont connu d’autres traverses. La vérité, c’est que Senancour cherchait la pierre philosophale. Ayant surmené à cette poursuite de l’inattingible son extrême sensibilité, sa belle imagination, sa force morale, sa dialectique, que lui restait-il à nous confier? Son insuccès sombre, sa vie gâtée, bien pis : rapetissée, son oscillation éternelle d’une espérance hallucinée à un noir déboire. C’est ce qu’il a fait, parfois en aveux cruels, plus souvent dans l’illusion d’estimer la vie humaine en général.
Assistons à la destruction d’une nature d’élite par des visées que la réalité ne comporte pas
L’obscure jeunesse de Senancour n’a été qu’un long abandon à l’imagination et à la sensibilité. Des désirs illimités qu’elles lui sugèrent, il s’est fait un ciel. Et comme son ciel le rend « un étranger » parmi ses semblables, il débute par ne pas consentir à la société.
J’interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m’entourait ; je demandai aux hommes s’ils sentaient comme moi; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants... (i)
C'est avec cette grande prétention déçue que nous avons vu Jean-Jacques entrer dans le monde, l’insulte à la bouche. Désenchanté de la terre, Senancour gémit, s’enfonce en lui-même et s’isole.
C’est certainement à la flamme de Rousseau que s’est allumé le délire imaginatif de l’auteur d’Obermann. Mais l’infériorité oratoire de celui-ci, qui se trouve en même temps une délicatesse morale, c’est que sa vaine concupiscence porte beaucoup plus haut ou beaucoup plus dans le vide. Il ne se satisferait pas de « houris. » La différence entre la sensibilité de son maître et la sienne, c’est celle d’un apprenti gâté par le plus mauvais romanesque à un adolescent de très bonne naissance, énervé par le mysticisme. Certes Senancour ne voudrait pas donner un nom, une limite à l’idéal objet des jouissances capables de l’apaiser.
Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l’amour qu’il a tant désiré , mais il y a l’infini entre ce que je suis et ce que j’ai besoin d’être. L’amour est immense, il n’est pas infini... Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe (2)... Les affections de l’homme sont un abîme d’avidité... Mon cœur désire tout, il veut tout, il contient tout. Que mettre à la place de cet infini qu’exige ma pensée (3) ?
(1) Obermann, édition Charpentier, lettre I.
(3) Ibid., XVIII.
(3) Ibid. XLI.
IjES sentiments romantiques
L’infini? Lequel? De volupté, de pouvoir ou de science? Mais y a-t-il dans l’infini des divisions? Et comment se figurer l’éprouver, si ce n’est en une extase qui fût comme la somme de tous les épanouissements nerveux? Etrange passion! C’est toujours le « monde idéal », le « monde meilleur » de Jean-Jacques, mais dépouillé de toute image précise et fondu en une espèce d’essence métaphysique dont la communication, ou mieux : la caresse, ne laissât plus rien manquer à l’âme.
Cette passion, Senancour ne la subit pas seulement. Il la cultive. Et la partie consciencieuse, religieuse, de son esprit y intervient comme pour la fixer solennellement en lui. Il se refuse à tout concept, à tout désir moindres que cette infinité de sensation. Ce serait la pâture d’un dieu. L’homme qui s’illusionne d’y goûter ne ronge que lui-même. Sa sensibilité, ne s’exerçant que sur elle-même, s’y tue. Pour engager tout son être moral, persister toute une existence, comme l’a fait Senancour, dans cette direction sans terme, il faut qu’à la soif excessive du cœur s’ajoute une erreur intellectuelle, une notion viciée du réel, l’appel d’un fantôme, ce halo enfin d’un mysticisme chrétien sans christianisme réel, sous lequel les séduisantes images de la nature, les objets naturels de nos appétitions n’apparaissent plus que démesurément agrandis et embrumés, ôtant au désir son antique confiance, sa hardiesse ingénue, pour n’en laisser subsister, stérile et dévorante, que la palpitation intérieure.
C’est le propre d’une sensibilité profonde (ne devrait-il pas dire: désorbitée?) de recevoir une volupté plus grande
de l'opinion d’elle-même que de ses jouissances positives? celles-ci laissent apercevoir leurs bornes, mais celles que promet ce sentiment d’une puissance illimitée sont immenses comme elle et semblent nous indiquer ce monde inconnu que nous cherchons toujours (i).
Exaltation d’un instant et d’où l’on retombe bien bas. Cet univers de rêve, ce grand mirage paradisiaque d’un érotisme égaré, il faut, pour lui donner sa vraie couleur, l’image funèbre qui lui fait cortège. L’ennui, le vide, voilà la morne rhapsodie d’Obermann. (Obermann, indiquons-le une fois pour toutes, c’est Senancour à son plus haut degré de sincérité). Entre l’atonie et l’extase, il n’y a pas pour lui d’états de conscience.
Triste et vaine conception d’un monde meilleur! indicible extension d’amour! regrets des temps qui coulent inutiles ! sentiment universel, soutiens et dévore ma vie ! Que serait-elle sans ta beauté sinistre? C’est par toi qu’elle est sentie; c’est par toi qu’elle périra (2) ! »
Mais même ainsi endeuillée, l’illusion première se laisse de moins en moins ressaisir et l’ivresse se dérobe.
Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n’ai pas et ces sons silencieux, ces élans de l’espérance, ces voix de l’être qui jouit, prestige d’un monde déjà quitté (3)?
Voilà Senancour à vingt-cinq ans. Guérira-t-il? N’est-ce qu’une crise, peut-être une attitude? On pour-
(17 Obermann , II.
(?) Ibid., IV.
(3) Ibid., LV.
rait le croire, au souvenir des jeunes générations qui, depuis lui, ont joué de la désespérance. Mais le gémissement d’Obermann est trop morne pour que ce qu’il nous livre ne soit pas le fond, l’irrémédiable. Toutes ses fibres se sont trop usées sur la Chimère pour n’en avoir pas gardé une impuissance définitive aux émotions et aux activités naturelles. L’aspiration insensée de son adolescence sera le regret de son âge mûr, et, dans sa vieillesse, où le besoin le mit au métier proprement dit d’homme de lettres et de journaliste, un ridicule émouvant qui s’ajoutait à celui de grand esprit resté dans le nuage, et que sa modeste dignité rendait vénérable. Il n’a jamais su que se fuir lui-même ou se creuser lui-même, rêver la vie ou en mettre la valeur en question. Sentons cette témérité d’une âme élevée. Mais n’omettons pas ce qu’elle implique de mal venu, de chétif.
Son vain élan rompu, il médite son cas et l’universalise. Le débat de son être devient le drame de l’humanité. Il fait passer dans le vieux thème de Rousseau sur la méchanceté de la civilisation la cruauté de son propre malaise. D’où vient ce qu’il souffre?
Du « produit vainement admiré de cent siècles de délire (1)! » De ces grandes ambitions d’idées et de sentiments, si étrangères au besoin naturel, où s'engagea un jour l’étourderie des ancêtres, que le temps a accumulées et irritées et dont les âmes modernes ont hérité « une imprudente énergie» (2), «un monde de regrets et de désirs ».
(1) 7e Rêverie.
(2) 4e Rêverie.
Le remède? Retour à la condition première. Senancour médita de la reconstituer dans un ouvrage sur le « Monde primitif. » Il eût fallu, pour l’entreprendre, la féconde ignorance de Rousseau. Mûr, puis vieilli, Senancour continuera de se retourner vers cette construction imaginaire dont les contours, avec le temps, devenaient plus faibles. Nulle autre ne lui paraissait digne d’être entreprise. « Si au moins il appartenait à ma destinée de ramener à des mœurs primordiales une contrée circonscrite et isolée ! » Voici, bien changée de ton, étouffée, naïve et comme pudique, la grande hâblerie de Jean-Jacques.
La félicité, ou tout au moins la tranquillité de l’homme civilisé succombe donc sous un ennemi intérieur : la complexité acquise de sa vie psychique, la mémoire, « cette incalculable multiplicité des impulsions conservées ou reproduites qui imprime en nous une activité immodérée et nous entraîne à des efforts vains et destructeurs (i) ! » Heureux l’homme originel! Toutes ses idées tenaient « à l’action présente des êtres extérieurs... toujours modifié selon le cours universel des choses, toujours à sa place, il était toujours bien. » Psychologie singulièrement humble, qui rappelle la statue de Condillac, au moment où la pensée entre en elle, avec la première sensation, et qui voudrait éterniser le genre humain dans cette aube supposée de son développement mental, assez au dessous des animaux supérieurs, lesquels ne connaissent pas la mélancolie élevée, mais déjà se souviennent,
(i) 7a Rêver is.
comparent et désirent. Cet état d’idéal équilibre nous étant devenu inaccessible, il faut trouver à l’inquiétude de l’esprit des dérivatifs qui la tempèrent sans la laisser tomber jusqu’à l’apathie. Le pauvre Senancour se décrit avec une précision attristante. A « cette agitation dans l’épuisement » dont il se plaint, à « cette sensibilité dans la langueur », à cette peine « d’être toujours mû sans pouvoir se mouvoir », reconnaissons une débilitation des centres nerveux et comme un tarissement de l’innervation centrale qui laisse la conscience sans défense contre le jeu fatigant et vain de la pensée spontanée. Cette séduction continuelle à l’inconsistance d’impressions fugitives semble plaire et rafraîchir tout d’abord, mais dès qu’elle se prolonge, elle accable.
A défaut d’une refonte de la condition humaine, Senancour connaît et pratique quelques palliatifs à sa maladie de l’âme. « Quand je vis les Alpes, les rives des lacs, le silence des chalets, l’égalité des temps et des choses, je reconnus des traits de cette nature pressentie (1). » Sous cette formule mystique, on discerne l’action d’une morphine. Senancour en abusa. Yécut-il plusieurs mois, comme son Obermann, seul, en « homme primitif » dans une caverne de la forêt de Fontainebleau? Cette endurance est peu vraisemblable. Les beaux sites, si l’on en veut tirer trop de jouissance, aggravent bientôt le poids dont nous sommes opprimés. Les douze à quinze années que dure l’histoire morale, déroulée dans Obermann et les Rêveries, ne sont guère occupées, à l’exception de
(1) Obermann, LXXVI.
gO LS ROMANTISME FRANÇAIS
deux on trois voyages forcés dont l’auteur, qui ne descend jamais à terre, ne précise pas la cause, que par des déplacements inquiets en Suisse. On arrive un soir dans l’auberge allemande, allégé de soi-même par le vent et les vives sensations du voyage; le feu, le souper, la belle boiserie luisante, les va-et-vient familiers, les choses patriarcales et rustiques, réconfortent doucement; le matin, la campagne fait fête au réveil; on voudrait étreindre la terre, et les moindres jeux du soleil sur ce domaine vierge renouvellent la volupté. Mais que l’après-midi est lourde! le passé nous rejoint, semé de tant de jours perdus et de déclins pareils. Tout a cruellement pâli. Il faut fuir.
Les lieux où Senancour trouve le plus d’harmonie avec lui-même, c’est les hautes vallées; dans une enceinte noire de bois, des prairies à peine animées par le bruissement du feuillage et de l’eau, et, si quelque être vivant figure dans ces muets spectacles, que la distance l’immobilise; les lentes modifications du jour dans une clairière; une avenue oubliée où la mousse étouffe les pas. Dans ces refuges où l’on dirait qu’une éternité est enclose, sa pensée trouve un rythme qui ne l’affole ni ne l’épuise et jouit d’un instant de concorde avec elle-même. « La paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. » 11 cherche aussi des sites âpres et déserts, où le roc perce de partout la terre dénudée, qui magnifient son propre déchirement. Il hait l’Eté, cette immense image de bonheur qui nous laisse plus accablés de notre condition, et le chant du rossignol qui navre. Mais il chérit
l'automne, les manifestations d’une vie atténuée, endolorie. Versailles, les statues rongées des vieux parcs, délices de tant de ses successeurs en nostalgie, ne l'arrêtent pas, la mélancolie sans doute en est trop forte et invite à vivre. Parfois, parmi ses contemplations, la flèche d'un souvenir frappe son cœur d’une courte défaillance.
Plusieurs de ces collines lointaines, à divers points de l’horizon ramenaient des souvenirs douloureux et des regrets inénarrables (i)... les chants d’une voix lointaine nous accablent d’un sentiment indéfinissable de nos pertes (2).
A Paris , ses sensations sont horribles. Il se fait aveugle et sourd. Mais, posée sur un petit mur, une jonquille fleurie lui rapporte cet enchantement « d’une lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne et qui n'est qu’une ombre, indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme (3). »
Il recourt aussi à la consolation philosophique. Mais quelle philosophie est consolatrice ? Celle pour qui « le tout seul existe seul, absolument, invinciblement, éternel, impérissable, » aveugle surtout et ignorant de lui-même. Elle nous fait comprendre le néant de notre être, et que nos opinions, nos ambitions, nos desseins, notre « sagesse», inspirés par la croyance à quelque chose de rationnel et d’harmonique dans la situation del homme, ne sont que des révoltes. Replongeons-nous dans la suprême indifférence de la
(1) ir8 Rêverie.
(2) 3e Rêverie.
s(3) Obermann,XXX.
nature qui nous porte sans l’avoir voulu plus qu’elle n’a voulu rien de particulier ni de définissable, et goûtons, dans cet abandon, une anticipation peut-être voluptueuse, de la mort qui est le seul sens de la vie individuelle.
Cède, pour n’être pas contraint; et sans opposer un effort puéril à la force universelle que rien n’arrête, sans lutter contre le fleuve éternel, repose heureusement sur la nacelle qu’une douce pente entraîne à l’inévitable mort. Si cet abandon est paisible, jouis des fruits que présente à ta main la rive qui s’offre et fuit sans cesse ; si les orages ou les ennuis te font désirer le terme, quitte ta nacelle, il est partout sous toi (i).
Mais ces grands remèdes de la nature et de la phisophie ne sont pas toujours à la portée de notre humeur. Avec une minutie qui, loin de rien rabaisser, donne à cette nosographie toute sa valeur, Senancour cherche toutes les manœuvres d’hygiène psychique par où puisse s’écouler le tourment intérieur de l’esprit. Il signale « une marche lente et comme mesurée, une action uniforme des bras » ou, à défaut de ces exercices, « le mouvement facile et égal de la langue qui déplace et presse des parcelles de fruits desséchés (2) ». — Inversement, il préconise l’exaltation systématique par les excitants (mais son innocence ne dépasse pas le vin et le thé). Toute l’énergie de la vie intérieure se dépensant en imaginations violentes, on cesse d’être tourmenté de sohmême et on retrouve, par cet artifice, un équivalent de la quiétude du
(1) 2e Rêverie .
(2) Rêveries •
a primitif ». Alors ce solitaire se voit « domptant les caïmans, traversant les fleuves à la nage, poursuivant le bouquetin sur les granits glacés, allumant sa pipe à la lave des volcans... mâchant le bétel, prenant l’opium, buvant bava ». Les baudelairiens reconnaîtront qu’Obermann les devance et contient le germe de toutes les psychoses romantiques.
Tant de soins n’empêchent pas Senancour de retomber constamment en présence de la vision la plus plate : celle de sa carrière pauvre et manquée. Mais elle n’enseigne pas à ce spéculatif incurable un peu de bon sens. Il édifie sur la part des circonstances, des hasards, des fatalités dans les destinées humaines, ces cent explications dont se divertissent déplorablement de belles facultés stérilisées par quelque défaut d’adaptation inné ou accidentel aux conditions extérieures.
Et ses années roulent dans ce chaos, uniquement tissues des rayons et des ombres que, selon l’heure, il projette sur le vague univers. L’infortuné se croit toujours à la veille des magnifiques énergies.
Je voudrais être un quart d’heure seul devant un lac agité! Je crois qu’il ne serait pas de grandes choses qui ne me fussent naturelles.
Dans cette jeunesse, pas un amour! Deux silhouettes de femmes passent indécises dans la brume d’Obermann; et il n’en aime que le regret. Les plaisirs font naître en lui une pensée trop étendue qui les tue. « Les seuls d’entre nous qui jouirent de cet instant, dit-il après le récit d’un goûter dans la montagne,
furent ceux qui n’en sentaient pas l’harmonie morale » (i).
La montagne, qu’il aimait trop, aurait pu donner à Senancour d’autres leçons. Sur un sentier de rocher, au bord de l’abîme, l’instinct nous avertit de regarder fermement devant nous. N’est-ce pas l’image de la vie ? L’âme la plus solide ne défaille-t-elle pas, au souvenir des journées perdues, à l’imagination de ce qui aurait pu être? Le moi sème sa route de déchets qu’il vaut peut-être mieux sanglants que pâles, et dont une vapeur se lève qui serre le cœur. Sombre plaisir que de la respirer ! Mais la nature, malgré tout, est providentielle. Ce plaisir lui-même, pour donner toute son amertume, demande l’élément contraire ; il ne torture fortement que celui qui a une fois au moins saisi l’occasion par les cheveux. « Pour jouir, tu t’es détruit », se dit à lui-même Senancour. Il a cherché l’exaltation du sentiment là où il devait littéralement mourir de langueur. Nous, que son mal a pu toucher, gagnons du moins la vieillesse de telle sorte que dans le plus triste de nos jours passés il y ait eu un germe.