LA CHIMÈRE DE L’ESPRIT : FAUST
A côté du lamentable Obermann, comme témoin du même mal, ne s’étonnera-t-on point que nous invo-
(i) Obermann, L1X.
quions le Faust de Goethe ? Faust ne personnifie-t-il pas les extrêmes audaces de l’esprit? Gomme Obermann, il souffre d’une suprême ambition déçue : mais c’est l’ambition d’omniscience. Le désespoir que lui inspire la fatale brièveté de la connaissance humaine, ne se présente pas sans grandeur. Cependant nous avons vu chez Obermann la soif d’un infini de jouissance ne signifier au fond que l’impuissance morbide d’une sensibilité solitaire aux plaisirs naturels de l’homme. Cette aspiration, en apparence si généreuse, à un absolu de vérité, ne cache-t-elle pas aussi quelque secrète ruine de l’âme? Est-ce bien à la vérité qu’elle s’adresse ?
Le poète de Faust a fait à cette question la réponse la plus mâle. Son héros guérit de la désespérance spéculative, du jour où, jeté dans la vie, il trouve dans les conséquences de ses passions et les difficultés de ses entreprises, une matière de réflexion à laquelle sa puissante intelligence s’égale à peine. Mais ce n’est que danssa première attitude que Faust a enthousiasmé le romantisme, parce que celui-ci s’y est reconnu, au lieu que la suite de cette épopée morale, cette découverte progressive de l’ordre classique par un barbare, contenait à son adresse une leçon qu’il ne pouvait pas entendre. Etudions dans la crise initiale de Faust une des formes du naufrage romantique.
M. Ilomais a pu dire que, si Faust avait connu les merveilles de la science auxixe siècle, il n’eût pas dé-
sespéré de l’esprit humain. Mais M. Homais n’est pas dans la question. Nonl ce n’est pas Faust, qui, pour avoir inventé la chimie organique ou la bactériologie, se fût écrié que « le monde est désormais sans mystère. » A supposer qu’il n’y eût plus un phénomène dont la loi nous échappât, encore ne s’agirait-il que des phénomènes accessibles à nos sens ou aux instruments que nos sens nous permettent de construire. St Pascal nous rappelle opportunément cet « infini de grandeur » et cet « infini de petitesse » par où la nature physique dépassera toujours des moyens finis d’observation. Mais, l’investigation humaine pût-elle indéfiniment s’avancer vers des éléments plus ténus, s’étendre sur des espaces toujours plus vastes, qu’elle ne nous rapprocherait pas de l’énigme dont Faust se dit torturé : le pourquoi de l’existence universelle.
C’est également mal entendre Faust que d’imputer son désespoir aux lourdes négations du matérialisme ou du « positivisme » modernes. En ce cas, il suffirait de lui démontrer l’insuffisance de ces philosophies, pour terminer son chagrin. Mais sa curiosité n’est pas moins étrangère à la sphère de la métaphysique qu’à celle delà science. Il y a certainement delà vérité métaphysique, des éléments de connaissance supérieurs aux données matérielles des sens ; et la science expérimentale en témoigne elle-même, puisque c’est l’intelligence qui, en postulant un ordre constant de la nature et même les modes ou ressorts les plus généraux de cet ordre (tels que « mécanisme », « finalité »,) promet un champ ferme aux investigations de la science et dicte
la forme de ses hypothèses et théories. Allons plus loin : c’est une position tout à fait forcée, que de prétendre avec Kant, que ces grandes idées directrices expriment les nécessités ou convenances de la pensée, mais non pas les actions réelles de la nature, dont nous ignorerions tout. Est-il vraisemblable que les données constitutives, les directions essentielles de la pensée soient sans rapport avec l’économie intérieure d’un monde au sein duquel elle est née? On ne parle pas d’identité, de correspondance exacte, mais tout au moins d’équivalence profonde. Et c’est déjà concéder à la métaphysique beaucoup plus que ne font, parmi les plus autorisés des philosophes modernes, les moins brouillés avec elle. Mais où Kant nous paraît avoir tracé une infranchissable limite, c’est quand il montre que les vues propres de l’esprit, nécessaires pour éclairer la nature, sont impuissantes à jeter le moindre jour sur ce que Faust se plaint de devoir ignorer éternellement : la cause première et universelle (s’il est une telle cause), le but dernier et universel (s’il est un tel but). Nul fait ne nous est intelligible que par les principes de l’intelligence. Mais ceux-ci sont de pures abstractions, dès qu’on les considère en dehors de leur application à quelque objet d’expérience. Vouloir en tirer des lumières sur l’absolu» c’est, qu’on nous passe la comparaison, demander un travail utile à un estomac sans aliments. Il y a une métaphysique, mais une métaphysique du sensible.
Les systèmes qui prétendent nous ouvrir quelque porte sur l’Absolu, si divers et inégaux soient-ils par ailleurs, nous proposent tous, sur ce point suprême,
F impensable, le rien intellectuel. Le Dieu de Platon, « soleil du monde des idées », est un éblouissement ; le Dieu de Spinoza, revêtu d’une « infinité d’attributs infinis, »un ténébreux abîme. La pensée cesse devant ces concepts sans contenu, qui ne se donnent une apparence d’exister qu’au moyen de l’image. A l’instant même où elle se met en face du problème des problèmes, l’intelligence se vide, pour ainsi parler. Qu’est-ce-à-dire? Que l’inquiétude de l’Absolu n’est pas une inquiétude intellectuelle. Une faculté ne peut chercher sa satisfaction ultime dans son anéantissement. Cette absorption douloureuse dans l’énigme ontologique, dans la mesure où elle accapare l’esprit, signifie l’atonie de ses curiosités et de son activité naturelle. En fait, elle répond à une langueur de la sensibilité, à une sollicitation intempérante du cœur. La chimère de l’intelligence, c’est donc toujours la chimère du cœur.
C’est ce qu’accusent avec évidence les plaintes et les exaltations confuses de Faust. Il croit crier son ignorance et ne crie que son ennui. « Pas un chien qui voulût vivre ainsi ! » Le poète, adaptant à son dessein les données d’une légende populaire, a feint que Faust pût, grâce à certaine manœuvre de magie, entrevoir dans un éclair ce fond absolu de l’Etre, objet de ses vœux insensés.
Ah ! quelles délices inondent soudain tous mes sens à cette vue! L’ivresse sacrée de la vie se rallume en moi et ruisselle comme une lave ardente dans mes nerfs et mes veines. Un Dieu a-t-il tracé ces signes qui apaisent en moi a tempête, qui remplissent mon pauvre cœur de bonheur
et font surgir autour de moi dans une poussée pleine de mystère les forces dévoilées de la nature? Suis-je un Dieu ?... (i).
Mais la sensation n’est pas assez étourdissante encore.
Quel spectacle ! mais hélas î rien qu’un spectacle ! Où te saisir, Nature infinie! Où vous saisir, mamelles, sources de toute vie, auxquelles terre et ciel sont suspendus, vous, vers qui se presse la poitrine flétrie? Vous ruisselez, vous abreuvez, dois-je languir en vain?
Ces pâmoisons ne nous sont pas inconnues. Elles berçaient Jean-Jacques aux rives du lac de Bienne et sous les futaies de Montmorency. Obermann les demandait aux hautes vallées alpestres. « Suis-je un Dieu? » eussent-ils pu s’écrier aussi, avant de revenir ramper, l’un dans la délectation morose de ses bas soupçons et de ses inavouables gTiefs, l’autre dans les supputations déplorables de sa vie ratée. Ce « monde meilleur », ce « monde idéal », cette « nature pressentie », où les transportait l’impression de certains paysages, Faust les cherche dans le sentiment du grand tout, dans cette espèce d’illuminisme débraillé. « Soumettre l’univers à sa pensée», écrivait significativement Senancour dans les Rêveries , « répond au besoin de sensations fortes. » Entendons que la sensation la plus c< forte », c’est de perdre la conscience de soi-même.
(i) La traduction des fragments du Faust cités dans ce chapitre est celle que nous avons donnée dans les Pages choisies de Goethe (A. Colin, éditeur).
Le mal d’Obermann le conduira au tombeau. Celui de Faust n’est qu’une crise. Sous son bonnet carré, ce docteur du seizième siècle n’est autre que le jeune Gœthe. Et voici une des aventures intellectuelles de cette complexe adolescence qui les courait toutes. Dans le même temps que le solitaire passionné du Faust > n’était-il pas l’amant inconstant et bourrelé du Clauigo , l’élégiaque du Werther , le bon chevalier du Gœtz , et, partout où il passait, un précoce séducteur des esprits, un jeune patricien habile à plier la vie à ses desseins, sans blesser les hommes? Quand, vingt ans plus tard, sur les instances de Schiller, il décidera de donner une suite au fragment que nous venons de commenter et qui constituait l’essentiel du Faust primitif, déconcerté par ce monstre esthétique : un personnage gothique, interprète des pensées modernes les plus dissolvantes, il traitera son ouvrage de « composition barbare », de « bouffonnerie », de « caricature ».Mais ces « barbaries », « ces bouffonneries » ont reçu de lui l’expression la plus concentrée et la plus brûlante; elles seront, dans le siècle qui suit, la substance intellectuelle et sentimentale de bien des âmes. N’y reconnaissons-nous pas la fameuse « maladie du doute »? J’ai lu dans ma jeunesse un livre intitulé : Le doute et ses victimes dans le siècle présent. Certes, le xixe siècle a compté plus de victimes morales qu’aucun autre, mais le doute métaphysique est un grand innocent.
IOI
Avant de montrer Faust rentrant dans la réalité humaine, attachons-nous à un épisode d'où ressort la différence, si nécessaire à observer, entre ces imaginations de tristesse et de défaillance, nobles, parce qu'elles demeurent ingénues, qui inspirent les dangereux chefs-d'œuvre de Schumann et de Chopin, et ces émotions frelatées et grimaçantes du romantisme, où l’orgueil exploite le désarroi du cœur. Faust, retombé de son effort exaspéré vers une ineffable et impossible possession, à l’horreur de son cabinet solitaire, a médité le suicide. C’est la fête de Pâques. Les hymnes de l'église prochaine le séduisent à la douceur de la vie. Accompagné de son famulus Wagner, grand savant qui estime la nature pour l’immense matière qu’elle fournit aux livres, il se promène dans la campagne, après vêpres.
Vois, comme aux feux du couchant étincellent les toits encadrés de verdure. Le soleil décline, c’est la fin du jour, mais l’astre se presse vers d’autres lieux et fait éclore une vie nouvelle... Hélas! aux ailes de l’esprit ne viendront pas s’ajouter des ailes de chair. Cependant nous sommes tous ainsi faits que notre âme se sent, elle aussi, emportée dans les hauteurs, quand, sur nos têtes, perdue dans le bleu de l’espace, l’alouette lance sa chanson vibrante, quand, sur les âpres cimes couvertes de sapins, l’aigle plane, les ailes étendues, ou quand, par delà plaines et mers, la grue se hâte vers sa patrie.
On nous a vu assez peu troublé par l’harmonie célèbre de certains morceaux lyriques pour déclarer la putréfaction de leur source émotionnelle. Mais l'âme peut manquer de solidité, sans manquer de
décence. L’important, c’est de ne pas faire des désirs qui nous emportent sur le lointain espace, des dieux. La raison s’en attriste et ils en deviennent eux-mêmes perpétuels et accablants. Les poètes païens connurent aussi cette lascivité de l’âme à l’heure du couchant ou dans le clair de lune.
Mais une brutale sommation de sortir du rêve arrache enfin Faust à la solitude où il appelait Dieu et où il n’a rencontré que le désert du moi. Elle survient sous la figure de Méphistophélès, personnification de tout ce qu’il peut y avoir d’ « intelligent » , de supérieur et, par conséquent, de tentateur pour un esprit au-dessus du commun, dans la négation. Un Prologue dans le ciel nous t’a déjà montré engageant un pari avec le « Seigneur » sur le « salut » de l’âme de Faust qu’il reçoit toute licence de solliciter et d’égarer. Ce subtil analyste démêle ce qui se cachait d’infinie concupiscence sous la nostalgie transcendante de Faust. Il spécule sur sa lamentable chute pour lui offrir pleine mesure de jouissances et d’ambitions satisfaites.
Cesse une bonne fois de te creuser la tête, et sur mes pas lance-toi dans le monde ! Je te le dis : un gaillard qui spécule, c’est un animal que quelque malin génie promène en rond sur une lande aride, quand tout autour s’étendent de beaux pâturages verts.
Avec dédain, Faust consent à le suivre. Mais dans le temps même qu’il renonce à sa première Chimère, il tombe dans une seconde, moins périlleuse, car pour une âme bien née, elle porte en elle-même son remède. Si Dieu, pense-t-il (nous avons vu ce qu’est ce « Dieu »), seul digne d’être désiré, se dérobe éternellement, s’il
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se faut jeter dans le non-sens de la vie, de faction, au moins, pense-t-il, qu'on s’y jette avec frénésie et de façon à l’épuiser tout entier!
Précipitons-nous dans le mugissement du siècle, dans le tourbillon des événements!... Tu m'entends bien; il n’est pas question de plaisir. C’est au vertige que je me voue. . . Ce qui est le partage de l'humanité tout entière, je le veux éprouvertoutenmoi. Je la veuxconcevoir dans ses extrêmes, entasser sur mon cœur ses biens et ses maux, élargir ainsi mon être jusqu’à son être, et, comme elle, sombrer à la fin.
Jactance sans danger chez un espritactif.il suffit de mettre la main à une œuvre, matérielle ou intellectuelle, humble ou réputée, pour apprendre qu’on n’est qu’un continuateur ou rien.O docteur Faust, veux-tu t’illustrer? Ou veux-tu seulement échapper au néant, je ne dis pas à celui de la mort, mais au néant horrible et redouté de la vie ? La loi est la même: collabore et perpétue !
C’est la leçon qu’entend Faust. Et l’avantage de de Méphistophélès diminue, la confiance du Seigneur va se justifiant, à mesure que Faust a plus d’expérience. Car il était de ces êtres nobles à qui l’expérience profite. Méphistophélès connaît toutes les façons qu’a l’individu d’être son propre destructeur et il les guette. Mais ce qui dépasse son horizon, c’est le bien, œuvre exclusive de la durée et de la constance, c'est le progrès d’un esprit qui, de méprise en méprise, arrive à se placer dans les conditions, toujours antiques et toujours nouvelles, d’une activité créatrice, à se libérer de soi-même.