‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 15 sur 79 · PORTRAIT DE BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE BENJAMIN CONSTANT

A l’âge de dix ans, Benjamin Constant adressait à sa famille des lettres d’observateur et de mondain consommé, jolis monstres, uniques dans toute la littérature, dont le ton parfait nous glace. A quarante-sept ans, pour peindre son amour à Mme Récamier qui en comptait trente-sept, il se livrait à des démonstrations de mélodrame, se traînait à genoux dans des chapelles, prenait à témoin Dieu, l’idéal, les anges, le bleu du ciel, comme un étudiant allemand ou une grisette. Dans le rapprochement de ces deux notes fausses, son être moral tient tout entier. Un cœur précocement fané, un esprit désabusé et averti, s’il en fut, cherchant dans les convulsions un équivalent de la passion, dévoré du scrupule de son cynisme, y mêlant une

naïveté, comme une fleur qui s’enrage à vivre dans ce dessèchement total, n’est-ce pas là le thème perpétuel de la comédie douloureuse à laquelle on assiste, sur quelque point qu’on lève le voile de l’existence intime de Benjamin Constant, aujourd’hui d’ailleurs livrée à tous les yeux et bien étrangement applaudie de nos générations.

Si l’intelligence la plus compréhensive, de brillants talents, l’aptitude à l’élévation, de l’ambition morale, la conscience hantée d’un idéal de vie et de pensée nobles, suffisaient à faire un être supérieur, il n’en faudrait pas refuser la qualité à Benjamin Constant. Bien au-dessus de la moyenne des hommes par les intentions, il est au-dessous d’un homme par la ruine du caractère. L’âme de Benjamin Constant était chose fine, impressionnable à l’infini, en perpétuel danger de se démentir elle-même. Ce n’était pas tout à fait chose naturelle, elle ne lui appartenait pas bien, condition très dangereuse en raison de tout ce à quoi elle était capable de se prêter. Suspendue selon l’influence dominante, à tout ce que le raisonnement et l’imagination peuvent proposer de tentant, de contradictoire et de divers, elle était sans adhérence dans l’homme. Cette âme, toujours agitée de velléités ardentes, toujours en mal de recommencer la vie, n’avait pas d’âge. De la vieillesse elle-même, Benjamin n’a connu que les infirmités physiques. Homme, si l’on veut, par l’intellect et par l’étude, il a toujours été dans la conduite un mélange d’enfant et de vieillard. Ses désirs, ses projets, ses ambitions, n’ont cessé de se produire par fusées violentes, tôt évanouies, sug-

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gestions d’un démon étranger qui le lançaient pour un temps hors de lui-même, mais dont, rentré dans son vide, il n’acceptait pas la responsabilité, plus misérable encore quand il s’en chargeait. Cette personnalité « unique au monde » comme il le confessait tristement (i), en même temps que la plus brûlée et la plus ravagée, a été la plus factice, double et triple avec elle-même. Il est notoire qu'il a manqué de considération. C’est que moralement il ne s’est jamais « établi », ce qu’on ne lui pardonnait pas à cause de ses dons supérieurs et de cette apparence de destination aux plus nobles choses. Il eût pu comme tant d'autres se composer de bonne heure un personnage où il eût mis tout ce qui convient de fermeté. Ses intimes seuls eussent aperçu le masque; encore chacun auraitil pu, comme il arrive, garder pour lui seul la découverte. Mais ce parti était au-dessous de la sorte de valeur morale qu’on ne peut lui disputer. Il avait un fond de bonhomie, de sincérité, de « bon diable », disait son ami Fauriel. « Je ne suis pas tout à fait un être réel (2), » avouait-il lui-même. La grâce de ce malheureux est dans ce mot.

La grande affaire et la grande sujétion de sa vie, ce fut l’amour. Il y porta sa témérité, sa complexité, sa faiblesse. La démarche de ses passions, qui parlent toujours le langage de la passion éternelle, est étrange. On les dirait indépendantes de toute action réelle d’une femme sur son imagination et ses sens, fulguration brusque d’un caprice tout intérieur qui se cher-

(1) Lettres à Mmo Rècamier, p. 253.

(a) Journal intime, p. 24.

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che aveuglément un objet. C/est une aventure très humaine, hélas ! que l’amour atteigne au comble avant d’être couronné et que la possession foudroie l’ivresse. C’est que l’illusion s’ajustait vraiment trop mal sur la réalité. Cette erreur n’est pas très honorable. Chez Benjamin, elle fut continuelle, non, comme il advient, par naïveté, inexpérience — qui fut moins naïf? — non plus par la médiocrité des milieux, mais par la façon même dont les sentiments naissent en lui, la nature n’ayant pas laissé d’autre choix à son âme que la précipitation ou le dépérissement. Se faire aimer, pour Benjamin, c’est se délivrer d’un caprice qui est frêle et qui va jusqu’à la torture. Ses suppliques exaltées, ses frénésies convulsives sont sincères : elles marquent au moins la température de sa fièvre.

A peine triomphe-t-il, le voilà désenchanté, aride, mais bourrelé. Ce n’est pas don Juan. Sa plus déplorable victime, c’est encore lui, volcan qui n’avait pour toute richesse qu’une explosion. Il en conçoit quelque honte. Sa conscience morale prend à charge le sentiment que son cœur ne soutient plus. Pour cette bonne volonté, cette pitié du surlendemain, il s’attendrit sur lui-même, se croit bon. Mais jamais cette cruelle sentence de Spinoza, que le remords n’est que le signe de la débilité portée dans la faute, ne se vérifia mieux que sur l’auteur d ’ Adolphe.

Il a vécu cette histoire de son héros, ces longues années humiliées de retours et de fuites, ces cris de lassitude brutaux, outrageants,, suivis de serments exaspérés et de reprises factices. Son Ellenore, à lui, n’était pas la languissante amoureuse de son roman.

C’était Clorinde, non pas armée du casque et de la }ance, mais moderne, forte de la valeur absolue de sa personne morale et des droits de son génie. Elle poursuivait Benjamin dans ses retraites et lui présentait les billets que le malheureux avait souscrits à genoux. « Oui me délivrera, s’écrie-t-il, de cette tempête, de cette furie? » 11 a quarante ans et elle quarante et un. Et il appelle son père, sa tante, sa cousine, jusqu’à l’opinion publique, à la rescousse, pour cet effort surhumain de rompre une liaison dix fois usée, finie, avilie. Il se marie en grand secret et obtient de sa commode épouse allemande la permission d’aller jeter à Coppet quelques assurances d’amour encore pour retarder l’amoncellement de l’orage. Il s’étonnait qu’on le jugeât « immoral » et ne se croyait qu’humain.

Quand on ne se laisse pas prendre à son beau feu, cet homme, dont Adolphe nous a montré, en même temps que la misère de volonté, l’extraordinaire finesse de pensée et de goût, perd toute convenance d’imagination, toute délicatesse de procédé.

C’est votre âme que j’invoque, tout ce qu’il y a de plus noble et de passionné dans la mienne réclame de la vôtre le prix qui lui est dû... Je vousaime comme on aime Dieu... Je ne vous accuse pas. Il y a dans tout ceci une volonté surnaturelle ; car tant d’indifférence pour un être qui vous aime tant n’est pas de la nature humaine... Vous êtes un ange qui jetez quelquefois sur nous du haut du ciel un regard de bonté : nous vous suivons des yeux, enchaînés que nous sommes à la terre. Mais vous êtes entourée d’un nuage (i)...

(1) Lettres à Mme Récamier, passim.

Tout cela est bien désobligeant! Que dire, quand Benjamin tombe en dévotion et fait des duretés de MmeRécarnierun moyen choisi par la providence pour le ramener à Dieu !

Dieu de bonté, tu le voulais, pour m’apprendre que cet esprit, cette conversation, cette amabilité que d’autres m’attribuaient, n’étaient que de vaines et impuissantes chimères (i).

Ainsi dans son mouvement d’élévation chrétienne, il ne manque pas de rappeler à la cruelle de quoi elle a fait lî ! Nous avions déjà surpris chez Rousseau de ces inquiétantes simultanéités d’attitudes.

La même multiplicité décevante qui s’observe dans la succession de ses passions, il la porte dans chacune d’elles. Il y met tous les ingrédients du désir. Il y a en lui un libertin d’ancien régime, un sentimental romanesque et un homme d’intérieur. Pas une femme parmi celles qu’il a recherchées, à l’égard de qui il n’ait couvé dans le même temps des projets de séduction brusque, d’ivresse éternelle et de pot au feu.

Tout le secret des idées qu’il professa est dans sa sensibilité. On le loue, parmi tant de versatilités, d’y être resté fidèle, ce qui serait assez troublant, la fermeté des opinions n’allant pas sans consistance du caractère. Mais l’antinomie est résolue par la nature de ses idées qui sont le libéralisme individualiste pur, un chemin qui mène assez droit au nihilisme. Constant place dans le droit divin de la conscience individuelle, le fondement et la mesure de la liberté poli-

(i) Lettres à ü/me Récamier , p. 228.

tique, sans songer que la conscience individuelle, en tant qu’elle est comme chez lui incertaine et divisée, est le sable, l’infini, ne peut servir de fondement ni de limite à rien; en tant qu’elle a des principes solides et des volontés déterminées, elle est nécessairement d’accord avec d’autres consciences fixées par les mêmes nécessités, les mêmes intérêts, la même éducation qu’elle, elle est par là même, chose disciplinée, chose sociale. Maisvoilàbience que Constant, qui comprend tout, ne veut pas entendre. «L’instinct social, a dit son plus profond critique, l’instinct social en toutes ses formes, dans toutes ses forces et partant dans toutes ses gênes, voilà ce qu’il tient en continuelle défiance (i) ». Il n’a donc, en effet, jamais varié dans son intention profonde, d-ans son instinct de n’être lié à rien, à personne, pas même à soi.

N’insistons pas sur ces « dix mille faits )> assemblés pour son ouvrage sur la Religion , et qui, bons à tout prouver, faisaient, disait-il, volte-face au commandement, selon les nombreuses variations de doctrine, d’impression et de perspective, survenues pendant la composition de cet ouvrage remanié pendant quarante ans, né vieux et inefficace en effet. Quant à ses attitudes et campagnes de parti, avantageuses ou désastreuses, on sait que des femmes, Mme de Staël, Mme Récamier, la popularité enfin, en furent l’âme. Les faits sont ici patents et incontestés et ne sauraient faire volte-face aux commandements des apologistes. Non que le délire du cœur et des sens fût chez Benjamin plus fort que tout. En tout cas, il était bref.

(i Emile Faguet, Politiques et moralistes : tre série, p. 214.

Mais l’empire du sentiment organisait pour un temps la multiplicité excessive et stérile de son vouloir, à moins qu’il ne l’affolât, ce qui était encore l’illusion d’agir. « Emparez-vous de moi », écrit-il suppliant à Mrae Récamier. Il n’y a qu’un moyen pour lui de ne pas languir: « être saisi par une seule pensée qui le dévore comme un oiseau de proie acharné sur lui. (i) » Tant que son indécision « le grand supplice de la vie», comme il a su le dire, n’est pas ainsi tranchée par quelque folie, les années de Benjamin forment un douloureux marasme, une agonie passionnée.

Le souvenir de vingt années perdues et rivées à quiconque a voulu s’en emparer, tout cela m’inspire une sorte de mépris et de découragement de moi-même qui ne cessera que lorsque j’aurai pris une forte résolution (2).

Il s’exprime ainsi à trente-sept ans. Mais c’est sa lamentation éternelle et son illusion toujours jeune. «Je voudrais être un quart d’heure seul devant un lac agité, disait Obermann. Je crois qu’il ne serait pas de grandes choses qui ne me fussent naturelles. »

A Benjamin il faut une stimulation moins innocente que la vue d’un lac et plus aiguë. Et les « grandes choses » il les tente au risque de s’y briser dix fois et de s’y déconsidérer.

Il est Obermann dans le monde, à Paris, avide d’activité, d’honneurs, de passions et de plaisirs, Obermann sans le rêve.

(1) Lettres à Mme Récamier , p. a53.

(3) Journal intime, p. 3o.

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