‹ Le romantisme français; essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècleChapitre 16 sur 79 · THÉORIE DE SON MAL · texte numérisé non relu

THÉORIE DE SON MAL

En quoi ce caractère participe-t-il du mal que nous avons essayé de décrire ? N’est-il pas un mode de la nature humaine qui a pu se produire dans toutes les sociétés et toutes les époques ?

Je ne crois pas qu’il en existe avant Adolphe de témoignage littéraire. L’Inconstance est de tous les temps. Mais légèreté de l’esprit et frivolité du cœur sont, d’après les moralistes comme d’après la commune observation, tout ce qu’elle cache. Aussi incapable de mal sérieux que de bien, ne sentant rien fortement, elle ne recueille de la vie que des châtiments modérés et des plaisirs sans force. Tout au plus aboutit-elle à quelque mélancolie sur le tard d’une existence jetée au vent. — L’Irrésolution attriste, parce qu’il y manque le principe actif de l’Inconstance. Mais ' comme elle est généralement honnête et ne prétend pas haut, elle ne se fait pas d’ennemis et ne mène pas à des catastrophes. — Ce qui ne s’était pas encore vu, c’est le mode tragique de ces dispositions si peu tragiques ; c’est cette irrésolution ambitieuse et déchirante, cette inconstance désolée qui se harcèle sans cesse et ne se fait jamais grâce, c’est cet aride mépris de la vie avec la rage d’en obtenir les plus enivrantes palmes, c’est, avec cette sentimentalité effrénée, cette manie de gâcher le sentiment. Benjamin Constant

peut prêter au comique par telles postures. Mais par l’aiguillon de sa destinée, il mérite qu’on l’appelle un malheureux, proie infiniment distinguée d’une lèpre morale sans danger pour les âmes communes.

Au dire des médecins, la contagion morbide dépend de deux facteurs : l’importation de germes funestes dans l’organisme, la médiocre aptitude de celui-ci à la résistance. Cependant le germe, introduit en grande quantité et à un haut degré de virulence, attaque victorieusement le corps le plus vigoureux. A mesure que la sensibilité romantique ira gagnant plus de glorieux poètes, s’enveloppant de plus de prestiges lyriques et oratoires, elle aura moins besoin d’un terrain préparé chez les individus. Plaçons entre i83o et i84o cet apogée de puissance contagieuse, du moins un des points culminants. Car la courbe du romantisme, du commencement à la fin du xixe siècle, offre une suite de dépressions et d’ascensions dont aucune d’ailleurs n’est inexplicable. En Benjamin Constant je crois apercevoir non comme en Rousseau un romantique né, du moins l’être moral le moins défendu contre cette fièvre émotionnelle, et comme un malaise originel qui le condamne à y chercher son apaisement. Si cette prédestination ne tenait qu’à un accident de l’hérédité individuelle, il n’y aurait pas lieu d’y insister dans un ouvrage où l’on cherche les traits d’une époque. Mais elle met en jeu certaine influence générale et marque, non certes l’unique terrain d’invasion du désordre romantique, mais l’un des plus caractéristiques.

Comme un tableau que l’artiste a trop compliqué se

comprend mieux par la comparaison avec l’esquisse, la lésion de l’âme de Benjamin s’élucide dès qu’on rapproche de lui son père, nature faible et irritée, dont il éprouva la tyrannie, mais non la protection. Il y avait entre eux une chaîne d’amour et de haine. Juste de Constant était un bien cruel ennemi de luimême. Son masque taciturne et sarcastique dissimulait une susceptibilité despotique du cœur ; on eût dit qu’il se faisait un jeu amer de repousser ce qui l’entourait. Il semblait reprocher les marques d'affection qu’on ne lui donnait pas. Et dès qu’on allait vers lui, il raillait et blessait. Le seul intérêt de ces observations familières, c’est que, sous cette apparence scrutatrice et ombrageuse, cette âme n’en veut qu’à soi. L’élan des mouvements naturels chez les autres avive l’espèce de honte qu’elle éprouve de ne pouvoir se livrer aux siens propres. Cette constante répression ne tient pas du tout à la maîtrise de soi, mais à une anxiété du sentiment lui-même. Elle n’est pas libre. Juste de Constant s’était revêtu de cette ironie douloureuse, arme des natures blessées et fines, qu’un obstacle empêche d’être elles-mêmes. Obstacle invincible ici, car il était tout intérieur. Ce pli caustique et impatient du visage, cette sensibilité toujours sur ses gardes et agressive, « cette souffrance intérieure (je laisse ici la parole à Adolphe)... qui refoule sur notre cœur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues, ou une ironie plus ou moins amère, » tout cet obscur drame

psychologique, à un tel degré d'acuité, ne saurait être, n’est pas ici, le simple effet d’une situation contrariée dans la vie. Il y a là un déchirement qui s’est développé avec le caractère lui-même et qui en a toute l’étendue. A quoi l’imputer? A une formation morale contradictoire, à une éducation qui a pris l’âme entre deux influences violemment ennemies, et fait d’un même homme deux hommes irréconciliables.

Les Constant de Rebecque étaient une famille de réfugiés français très enfoncés dans le calvinisme. La préoccupation religieuse et moralisante dans laquelle cette secte tend à absorber l’esprit, s’y combinait avec une culture distinguée, mais froide. Un oncle de Benjamin avait composé des Instructions de morale. La manifestation la plus frappante de l’intime ardeur théologique traditionnelle dans cette maison, c’est que le seul dessein auquel Benjamin lui-même se soit attaché avec suite, soit précisément un ouvrage sur le problème religieux.

De toutes les formes du christianisme, le calvinisme est incomparablement celle qui porte le plus loin la peur gratuite du péché. Il est, non une discipline, mais une terrorisation de la spontanéité. Il stupéfie la conscience dans l’idée du devoir, laquelle ne se mesure plus alors aux exigences de la nécessité, mais devient une idolâtrie et ne tire sa rigidité que de l’appauvrissement de l’imagination. Tant qu’un esprit ainsi réduit ne se sent pas tenté hors de cette atmosphère indigente, tant qu’il ne voit d’autre but aux générations que de se transmettre les unes aux autres cette stupeur biblique jusqu’à l’éternité, il reste en ordre.

Mais survienne trop vif l’air de l’époque; que l’influence d’une littérature et de mœurs libres, comme celles du xvine siècle, s’exerçant sur une complexion nerveuse assez fine pour offrir encore, sous cette paralysie, une prise à la tentation, la séduise à l’émancipation du sentiment ; comment un tel changement sera-t-il ressenti ? Sera-t-il libération, retour à l’efflorescence de l’âme et à l’art de vivre? Non pas, mais guerre intestine. Le pli de servitude fut trop dur et a trop cassé de fibres. L’intelligence, irrémédiablement rétrécie par la manie morale, ne conçoit plus d’amples, de nobles ni de riants objets d’attachement à proposer au cœur. Ardente, fébrile peut-être, mais sans générosité, sans confiance en elle-même, la sensibilité n’ose produire au grand jour sa disgrâce. De là la timidité de Juste de Constant, cette gaucherie presque tragique, cet effort souffrant pour briser le nœud. Lui et les siens fréquentaient beaucoup Ferney. Un Constant chez Voltaire, c’est un oiseau de nuit qui va blesser ses yeux à des étincelles païennes et françaises.

Cette timidité est le fond du caractère de Benjamin. Dès le plus jeune âge, nous le voyons la proie de ce prurit de se railler lui-même. Ce qui le distingue de son père, c’est qu’il a plus d’esprit, qu’il a gardé de l’héréditaire discipline la sécheresse et l’impuissance sans la règle, qu’il plaisante avec sa misère. Juste n’était que déshumanisé, il est démoralisé. Enfant, il sent à l’égard des siens, tout dévoués, comme il le doit. Et il écrit ces lettres si fâcheusement ingénieuses! A vingt ans, dans sa correspon-

dance avec Mme de Charrière, cette spirituelle marraine dont il fut Télève, le premier et tardif amour, et dont la mémoire ne cessa pas de l’attendrir, il fait le roué et grimace un cynisme tel que les plus vives licences ne s’en sauraient citer . Là-dessus un biographe a dit qu’il plut à Mme de Gharrière comme un « gamin désabusé ». Erreur l ce calviniste n’a jamais été un gamin. Toute note est fausse, qui lui prête une immoralité active et gaie. La vérité est qu’en présence des autres le malaise de son âme le contraint à la perpétuelle recherche d’un alibi moral, parfois très risqué, que sa fantaisie soutient brillamment, par où il séduit, mais inspire méfiance. « Ce qui m’a toujours fait du tort, ce sont mes paroles. » (i) En effet, une solide hypocrisie recommande mieux que ces multiples sincérités. D’ailleurs., il ne s’expose pas toujours à la mésestime et parcourt toute la gamme des attitudes morales. « Avec ses amis hommes, remarque Sainte-Beuve, il sera, dès qu’il le pourra, un honnête homme malheureux et presque attachant : tel il se dessinerait, je suis sûr, dans sa correspondance avec M. de Barante, jeune alors, et dont le sérieux aimable l’invitait, tel on l’entrevoit dans sa

relation avec Fauriel Voilà bien des germes de

qualités, dira-t-on ; nous ne nions pas les germes, nous ne nions pas les velléités en lui et la multitude des demi-métamorphoses. Mais qu’est-ce que cela prouve avant tout et après tout? de l’esprit, encore de l’esprit et toujours de l’esprit. » (2) Oui, de l’esprit

(1) Journal intime, p. 3o.

(a) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. V, p. 289.

pour entretenir et déployer l’illusion de forces vives héréditairement stérilisées par le fanatisme intérieur.

Tel cependant, s’il fût né cinquante ans plus tôt, on l’imagine en bien moindre discord avec la société et avec son propre cœur. Ses sentiments à courte haleine eussent imité l’inconstance délibérée qui était dans les mœurs. Dans les salons encyclopédiques, il eût pu ne jamais sortir de l’ironie ; cette négation de soi-même, son fond, sa seule sincérité, fût devenue, au prix d’une imperceptible transposition, la négation universelle qui était l’esprit du temps. En dépérissant, il eût collaboré.

Mais Rousseau était venu, qui avait mis à la mode la grande passion. Ce n’est pas assez dire. Il avait fait de l’amour des sexes une sorte de révolution ineffable de toute la personne morale portant « jusque sur les idées, les raisonnements, les actes où il y a en apparence le moins de rapports avec la passion (i). » Cette théorie fut acceptée dans les générations nourries de la Nouvelle Héloïse , de ceux-là même qui n’attendaient pas autant de l’amour que l’inassouvi apprenti de Genève. Et si Mme de Staël a dit, sans le pratiquer jusqu’au bout, que « celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses résolutions peut entrer dans la carrière des passions » (2), toutes

(1) Vicomte de Yogüé. Revue des Deux-Mondes , ier août i8$5, p. 683. Nous devons donner des armes contre nous-même et dire que M. de Vogüé a sur la Nouvelle Héloïse un sentiment bien différent du nôtre. « Je le dis timidement et bien bas, je cherche encore dans notre langue un roman supérieur à celui de Jean- Jacques. Et voici mon critérium : les années où je relis la Nouvelle Héloïse , je ne puis plus supporter de longtemps la lecture d’un autre roman ». {Ibid.)

(a) De l' influence des Passions sur le Bonheur , sect. III, ch. II.

les pages de son ouvrage de jeunesse au titre si mélancolique : De V Influence des Passions sur le Bonheur , nous répètent qu’en dehors de l’amour, il n’y a que la religion et la philosophie, entendez l’ennui et le deuil. Idée touchante, si l’auteur en eût modestement restreint l’application à son sexe ou ne l’eût donnée que comme un aveu; intolérable, dès qu’on nous la propose comme bilan de la vie.

Ce tourbillon d’érotisme métaphysique déchaîné autour du pauvre Benjamin le perdit. Empêché d’aimer, non pas comme Jean-Jacques, par de ridicules difficultés physiologiques, mais par la langueur de ses énergies morales, en rougissant d’autant plus qu’auprès de lui la passion était présentée comme un devoir, une vocation supérieure, il se jeta dans la recherche à outrance de la passion. Il aurait eu assez de finesse pour sentir la mauvaise qualité de cette littérature. Mais il n’y a tel pour ne pas surestimer la richesse que d’être riche. 11 écouta plus sa misère que son jugement. Il nous a décrit dans Adolphe cette attitude à la fois indigente et libertine de son adolescence à l’égard de l’amour. Adolphe a reçu la confidence d’un de ses amis qui, « après de longs efforts est parvenu à se faire aimer... de l’une des femmes les moins insipides de leur société... »

Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de n’en avoir pas essayé encore, je n’avais point eu encore de liaison de femme qui pût flatter mon amour-propre.. . Tourmenté d’une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je.

Après ces aveux qui offensent par cette façon glacée

de se préparer une victime, on a besoin de penser aux douleurs et aux plaisirs des chevriers de Théocrite pour retrouver le sens de la saine nature, de l’Eros nu, beau et crueL

Je t’aimai, ô jeune fille, le jour où tu vins pour la première fois avec ma mère cueillir des feuilles d’hyacinthe sur la montagne; et moi, je vous montrais le chemin. Depuis ce jour, je n’ai pu un instant te chasser de mes yeux; mais toi, ô dieux, tu n’en a pas souci.

Ainsi parle le Cyclope à Galathée ; ainsi est blessé un cœur jeune et vrai. Ecoutons Adolphe.

Offerte à mes reg-ards dans un moment où mon cœur avait besoin d’amour, ma vanité de succès, Eliénore me parut une conquête digne de moi.

L’amour n’est-il pas sénilement défloré, à le préméditer de la sorte, non pas même comme une tromperie cynique (encore une fois écartons de la physionomie de Benjamin Constant tout trait trop vivace) mais comme un exercice moral nécessaire à la stimulation d’une personnalité dans le marasme? Ou’Adolphe obtienne sans délai l’émotion qu’il sollicite, un instant il aura « vécu ». Mais qu’un peu de résistance l’irrite, il se persuade d’être la proie de Vénus.

Mon imagination, s’irritant de l’obstacle, s’empara de toute mon existence. L’amour, qu’une heure avant je m’applaudissais de feindre, je crus tout-à-coup l’éprouver dans toute sa fureur. . .

L’amour? N’est-ce pas un trop beau nom pour ces sautes nerveuses? Et ce paroxysme n’est-il pas aussi vide de sentiment, aussi artificiel que le froid calcul

qu’il vient si opportunément couper? Manie d’un cœur impuissant qui se suggère arbitrairement la passion et ne se la figure infinie et divine, que parce que, naturelle et humaine, les sources en sont taries en lui.

Il y a donc sous tout cet artifice quelque chose de sincère et de vrai : la misère psychique. Et nous voici à l’origine d’une étrange révolution du sentiment, grosse d’une révolution de l’esthétique. Les poètes avaient toujours associé l’amour à la jeunesse, à la force et à la beauté. Ils nous montraient les amants appliqués à toucher leur maîtresse par la louange de ses charmes et dans l’angoisse d’être jugés par elle inférieurs à leur rival, en vaillance, en générosité, en esprit. Dans cette littérature issue de Rousseau, il se produit incontestablement une confusion entre la supplication amoureuse et la mendicité, entre l’amour et la pitié pour les plaies, disons plus : entre l’ymour et le mépris. « Aime-moi, disent les amants, non parce que je suis jeune et ardent, mais parce que je suis languissant et lamentable. » Et ce discours est écouté : « Encore enfant par la tête, écrit à Saint- Preux la noble Julie, vous êtes vieux par le cœur », c’est-à-dire, tu es deux fois au-dessous d’un homme, aussi je t’adore! Et notre Adolphe, pour séduire Ellénore. que fait-il valoir? Ses propres disgrâces.

Vous connaissez ma situation, ce caractère bizarre et sauvage, ce cœur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes et qui souffre pourtant de l’isolement auquel il est condamné...

Ce madrigal sent la pénurie ; Jouons-en du moins

Inopportunité. Ce n’est pas à une bergère, à une belle et farouche rieuse que Benjamin l’adresse, mais à une pauvre femme meurtrie par la maturité et les regrets. Il aima généralement là où il trouvait avec un besoin, soit douloureux et brisé, soit même impérieux, de maternité et d’hospitalité, une inlassable complaisance à se laisser torturer par les crispations de son agonie.

11 n’a jamais aimé. Mais par sa probité littéraire, par l’exactitude, le débraillé d’analyse à’ Adolphe et du Journal intime , par son admirable inhabileté à phraser, il nous livre à nu le secret de cette idolâtrie de l’amour, inaugurée par Rousseau et à laquelle le romantisme ajoutera bientôt une extériorité de pathétique, de mysticisme, d’éloquence et d’images, qui la feront ingénument prendre pour un enrichissement de l’âme humaine, alors qu’elle en marque dégénérescence et anémie.

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