LE FASTE DES PASSIONS
Adolphe , dit M. Emile Faguet, c’est la matière terne et sèche de René. Suivant l’illustre critique, il y aurait donc entre les deux ouvrages simple différence de couleur. Le fond serait le même. Sous une imagination aussi luxuriante que celle d’Adolphe est aride, René cacherait un cœur frappé de la même stérilité. Dégagé de son orchestration, le thème de René est bien le thème d’Aldolphe : vide, ennui, impuissance à parti-
ciper aux émotions naturelles de l’homme, à entrer dans le cours commun de la vie, perpétuel appel d î la sensibilité désolée à la passion. Si cependant René prête une tragique auréole et un charme au personnage qu’ Adolphe nous montre assez pitoyable, il y a là plus que supériorité de talent. Il y a supériorité de richesses intérieures. Mille cordes desséchées dans l’âme d’Adolphe résonnent puissamment chez René.
Le souvenir d’une vie si dévastée, si orageuse, que j’ai moi-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage, m’a saisi d’une manière que je ne puis peindre (i).
Ainsi s’exprimait un jour Benjamin Constant. Et avec une chute moins essoufflée la phrase serait du Chateaubriand. Qu’y manque-t-il ? Une belle image. Mais c’est beaucoup. « Peindre », chanter, poétiser 'avec magnificence, c’est ressentir avec générosité et grandeur. C’est ainsi que René ressent sa misère ellemême et la drape. Inégalité de noblesse donc entre ces deux prophètes d’un même désordre. En outre, inégalité de fortune; et c’est beaucoup encore, si notre fortune c’est au moins la moitié de nous-même.
J’ai toujours la mauvaise chance de trouver des impossibilités chez les femmes que je pense à épouser : Charlotte de Hardenberg, ennuyeuse et romanesque, Mme Lindsay avait quarante ans et deux bâtards, Mme de Staël qui me comprend mieux que personne, ne veut pas se borner à l’amitié quand je n’ai plus d’amour ; cette pauvre Amélie qui me désire a trente-deux ans, point de fortune et des ridicules que l’âge a consolidés (2).
(1) Lettres à Mm* Récaniier, p. 2 23.
(2) Journal intime, p. 43.
Voilà en quels termes Benjamin, à la veille de la quarantaine, établit son bilan.
Ecoutons Chateaubriand :
Mme de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé devant moi (i).
Et nous savons lesquelles suivirent, victimes dévouées à l’inspiration du plus grand poète des ruines !
Adolphe et René sont deux téméraires qui ont, par abus sentimental, détruit en eux-mêmes les force . nourricières du sentiment. Mais si le second peut imputer son dessèchement au dangereux privilège d’avoir été, jeune, trop aimé, — le premier y est parvenu par la rage de Fêtre. Leurs misères sont égales, celle d’Adolphe, native, languissante, tristement ambitieuse ; celle de René, hautaine, tient à un égarement, à une prodigalité fatale.
Etudions ce que la littérature de Chateaubriand a introduit en propre dans le culte de la passion. De ce culte Benjamin Constant nous a laissé voir à nu l’intime pauvreté.
Chateaubriand en a créé le décor^ les pompes et la musique. Pénétrons tout d’abord dans l’âme qui portait en elle la source de ces nouveautés prestigieuses.